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EN RANÇON POUR SAUVER LES HOMMES

29ème dimanche du temps ordinaire (18 octobre 2015)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

En fait, frères et sœurs, La demande des fils de Zébédée, Jacques et Jean, se comprend assez bien. Vous le savez, ils ont été les premiers appelés, sur les bords du lac, et ils étaient les piliers de l’entreprise familiale Zébédée & Co, poissons frais du lac. C’était une entreprise de pêcheurs, et donc avec le consentement un peu résigné de leur père, ils avaient décidé de suivre Jésus ; il y en a parmi vous qui ont connu ce genre de problèmes, un fils qui vous dit : « Je serai musicien » ou « Je ferai de la peinture » ou « Je serai artiste ». La réponse : « Passe ton bac d’abord ! »

Donc évidemment, les fils de Zébédée ont dit un jour à leur père : « On veut suivre un rabbi ». Un rabbi itinérant, qui ne fait pas comme les autres. Peut-être le père leur aura-t-il dit : « Il faut bien que jeunesse se passe, mais il faudrait quand même essayer de s’occuper de l’entreprise familiale et d’éviter qu’elle “coule” ». Et peut-être – on ne le sait pas – que le père a dû fermer boutique, parce que si ses deux jeunes fils, piliers de l’entreprise, ne continuaient pas la pêche dans l’entreprise, qui allait le faire ? Par conséquent, par le fait d’avoir accepté de suivre Jésus, les fils de Zébédée se trouvaient pour ainsi dire « piégés ». Ils avaient décidé, ils étaient partis pour ce projet encore à peu près digne d’espérance.

Mais enfin ils ont envie de garantir leur avenir. C’est normal. D’ailleurs, quand on regarde l’Évangile de saint Matthieu, l’épisode est pire  encore : c’est la mère qui vient et qui demande que les deux fils soient l’un à droite et l’autre à gauche (vous imaginez comme ça devait être accueilli par les autres apôtres !). Eh bien, ici dans Marc, les deux fils de Zébédée disent : « Puisque tu nous as embarqués dans cette affaire, et que nous avons été les premiers appelés, il faudrait quand même assurer un “suivi”, et commencer à structurer les affaires ». Cela s’inscrit dans cette ambiance des chapitres 8 à 10 de Marc, que nous avons commentés longuement dimanche après dimanche, presque à la loupe. Plus Jésus explique qu’il va monter à Jérusalem pour souffrir, moins ils comprennent, puisque précisément ils viennent d’entendre la troisième annonce de la Passion, précisant que Jésus va être martyrisé, qu’on lui crachera au visage, etc. Il ajoute quand même qu’au troisième jour il ressuscitera ; mais ce qui intéresse directement les fils de Zébédée, c’est une retombée efficace concernant leur situation dans le monde à venir disent : « On veut quand même une très bonne place dans cette affaire ».

Vous remarquerez en passant un petit détail qui chez Marc a beaucoup d’importance : les deux qui seront à droite et à gauche de Jésus lorsqu’il mourra, ne sont pas les fils de Zébédée, mais deux brigands. J’ignore si Marc a fait exprès de souligner ce détail, mais c’est quand-même intéressant. Les deux qui ont pris la première place – il semble que l’un ait été plus sensible à la miséricorde et au salut du Christ que l’autre – ne sont pas les fils de Zébédée. C’étaient les deux larrons. Fermons la parenthèse.

Donc ils demandent à Jésus d’avoir les premières places. Jésus semble se dérober en leur répondant que ce n’est pas son affaire. En fait, Il met la barre assez haut : « Si vous voulez avoir les premières places, il faut passer par où je vais passer ». Il prend deux métaphores. La première est celle de la coupe, métaphore tout à fait habituelle dans l’Ancien Testament : boire à la même coupe, c’est partager le même destin, en bien ou en mal. Il leur demande : « Voulez-vous boire à la coupe-là que je viens de décrire ? ». Et eux, n’ayant rien à perdre, affirment : « Oui, on va y aller, si on sait qu’à la clef il y a les premières places, on fera ce qu’il faut, on passera le test … ». Mais finalement, Jésus précise : « Oui, vous passerez par là mais ça ne suffit pas ». Parce que ce n’est pas Jésus qui fait la distribution des prix ! Décider qui va avoir la première place dans le Royaume de Dieu ne dépend pas de lui. Conclusion : la mission de Jésus est de nous faire entrer dans le Royaume. Pour le reste, après y être entrés, nous serons ensemble auprès du Père, et j’es­père qu’il n’y aura pas trop de préséances. Peut-être chacun de nous préférera-t-il avoir un strapontin qui ne soit pas trop proche de son meilleur ennemi sur la terre. J’espère que Dieu comprend ces choses, car j’ai moi-même pas mal de gens dont je ne voudrais qu’ils soient mes voisins là-haut pour une conver­sation éternelle, mais je pense que la miséricorde de Dieu nous permettra d’aimer enfin ceux dont on sait qu’ils ne nous ont pas beaucoup aimés sur la terre. Jésus clôt donc le débat en disant : « Mesurez le côté incongru de votre question : le Royaume de Dieu n’est pas une question de préséance. Le fait de participer à l’œuvre du salut n’est pas une question de préférence. Par conséquent, si vous acceptez de travaillez à la venue du Royaume, n’entrez pas dans cette façon de voir ! ».

