UN SEUL COMMANDEMENT, UN SEUL AMOUR, UN SEUL DESIR

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40
30ème dimanche du temps ordinaire – année A (29 octobre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Quel est le plus grand commandement ? »

Frères et sœurs, nous connaissons tous ce passage, assez paradoxal pour deux raisons : c’est d’abord une polémique. On pose la question à Jésus parce qu’on veut Lui tendre un piège, manière assez paradoxale d’envisager la question de l’observance de la Loi, de la vie religieuse et des prescriptions. Ici, la question de l’amour devient polémique. Ensuite, Jésus répond d’une autre façon que celle à laquelle s’attendaient les gens qui venaient L’interroger. Il répond pour dire quel est le plus grand commandement, mais au lieu de le dire, Il répond par deux commandements.

 Cela veut dire que nous devons déconnecter cette dispute et cette discussion piégée entre Jésus et les pharisiens de tous les réflexes modernes que nous avons au sujet de la réalité de l’amour comme fondement même de notre vie affective. En effet pour nous aujourd’hui, l’amour est essentiellement, pour ne pas dire uniquement, un sentiment. A cette époque, l’amour n’était pas un sentiment. On ne se mariait pas parce qu’on avait du sentiment pour telle ou telle personne, mais parce que les parents voulaient confier la jeune fille à un garçon qu’ils trouvaient sérieux. Si elle y trouvait son bonheur, tant mieux pour elle, si elle ne l’y trouvait pas, ce n’était pas grave. Les réalités affectives étaient le plus souvent traitées de façon secondaire.

Or dans la tradition juive, il faut aimer Dieu : aimer quelqu’un qu’on n’a pas à sa disposition est alors plus difficile à imaginer ; et plus compliqué encore aimer quelqu’un qui vous a prescrit d’aimer, c'est-à-dire qui a fait de l’amour un commandement ! Il serait insupportable aujourd’hui de considérer que l’amour soit l’objet d’un commandement ! Aujourd’hui, c’est la spontanéité la plus absolue et la plus gratuite. Il faut aimer, c’est le plus difficile et cela explique sans doute l’intervention du pharisien. On s’aperçoit que le commandement lui-même se diffracte en un nombre incalculable d’observances. C’est un fait bien connu, à l’époque de Jésus, la véritable observation de la Loi impliquait 1226 commandements – dix, ce serait le prix de gros, au détail cela fait 1226. Quelle vie avec ces observances, ces prescriptions, ces situations ! Les rabbins indiquaient dans les cas de conflit le commandement ou la prescription à suivre.

On comprend que Jésus, face à cette hypercroissance des commandements, ait réagi avec la plus extrême sévérité, voire indépendance, parce qu’Il se rendait bien compte – Il l’a dit à d’autres moments –, qu’observer la loi de cette façon-là était impossible. Et c’est sans doute aussi pour cela que la grande question dans les milieux juifs où vivait Jésus était de se demander comment on pourrait simplifier. Nous connaissons un problème analogue avec le travail sauf qu’il est moins drôle de simplifier le Code du travail que celui de l’amour. Les pharisiens prenaient la question des prescriptions de la Loi tellement au sérieux qu’il fallait savoir s’il n’y aurait pas un moyen très simple de régir, d’organiser et d’avoir une réponse toute prête à tout moment face à telle ou telle difficulté.

On arrive au cœur du problème : la grande difficulté dans cette société – et dans la nôtre aussi –, c’était qu’on était bien conscient de la question de l’amour comme épanouissement spontané tous azimuts des capacités affectives. C’est un bouillonnement incroyable. L’homme est un être de désir, il a une multiplicité de désirs. Il y a une plasticité du désir et de la volonté, ce dont tout le monde a fait l’expérience à un moment ou l’autre. Ce qu’il y a de désordonné dans le désir – on veut tout et n’importe quoi – demande aux parents de petits enfants en bas âge, des prodiges d’ingéniosité pour faire que ce désir soit construit et structuré.

Cette question n’est pas simplement polémique, pour embêter Jésus, même s’ils ont dû en profiter pour essayer de Le coincer, elle est humainement difficile à gérer, plus encore de nos jours que du temps des pharisiens et des contemporains de Jésus. En effet, nous croyons aujourd’hui être libérés et libérer le désir, mais cela ne fait qu’accroître la difficulté. Plus le désir part dans tous les sens, plus il est difficile de le réguler. On voit très bien dans notre entourage, parmi nos amis, ceux qui à un certain moment n’ont plus aucune structure mentale, psychique ou affective parce qu’ils ont un "cœur d’artichaut", ça part dans tous les sens et on ne sait pas comment récupérer les choses.

