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POUR UNE VRAIE CONSCIENCE, PARCELLE DE DIEU EN L'HOMME

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 octobre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Cette parabole présente un très grave inconvénient pastoral – je pense que Jésus n’avait pas prévu le coup – qui est d’encourager les gens à rester au fond de l’église, puisqu’il faut être comme le publicain, et se frapper la poitrine en étant tout au fond.

En réalité, je ne pense pas que c’était l’idée du Christ de nous dire qu’il fallait toujours rester au fond des églises. On prend la plupart du temps cette parabole pour une sorte de petit traité de morale pour être humble : on ne peut pas se vanter, il ne faut rien dire, il faut être caché, il faut prendre l’air un peu compassé pour signifier que l’on n’est rien… Ces gens qui ont cette espèce de fausse humilité fatigante, finalement, vous mettent mal à l’aise.

En réalité, c’est une parabole sur la prière. Certes, c’est aussi une parabole sur l’humilité, mais c’est d’abord une parabole sur la prière, puisque quand Jésus livre cette parabole, Il compare deux individus, un pharisien et un publicain – c’était celui qui ramassait les impôts, à cette époque-là, il était demandé à ceux qui récoltaient l’impôt d’en récolter de toute façon davantage, puisqu’on s’enrichissait sur le dos des voisins ; ça a duré très longtemps, les fermiers généraux ont laissé aussi un souvenir cuisant dans la société.

Commençons par le pharisien. C’est un très bon catholique, un excellent catholique. D’abord, il est conscient de sa supériorité parce qu’il est catholique, un bon religieux, il fait tout ce qu’il faut faire, et d’autre part il sait que devant Dieu, il n’a rien à craindre. Lui, peut aller tout devant, et dire : « Seigneur, Tu imagines quand même – peut-être que Tu ne T’en es pas aperçu, mais je vis ma religion d’une façon extrêmement belle et profonde et j’espère que Tu es très content de moi. Je fais toutes les observances qui sont écrites dans la Loi, je fais tout ce que Tu demandes, alors que, Tu as remarqué, beaucoup de gens n’en sont pas là. Le fait que je sois un des rares à observer tous les commandements, toutes les prescriptions de la religion, doit Te faire chaud au cœur lorsque Tu me reçois à l’entrée du temple ».

Un petit coup de patte en passant envers les autres, ce n’est même par la peine de prier pour eux. On peut simplement dénoncer leurs faiblesses, leurs manquements, leurs péchés et leurs négligences. Il y a des gens comme ça : quand ils se confessent, ils confessent tous leurs voisins ! Le pharisien est un peu comme ça. Il confesse le publicain : « Je ne suis pas comme lui, vous le voyez bien ! » On parle entre initiés, puisqu’il parle avec Dieu…

L’autre au fond, comme on le dit en français vulgaire, "il ne la ramène pas". On se demande pourquoi il a eu l’audace et le culot d’aller au Temple, c’est ce que pense le pharisien. En réalité, c’est ce que veut dire la prière du pharisien : « Que vient-il faire ? Ce n’est pas sa place, qu’il aille compter son argent à son bureau de publicain ! » La leçon, à ce moment-là, serait tellement grosse et caricaturale qu’on pourrait trouver que Jésus exagère. On pourrait penser que cette utilisation d’une parabole aussi brute de décoffrage ne peut pas nous apporter grand-chose, car aujourd’hui, dans une société démocratique, chacun connaît ses défauts, même si on connaît mieux ceux des autres, on se dit qu’on ne va pas faire les malins, du côté du zèle religieux, on s’est un peu calmé. D’ailleurs, celui qui a le plus contribué à cela, c’est Molière avec le Tartuffe, Molière, grand théologien – bien qu’il fût mal vu de l’archevêque de Paris, mais il arrivait que les archevêques eussent leurs têtes, et c’était tombé sur Molière.

Mais quel est le fond du problème ? C’est une théologie de la prière. Une théologie de la prière où Jésus nous explique comment il faut prier. Et voici la clé de cette parabole, en tout cas pour la prière du pharisien d’abord, dans une formule que je livre à votre sagacité et à votre bon sens, votre instinct de la foi : pour le pharisien, c’est la vie qui détermine sa prière et sa conscience, et non pas la prière et la conscience qui déterminent sa vie. Subtil pour un dimanche matin, mais nécessaire…

C’est la vie qui conditionne sa prière. Cet homme vit tellement sa vie qu’il pense que c’est cela qui va se traduire en prière. Comme si la prière était seconde par rapport au fait d’avoir une vie très bien réglée, très bien normée ; il est donc tellement content de sa vie, qu’il ne parle que de ça. Evidemment, si c’est ça la prière, on comprend d’ailleurs que dans cette vie telle qu’il la conçoit, entrent aussi les autres, généralement sous le jour le plus défavorable. « Je ne suis pas comme ce publicain ». Voilà ici exactement le problème.

Alors, est-ce aussi la vie du publicain qui détermine sa prière et sa conscience, ou bien est-ce sa conscience qui détermine sa vie ? Apparemment, il n’a pas beaucoup de conscience puisqu’il ratisse toute la journée pour remplir ses coffres-forts. Peut-être précisément que c’est la différence avec le pharisien. Le pharisien est tellement heureux et fier de sa vie que sa prière n’est qu’un résidu de vie. Sa prière est une certaine manière de s’imposer et de donner un tel "look" spirituel à sa vie, que ça en devient véritablement dégoûtant. Il y a un moment où quand on utilise sa prière, ses bonnes œuvres pour dire : « C’est ça ma vie », alors – et c’est ce que Jésus veut dire –, cela a complètement étouffé la conscience. Sa prière, si fière d’elle-même, l’empêche de se rendre compte de la véritable misère qui est en lui ; elle l’empêche même d’avoir un retour de conscience sur ce qu’il fait et sur la manière dont il agit religieusement. Comme si la religion étouffait la conscience. C’est le pire de tout. Prétexter de certains comportements religieux, de certaines garanties, de certaines supériorités, du point de vue spirituel, pour ensuite empêcher sa conscience de remarquer sa pauvreté et sa détresse, c’est le pire de tout.