On pourrait s’en tenir là. Mais vous imaginez évidemment les dix autres disciples, scandalisés par la requête des deux frères, avec des réflexions du style : « Non, mais, pour qui se prennent-ils ces deux-là ? Nous aussi nous l’avons suivi, nous aussi avons droit aux premières places ». D’ailleurs, Jésus le dira très élégamment plus tard : « Vous siégerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël », mettant ainsi tout le monde d’accord puisque chacun pouvait siéger à égalité avec les autres. C’était d’ailleurs une disposition assez courante dans l’Ancien Testament : les vieillards étaient répartis par douzaine ou par double douzaines. Jésus leur a fait là une concession qui n’a sans doute pas le sens que l’on pourrait croire spontanément ... Et Jésus répond par ce qui constitue le cœur de sa mission des Douze.

Il prend l’exemple du mode de gouvernement des sociétés et des États de l’époque, essentiellement la société romaine. Comment la société se construit-elle ? À cette époque-là, elle n’est pas fondée sur le travail et sur l’échange (on pensait alors que le travail était le fait des esclaves), mais elle est bâtie sur le fait que plus on est haut dans la hiérarchie sociale, plus on se fait de “copains” avec l’argent que l’on peut distribuer. On appelait ça d’un nom un peu compliqué, l’évergétisme, qui signifiait « la bienfaisance officielle ». En réalité toutes les socié­tés anciennes étaient une énorme entreprise de Secours Catholique où ceux qui avaient de l’argent en donnaient à ceux qui n’en avaient pas. C’était l’inverse de ce que nous avons actuellement, où l’on considère que l’on ne peut avoir de l’argent que quand on travaille. Ce n’est pas vrai pour tout le monde ; quand nous regardons notamment le monde politique, nous n’en sommes pas très sûrs. Mais pour le commun des mortels comme nous, c’est quand même à peu près ça le problème : quand on travaille, on gagne de l’argent alors que là-bas ce n’était pas le problème. C’était quand on avait de l’argent qu’on en distribuait, qu’ainsi on se faisait des amis, des appuis, une clientèle – c’est ça exac­tement le sens du mot client – et donc par la bienfaisance de l’argent, des distributions, des honneurs, on se faisait des tas d’amis et on accrois­sait son pouvoir. Dans l’Empire romain, le fait que ce soit toujours des généraux qui devinaient empe­reurs, était finalement une garantie et une limite à ce système de l’arrosage par l’argent et les bienfaits.

Jésus leur dit donc : « Voilà comment fonctionne la société ». C’est par le pouvoir que vous avez sur l’autre. Vous le tenez. Et donc, vous vous faites ap­peler bienfaiteur puisque ça dépend de toutes les gentillesses et les flatteries que vous aurez dites à votre bienfaiteur pour obtenir des cadeaux. Jésus critique radicalement ce système. Jésus est très inde­pendant du système économique de l’époque. Il leur dit alors : « Ne vous faites pas appeler bienfai­teurs ! », c’est-à-dire « ne projetez pas sur moi et sur mon royaume le système de cette bienfaisance propre à la société ! Ne me considérez pas comme un notable du pays de Galilée, capable de vous arroser avec des pots-de-vin ! Ce n’est pas ce que j’ai voulu. Ce système ne peut pas faire marcher cette petite société embryonnaire, cette toute petite start-up galiléenne que je fonde avec vous ».

Pour expliquer le nouveau système qu’il vient instaurer, il prend une image totalement inattendue : « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour les hommes ». Autrement dit, il remplace le système de la bienfaisance par le système de la rançon. Vous me direz que ce n’est pas tellement mieux : la rançon c’est quand même le brigandage et le chantage. On vous arrache votre sac à main dans la rue et on vous prend la carte de crédit. C’est donc le système inverse. Mais comment comprendre cette notion de rançon ? C’est peut-être là le plus délicat ; dans la pédagogie de Jésus on voit nettement qu’il a voulu insister fortement sur ce point-là.