La question est assez fondamentale : quels sont la force, le cheminement, le fil directeur de la vie affective, sans parler de la vie amoureuse au sens de l’amour humain, du couple, mais la vie affective toute simple ? Comment régule-t-on sa vie affective ? Cela ne concerne pas exclusivement les théologiens, c’est la question de l’homme en face de lui-même et de son désir qui part dans tous les sens. Comment essayer de le résoudre et de comprendre pourquoi Jésus a apporté cette réponse : « L’amour de Dieu, l’amour de l’homme, de mes frères, c’est la même chose » ? On nous l’a tellement ressassé au catéchisme qu’on considère aujourd’hui que c’est évident. Mais ça ne l’était pas pour les légistes car ce rapprochement des deux commandements – l’amour de Dieu et l’amour des frères – a été introduit par Jésus Lui-même. Nulle part ailleurs dans la Bible, dans la Tradition avant Jésus, dans le Talmud ensuite et même chez les Pères de l’Eglise, personne n’a considéré avec toute l’attention voulue le fait que Jésus ait jumelé les deux commandements. Il a fallu attendre assez longtemps pour considérer que c’était l’un des points les plus originaux de la doctrine parce que c’est Jésus Lui-même qui a associé les deux commandements.

Comment essayer de résoudre cela dans un sermon de moins de quinze minutes ? Prenons un exemple tout simple, peu compromettant, qui va peut-être vous éclairer. Que dit-on quand on déclare : « J’aime la confiture » ? Le mot "aimer" a au moins deux sens. D’abord lorsque j’aime, je pense à la confiture comme à un moment délicieux que je pourrais avoir en mangeant une délicieuse tartine de confiture à la framboise. A ce moment-là, l’amour est envisagé sous son angle dynamique, sous son angle de recherche, de mouvement. C’est en général la dimension de l’amour qui est aujourd’hui la plus suscitée, la plus titillée ; c’est le principe de la publicité où est éveillé l’amour comme désir, comme attente, comme besoin d’une certaine complétude. C’est classique et vieux comme le monde.

Il y a un deuxième sens d’"aimer". Quand on dit : « J’aime la confiture », on cherche le moment où la confiture sera sur ma langue et que je commencerai à la déguster avec toutes ses saveurs et tous ses parfums. A ce moment-là, la confiture n’est plus simplement le désir, l’amour, la tension vers, mais c’est la jouissance-présence. Il y a une grande différence entre les deux. On appelle ces deux choses "l’amour", mais une chose est d’aimer la confiture et de ne pas pouvoir en manger car il ne faut pas faire d’excès de sucre, autre chose est d’aimer la confiture en la mangeant tout son saoul, avec le plaisir de la déguster dans les moindres détails de ses saveurs.

Ces deux choses s’enchaînent, elles sont liées l’une à l’autre, mais l’expérience n’est pas la même, elle est même très différente lorsqu’il s’agit de l’amour comme désir, attente, tension vers, dynamique et d’autre part l’amour comme jouissance, présence, plénitude. C’est pourtant le même mot et il en était de même à l’époque de Jésus. Et c’est cela qui est intéressant, quand Jésus répond à la question : « Quel est le plus grand des commandements ? »

Pourquoi faut-il aimer Dieu plus que tout ? C’est très simple : Il est le maximum de la présence. Affirmer qu’on aime Dieu, c’est affirmer qu’il y a déjà une plénitude de présence qui s’affiche ; pour les juifs, la plénitude de la présence, c’était Dieu qui disait : « Je n’attends de toi qu’une chose, c’est que tu aimes de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit », c’est à dire : « Ma présence est totale pour que ta présence et ta réponse soient totales ». C’est le problème pour nous : nous trouvons que cette présence est bien difficile à cerner alors que pour les juifs de l’époque, c’était évident.

Deuxièmement, il y a aussi amour dans le moindre geste qui concerne mes frères et ma vie humaine. La possibilité qu’on hiérarchise le commandement, qu’on lui trouve une unité, ne vient que d’une chose : Dieu est totalement présent, non seulement comme se donnant à aimer, mais aussi se donnant à aimer à travers tous les événements qui tissent notre vie affective de plaisir, d’attente et de recherche. C’est là que l’on comprend la jonction entre les deux commandements qui sont semblables, si bien que l’on peut les unifier. L’unique présence de Dieu qui s’est donné pleinement, et pour nous chrétiens pleinement dans la personne du Christ, nous permet d’unifier notre vie, notre désir et toute la tension dynamique qui existe dans notre vie, dans notre vie psychique.

Il est très important de découvrir la constitution même de notre être : à travers l’expérience du désir, il peut partir dans tous les sens. Mais le Christ affirme : « Si vous acceptez que Dieu soit la présence totale, cela donnera à votre vie une unité et une profondeur que vous ne soupçonniez pas ». C’est un peu le secret de la vie chrétienne, tout simplement pour la raison suivante : au lieu de diviser les deux choses, la religion comme amour de Dieu et la vie quotidienne comme amour des choses quotidiennes ou des personnes quotidiennes, les deux choses ne font plus qu’une. Il n’y a plus de division entre l’amour de Dieu comme présence totale et les multiples tensions, les multiples désirs qui habitent notre cœur. Il suffit simplement que tous ces désirs puissent être progressivement unifiés, réunis, dynamisés par la présence de Dieu. C’est la grandeur de la parole de Jésus face au légiste. Il lui dit : « Tu comptes encore tous les éléments de ta vie affective comme autant d’expériences fragmentées. Tu vis ton désir de façon fragmentée, éparpillée. Essaie de découvrir l’unité au cœur de ce désir, essaie petit à petit d’unifier ce désir et ta propre histoire par la présence totale et absolue de l’amour de Dieu ».

 Tel est le programme de la sainteté que nous fêterons mercredi prochain.

 
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