L’autre, le publicain, on ne peut certes pas dire que la religion et les prescriptions de la Loi l’étouffent. Mais au moment même où, presque par hasard, il se rend compte de l’incapacité dans laquelle il est de répondre à l’appel de Dieu, à ce moment-là, c’est sa conscience qui parle : « Prends pitié du pécheur que je suis ». Lui, ce n’est pas sa vie qui détermine sa conscience, c’est tout-à-coup sa conscience qui lui fait voir la pauvreté de sa vie. Ça, c’est beaucoup plus important. C’est pour ça que Jésus dit : « Il y en a un qui est rentré à la maison justifié ». Justifié, au sens de : « Il a retrouvé ce petit minimum, cette base de rien du tout, qui fait qu’on est en vérité, en conscience, devant Dieu ».

Frères et sœurs, c’est ça, comme dirait l’autre, la vraie religion. La vraie religion ne peut d’aucune façon diminuer ou fausser la conscience. Alors permettez-moi, puisque nous sommes le dimanche après la canonisation du grand saint anglais venu de l’anglicanisme, John Henry Newman, de vous citer quelques passages de cet homme, très simple. Je les cite, parce qu’on ne les cite pas volontiers, ils sont gênants, c’est la critique la plus radicale du pharisien, mais c’est quand même extraordinaire.

Il se trouve qu’en 1875, il a voulu répondre à un premier ministre anglais, très gentleman, qui s’appelait Gladstone. Ce Gladstone était assez sûr de lui, je ne veux pas dire qu’il était un pharisien, mais on l’a quand même choisi quatre fois premier ministre… Ce n’était déjà pas si mal. Mais il était très imbu de lui-même, et la reine Victoria, qui était la reine de l’époque, disait de Gladstone : « C’est curieux, mais chaque fois qu’il me parle, on dirait qu’il s’adresse à une assemblée publique ». Il avait un tel sens de l’emphase, de son métier, de ses responsabilités, qu’il parlait à la reine comme il parlait à la Chambre des Communes, ce qui ne devait pas faire plaisir à Victoria, mais enfin, elle était plus humble que lui. Or Gladstone avait critiqué le catholicisme, et spécialement Newman qui venait de se convertir au catholicisme, et il disait – à cette époque-là, ce n’était pas l’œcuménisme à tout crin : « C’est quand même regrettable que Newman (qui avaient entraîné un certain nombre de conversions) se soit converti au catholicisme, car il a perdu sa liberté de conscience ».

Pour exciter Newman, il n’en fallait pas plus. Il s’est dit en effet : « Pour qui me prend-il ? Croit-il que j’ai renoncé à ma conscience pour me faire catholique ? » Très souvent, les plus anciens d’entre nous, avons connu des situations où l’on mettait en balance la conscience religieuse et la conscience morale personnelle avec l’obéissance au pape. Alors puisque Newman avait changé son fusil d’épaule, c’était que maintenant il était devenu une taupe dans la religion anglaise. C’était quelqu’un qui allait faire perdre à ceux qui le suivaient et à lui-même d’abord, le sens des exigences de sa conscience.

C’est le problème. Au fond, Gladstone est un pharisien, toute révérence étant sauve. Newman l’a très mal pris, et il a écrit quelques lignes dans une lettre célèbre. Je vous lis quelques petites réponses bien senties de la part de Newman. Il dit que le fond de l’existence humaine, et donc le fond de la religion, c’est notre conscience devant Dieu. Ce n’est pas l’obéissance, ce ne sont pas les règles, ce ne sont pas les lois ni les oukases. Voici comment il le dit :

« Dieu, quand Il a créé, a mis une parcelle de Lui-même dans toutes ses créatures douées de raisons (là, on ne rigole pas ! Quand Il a créé, Dieu a mis au fond de chacun d’entre nous une parcelle de Lui-même). La loi divine est l’autorité souveraine, irréversible, absolue devant les hommes et les anges ».

Vous voyez la subtilité de Newman. Quand on est créé par Dieu, on a quelque chose de plus important, de plus décisif, que la Loi elle-même, c’est la loi de notre conscience. Il continue :

« La conscience est un messager de Dieu, qui nous parle derrière un voile, et qui nous enseigne ».

Evidemment, la conscience, on ne la voit pas projetée sur son écran internet !

« Et même (là c’est énorme, mais comme il est saint maintenant, on peut s’en réclamer) si l’Eglise devait disparaître, ce principe sacerdotal de la conscience continuerait à s’appliquer ».

En 1875, chers amis. « Même si l’Eglise devait disparaître (ce qu’à Dieu ne plaise, quand même), ce principe sacerdotal de la conscience continuerait à s’appliquer ».

Et comme Newman était un Anglais et qu’il avait beaucoup d’humour, il termine par cette phrase :

« Si je devais porter un toast à la religion, je lèverais mon verre à la conscience d’abord, et au pape ensuite ».

A la vôtre !

 
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