La rançon suppose trois personnes : celle à qui l’on doit (le créancier), celle qui doit (le débiteur), et quelqu’un qui va payer la rançon. En fait, l’intervention du tiers, qui prend le risque de libérer le débiteur qui ne peut pas se faire remettre sa dette et paye la dette à sa place, est une démarche est de pure confiance. Le prêteur dit au créancier : « Tu n’es pas content parce que l’autre ne te rembourse pas, finalement je me mets à sa place et je paie ce que tu attends de lui pour que tu le libères ». Voilà exactement le système de la rançon. Le mot « rançon » a pris chez nous une connotation beaucoup trop « brigandage », et cela nous en obscurcit la compréhension. C’est vérita­blement le fait de cautionner la personne qui est en relation de dépendance auprès de celui dont elle dépend, et de se porter garant : « Je le protège. On ne pourra plus rien exiger de lui parce que moi, je me porte garant de lui et dans le cas précis de cette rançon je te donne l’argent que tu attends du débiteur pour qu’il puisse effectivement retrouver sa véritable liberté ».

Seulement il reste un petit détail supplémentaire, et qui change tout. La rançon n’est plus de l’argent, c’est la vie. Je crois que ce ne serait pas une traduc­tion erronée que de dire : « Le Fils de l’Homme est venu volontairement mettre sa vie en otage pour l’humanité ». Jésus réfute absolument tout système de bienfaisance, tout système de garantie et de sécu­risation par les moyens de ce monde et dit : « Je donne ma vie en rançon », c’est-à-dire « pour que vous échappiez à la condition de débiteurs, de gens qui doivent quelque chose à Dieu ; désormais c’est ma propre vie de Fils de l’homme qui vous garantit l’accès à Dieu le Père ». Cela veut dire une chose à la fois très simple et magnifique : la vie de Jésus est le prix de notre existence.

Je ne sais pas si les disciples ont réalisé sur le coup, ni même si nous, nous réalisons immédiatement ce que cela veut dire. Jésus dit à ses apôtres : « Écoutez, vous les quémandeurs des premières places, vous les bienfaiteurs officiels et publics du clientélisme, ce système est une fausse manière d’aborder la question du Royaume de Dieu ». Il n’y a qu’une chose dans le Royaume de Dieu, qu’un seul remboursement de dette : c’est le Christ donnant sa vie. C’est lui qui se porte garant pour que désormais nous puissions avoir accès auprès du Père.

Puisque chacun d’entre nous et toute l’humanité valent la vie de Dieu au prix coûtant, il en découle deux choses :

Premièrement, notre existence individuelle et collective est magnifiée d’une façon incroyable. Nous sommes rendus à une dignité que nous ne pouvions pas imaginer et à laquelle nous ne pouvions pas prétendre.

Deuxièmement, cette assurance que Jésus nous donne en se faisant rançon pour nous, est définitive. Car lorsqu’on prend quelqu’un d’humain pour assurer la rançon, on prend aussi le risque que cette personne qui se porte garante, puisse accidentellement se casser la figure ou perdre sa fortune, parce que s’il prend trop d’assurances pour trop de monde, il risque au bout d’un moment de faire banqueroute, car ses ressources humaines ne sont pas infinies. Les déclanchements de crise après 2008, on sait ce que c’est ! Quand on veut garantir avec les banques un certain nombre d’entreprises hasardeuses, tout cela finit par des faillites en cascades. Dans le cas de Jésus, Fils de l’homme, notre « banque » est d’une sécurité absolue : c’est la vie du Fils de l’Homme. Il n’y a qu’une réalité dans le coffre-fort, c’est la vie du Fils de l’Homme. C’est le cœur de l’Évangile, et pratiquement juste après, on voit commencer l’arrivée de Jésus à Jérusalem qui se terminera par la Passion.

En fait ce texte ouvre sur le sens même de la Passion. Quand Jésus assure qu’il donne sa vie pour nous, il faut le prendre au sens le plus littéral du terme, il donne sa vie en rançon. Ce n’est pas encore une théorie de la substitution : ce n’est pas que Jésus se substitue à nous. C’est plutôt que Jésus ouvre un nouvel espace de relation avec le Père : tout comme une personne qui se porte garante d’une dette ouvre un nouvel espace de liberté au débiteur, ici Jésus nous dit : « Je vous offre un nouvel espace de liberté pour et avec mon Père ». Et vous voyez qu’on revient au début car s’il nous ouvre la liberté pour entrer dans le Royaume auprès du Père, il est normal que le Père décide de « placer » selon son gré. « Parce qu’elle a beaucoup aimé, il lui sera beaucoup pardonné ». Peut-être serons-nous étonnés de ceux qui seront à la première place là-haut. Ce sera ceux à qui il a été beaucoup pardonné. En fait l’ordre des places, sans vouloir nous encourager à jouer les brigands, sera peut-être fonction de la grandeur du pardon que chacun d’entre nous aura reçu par grâce, et donc chacun d’entre nous vaudra ce que le pardon de Dieu nous aura donné. Frères et soeurs, nous sommes invités cette année par le pape François à réfléchir sur la miséricorde : vous voyez qu'à saint Jean de Malte on s'y prend toujours à l'avance ...

 
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