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RABBOUNI, QUE JE RETROUVE LA VUE

Jr 31, 7-9 ; He 5, 1-6 ; Mc 10, 46b-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – année B (28 octobre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Il y a beaucoup de récits de guérisons dans le Nouveau Testament, notamment d’aveugles, et il est intéressant de noter que chaque récit, chaque miracle a sa couleur particulière, son ambiance, ses démarches, aussi bien de la personne handicapée que de Jésus Lui-même.

Le petit récit que nous avons ici est intéressant à plusieurs titres. D’une part, il termine une longue section de l’Evangile de Marc que nous avons commentée, verset par verset, depuis une dizaine de dimanches et d’autre part – certains d’entre vous qui sont allés en Terre Sainte réalisent peut-être un peu la dimension géographique –, nous sommes à Jéricho, tout près de la mer Morte, à vingt-cinq kilomètres de Jérusalem. Jésus va monter à Jérusalem comme Il l’a dit plusieurs fois. Il traverse la ville de Jéricho qui, à cette époque-là, est une ville en plein essor, où sont rassemblés Yves Saint-Laurent, Cardin, Dior, tous les parfumeurs car Jéricho est la cité des roses – à cette époque-là on fait surtout du parfum à partir des essences de roses. Mais comme c’est désertique, on utilise également un certain nombre d’essences très odorantes, très odoriférantes, si bien que Jéricho n’est pas une ville "de petite extraction". C’est une belle ville, commerçante, industrielle, besogneuse et très animée. Hérode a beaucoup contribué à la promotion de Jéricho dans le commerce international du parfum, si vous me permettez cet anachronisme. Nous sommes donc dans une ville extrêmement vivante, la Galilée de ce côté-là est plutôt rurale, un peu "balourde", tandis que Jéricho est la ville où on vit bien.

Jésus arrive à Jéricho, Il ne fait qu’y passer parce que l’on nous dit : « Il arrive à Jéricho », et au verset suivant : « au moment où Il sortait ». Il est d’ailleurs curieux que Marc ne rapporte pas cet épisode principal de l’histoire de Zachée. L’épisode où une foule très curieuse veut voir Jésus est omis, on ne le trouve que dans saint Luc, mais peu importe, Jéricho est une ville que la présence de Jésus a marquée.

Nous sommes donc dans un contexte où "il y a du répondant" par rapport à l’annonce de Jésus, à sa prédication, à son passage ; apparemment tout le monde sait qui Il est, même l’aveugle le sait, car au moment où il entend le brouhaha, "par l’oreille" il L’identifie. Il y a ici une réflexion intéressante : l’oreille, c’est entendre, et les yeux, c’est voir. Il n’est pas nécessaire de voir pour avoir le pressentiment que Jésus est là. Et c’est toute la différence entre les deux sens, la vue et l’ouïe. Il est certain que ces deux sens-là ont un rôle absolument central dans notre vie. Voir et entendre sont pour nous fondamentaux. Nous sommes donc très heureux pour cet aveugle de naissance – dont on a retenu le nom, Bartimée, le fils de Timée –, qui sait déjà au fond à qui il a affaire, simplement par le brouhaha de la foule, simplement par la rumeur. Cette rumeur est d’une certaine manière le côté le plus important des oreilles.

Les oreilles, ce n’est pas seulement ce qui recueille les bruits de couloir, c’est ce qui recueille la rumeur, et c’est pour cela qu’avoir l’ouïe fine, c’est généralement très important. Avoir l’ouïe fine, c’est presque plus important pour percevoir une ambiance, percevoir quelque chose, que la vue. Et même si aujourd’hui tout est supplanté par la vue grâce à l’éclairage électrique, il faut bien reconnaître que dans le monde ancien où l’on vivait la moitié du temps dans la nuit noire, et sans décalage horaire, l’ouïe était autrement plus développée que la vue. Non seulement l’ouïe pour entendre, mais l’ouïe pour apprendre, pour le chant, pour la musique… Entendre, c’est véritablement ressentir de façon quasi permanente la présence des êtres et des choses autour de soi. Il y a des espèces animales qui ne se guident qu’à l’ouïe, qu’à l’oreille, qu’elles ont évidemment très fine. Mais nous, nous utilisons surtout l’oreille parce qu’elle est la perception de la présence. Il y a quelqu’un. Il faut imaginer le guetteur. On est dans la chambre, on est dans la maison et dans la nuit on entend un bruit. Là, la vue ne sert de rien, et tout à coup on entend. C’est pour cela que l’ouïe est tellement importante, on tend l’oreille, on ne tend pas les yeux. On a l’ouïe fine, on a peut-être aussi le regard pointu, mais on a surtout l’ouïe fine.

Cela veut dire que quand on a l’oreille, on a déjà le sens de la présence et c’est précisément là-dessus qu’insiste le récit. A partir du moment où l’aveugle a entendu cette espèce de rumeur et le bruit de la foule qui murmure, qui bourdonne autour de Jésus, lui, a déjà perçu que Jésus était là. C’est aussi un peu la genèse de notre foi, c’est saint Paul qui le dit : « La foi vient des oreilles », « Fides ex auditu ». La foi vient des oreilles, c’est vrai. Il n’y a pas pire péché contre la foi que la surdité parce que ne pas vouloir écouter la Parole de Dieu nous retire tous les moyens. Mais si on a déjà les oreilles, la présence de quelqu’un étant perçue par l’oreille, on entend la Parole de Dieu. On reconnait la voix de quelqu’un, chacun a une voix différente, et notre oreille est capable de percevoir la singularité personnelle de celui ou celle qui parle ; c’est tellement important que les hommes ont inventé la musique, parce qu’ils ont fort bien compris que même avec des instruments on pouvait créer un contexte d’ambiance et d’atmosphère musicale qui remplit d’une présence. Ceux qui sont mélomanes la perçoivent tout de suite à travers le son, les accords d’une ligne musicale, d’un orchestre, d’un chœur. C’est pour cela qu’il y a de la musique dans la liturgie et que la messe basse n’est pas de ce point de vue-là le nec plus ultra de la célébration liturgique.

Parce qu’il y a dans la musique une présence mystérieuse qui se révèle, la liturgie chrétienne a très vite adopté le chant comme manière de révéler le sens de la présence de Dieu. Et l’aveugle, d’une certaine manière, a déjà tout pour identifier cette présence de Jésus, et cependant il en veut davantage. Il veut voir. « Jésus fils de David aie pitié de moi ». C’est extraordinaire car immédiatement, simplement à partir de la rumeur, il a confessé la foi, Fils de David, c’est-à-dire le Messie, « Toi qui viens sauver notre peuple, prends pitié de moi ». Tout de suite, simplement par l’oreille, il s’est déjà situé de façon juste vis-à-vis de la présence du Seigneur. C’est très important pour nous, car nous savons que pour nous aussi, pour savoir nous situer de façon juste vis-à-vis de Dieu, c’est d’abord par les oreilles, par l’écoute, l’accueil de la parole.

Voilà pourquoi ce miracle est si étonnant : il demande davantage. Il demande à voir. Peut-être avons-nous une vision un peu plate de ce miracle. Nous avons tendance à considérer qu’il voudrait la vue qui lui manque par simple caprice. C’est plus profond que cela. Il ne veut pas un supplément. Pourquoi voir ? Qu’est-ce que le "voir" ? Le "voir" c’est aussi la présence certes, mais quelle présence ? C’est la présence dirigée et orientée. Certes avec les oreilles, surtout quand on a de grandes oreilles de lapin, on peut voir immédiatement de quel côté vient le danger. Mais nous les humains, même si nous avons les pavillons un peu plus développés, avec les oreilles, nous sommes moins sûrs de la direction à prendre. Or l’aveugle né, Bartimée, veut voir, et le "voir" implique la concentration sur un point. Nous, nous ne voyons pas derrière nous. Nous n’avons pas la possibilité de nous voir de dos ; on ne se voit jamais de dos, et pourtant on se reconnaît tout de suite sur les photos ! Il y a là quelque chose de mystérieux. Toujours est-il que normalement quand on voit, on voit dans une direction et c’est pour cela que le "voir" a été si souvent très prisé parce que c’est comme la concentration de toute la possibilité d’attention humaine sur la réalité que l’on voit, et c’est pour cela que l’on a pu faire des objets de vision comme les petits tableaux de chevalet, les miniatures, parce qu’en général plus on concentre son regard, plus on est admiratif si c’est bien fait.

 Ici, l’aveugle d’une certaine manière veut voir parce qu’il veut orienter son regard. Or, c’est cela que Jésus veut lui faire comprendre, car au moment où Jésus lui dit : « Tu t’approches de moi », on dit même d’une façon un peu paradoxale que cet aveugle est en train de bondir, et détail significatif, de laisser son manteau. A ce moment-là Jésus lui demande : « Que veux-tu que Je fasse pour toi ? », en ayant l’air de pressentir pourquoi : « Qu’attends-tu de moi ? Pourquoi veux-tu voir ? Sur quoi veux-tu orienter ton regard ? » C’est à ce moment-là que l’aveugle explicite : « Que je voie ». Jésus a bien sûr compris que ce pauvre homme était aveugle. Surtout à cette époque-là, il n’y avait pas tous les soins ophtalmologiques que l’on a aujourd’hui, un pauvre aveugle comme ça devait avoir les yeux tout boursouflés, ce devait être terrible.

Toujours est-il que Jésus le guérit. Or, pour la plupart des autres guérisons d’aveugles, Jésus est obligé de faire des gestes spéciaux. Pensez à l’aveugle né à Jérusalem, auquel Il a mis de la boue sur les yeux, ou bien à l’autre aveugle qui est guéri dans saint Marc, où Jésus est obligé de gémir et de poser les mains sur les yeux, et l’autre qui dit : « Je vois les hommes, c’est comme des arbres » ; on se demande d’ailleurs comment il a une idée des arbres… On dirait que Jésus est obligé de s’y reprendre à deux fois. Là, immédiatement ça fonctionne, du premier coup. Pourquoi ? C’est parce que Jésus, en le guérissant le guérit pour savoir la direction où il faut aller. C’est pour ça que ce récit se termine par Jésus qui quitte Jéricho et l’aveugle qui marche à sa suite. Cet aveugle, en réalité, avait pressenti la présence. Il y a un moment où ayant pressenti la présence, on souhaite pouvoir aller plus loin, en Le suivant.

Frères et sœurs, ce tout petit récit est très riche du point de vue de notre méditation. Combien de fois, en nous-même, y a-t-il une partie aveugle ? Nous entendons, nous sentons bien la Présence à l’intérieur de nous-même, nous avons l’ouïe fine, mais sommes-nous décidés à voir la direction où il faut aller ? De l’entendre au voir, il y a quand même une démarche que fait l’aveugle quand il se lève et qu’il va vers Jésus, et surtout la deuxième chose : lorsqu’il est avec Jésus et qu’il a les yeux ouverts, il se met à Le suivre.

En fait, nous avons ici un des nœuds de la psychologie croyante qui n’est pas fondée seulement sur la rumeur, ni même uniquement sur le sens de la présence. Il y a un moment où il faut dépasser l’instinct de la présence, il y a quelqu’un près de moi qui me parle, mais maintenant je dois me tourner vers cette présence, m’orienter vers elle. On le sait bien, c’est déjà comme ça dans l’expérience courante, il y a dans notre entourage beaucoup de personnes dont on entend la voix mais on ne tourne pas notre regard, on ne fait pas attention à les regarder. On salue parfois les gens sans les regarder et on le sent tout de suite, ce n’est pas le même niveau, ce n’est pas la même relation. C’est identique dans ce miracle-là : au moment même où Jésus va monter à Jérusalem – Il est à vingt kilomètres de Jérusalem – Il guérit du premier coup et Il fait que l’homme ait immédiatement envie de le suivre.

Frères et sœurs, je pense que c’est un des aspects les plus profonds de notre démarche de foi. Même si on n’y voit rien, dans la foi on veut voir, et le mouvement même de l’aveugle qui se lève, qui se met sur ses pieds et qui va vers Jésus en disant « Que je voie », c’est la condition fondamentale de l’homme ici-bas, et nous-mêmes, comme chrétiens, nous avons la chance d’avoir le début d’une vision à travers la manière dont Dieu s’est fait chair, est entré dans notre monde, et s’est rendu visible à nos yeux.

Au moment où nous allons entrer dans cette fête de la Toussaint, j’aimerais que nous refassions ce petit exercice intérieur à travers tous les défunts qui nous sont chers. Je crois qu’on les entend, qu’on reconnaît leur présence. Il y a quelque chose qui reste de l’ordre de cette présence très fine, très délicate que nous avons perçue pendant la vie. Mais si nous pensons tant à eux, c’est aussi que nous avons envie de les voir, et si nous avons envie de les voir, c’est parce que nous voulons voir ce qu’ils voient maintenant, et ça, c’est le mystère de Dieu : on ne peut voir qu’appuyé sur le regard de ceux qui voient maintenant.

Que cette fête, que ce dimanche, nous préparent à l’accueil de la présence et de la vision de Dieu. Amen.

 
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