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VOICI QUE NOUS MONTONS A JÉRUSALEM

Jr 31, 7-9 ; Hb 5, 1-6 ; Mc 10, 46-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année B (28 octobre 1979)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


L'évangéliste saint Jean est le seul à nous rapporter que Jésus, au cours de sa prédication en Palestine, est monté plusieurs fois à Jérusalem à l'occasion des grandes fêtes. Les trois autres évangélistes simplifient quelque peu cette vie publique de Jésus, rassemblant au début de leur texte toute la prédication de Jésus en Galilée et présentant ensuite une seule montée de Jésus à Jérusalem. Une montée qui prend alors toute une ampleur, toute une signification, comme une sorte de procession solennelle de Jésus vers la ville où Il doit rencontrer la mort et être vainqueur par sa Résurrection. Saint Luc marque très nettement ce tournant dans la vie publique de Jésus, ce moment où Il va se diriger vers sa mort. "Comme s'accomplissait le temps où Il devait être enlevé, Jésus prit résolument le chemin de Jérusalem". Littéralement : "Jésus tourna fermement son visage vers Jérusalem. Et Il envoya des messagers en avant de Lui." Saint Marc s'exprime ainsi : "Jésus et ses disciples étaient en route montant à Jérusalem. Jésus marchait devant eux et ils étaient dans la stupeur." Cette marche tragique de Jésus vers la ville qui doit le crucifier s'explique par les paroles du Christ : "Voici que nous montons à Jérusalem et le Fils de l'Homme sera livré, mais après trois jours, Il ressuscitera !"

C'est dans ce grand mouvement de montée vers Jérusalem que se situe l'épisode de Jéricho que nous venons de lire. Jéricho est la dernière étape avant Jérusalem. Jéricho, au bord du Jourdain juste avant de s'engager dans les montagnes de Judée pour aboutir au Mont des oliviers d'où s'offre aux regards la ville, la ville de David, la ville de Dieu, la ville centrée sur le Temple du Seigneur, fondée sur l'ordre même du Seigneur, la ville qui est le centre vital du Peuple choisi, de toute l'Alliance, de toute l'histoire du salut du monde, Jérusalem qui, par la mort et la résurrection du Christ, deviendra la Jérusalem nouvelle, l'Église, ce lieu où nous venons boire aux sources de la vie qui coule du côté transpercé de Jésus.

Ceci nous explique ce dynamisme dans lequel est pris ce récit. Tout est en mouvement. Jésus marche. Une foule immense le suit. C'est pour cette raison que la liturgie rapproche de ce texte la prophétie de Jérémie : "Debout ! Montons à Sion, vers le Seigneur notre Dieu". Et le Seigneur prend la parole : "Voici que je vous ramène comme une foule immense, comme l'assemblée de tous ceux qui sont choisis par le Seigneur !" Et dans cette foule nous dit Jérémie, il y aura des aveugles, des boiteux. Et voici que sur le passage de Jésus, se lève un aveugle, il bondit et se met à la suite de Jésus après avoir recouvré la vue. Jérémie annonçait le retour d'exil. Le peuple chargé de mission par Dieu pour être le signal du salut se détourne régulièrement de sa mission, se replie sur lui-même, sur ses facilités, sur son péché. Alors le malheur tombe sur ce peuple qui n'a plus en lui la vie de son Dieu et c'est la déportation à Babylone. Jérémie annonce que cet exil n'est pas pour toujours, que Dieu va venir reprendre la tête de son peuple. Une fois encore, comme à la sortie d'Egypte, Il va le ramener de captivité et le conduire dans sa ville, dans l'intimité de son Seigneur, dans la proximité de son Dieu.

Cette montée de Jésus à Jérusalem, éclairée ainsi par la prophétie de Jérémie, apparaît comme un retour d'exil car nous aussi, comme cette foule qui accompagnait Jésus, nous aussi, par notre péché, nous sommes en exil, loin de Dieu. Nous aussi, nous avons écarté notre cœur de la lumière et de la vie. Nous aussi nous nous sommes refermés sur nous-mêmes et nous sommes lentement partis à la dérive. Comme le dit saint Augustin : "Nous nous sommes retrouvés égarés dans le pays de la dissimilitude." Cette ressemblance avec Dieu déposée en chacun de nos cœurs, voici que nous l'avons saccagée, déformée, défigurée. Et nous nous sommes retrouvés errants, de ci-delà, loin du Seigneur. Et Jésus est venu pour rassembler son peuple, pour ramener de l'exil du péché tous ces hommes que nous sommes et que sont ceux qui nous entourent, tous ces hommes perdus, tous ces hommes errants, qui n'ont plus en eux la source de la vie, la ressemblance du vivant, la ressemblance du Dieu qui, dans son amour, les avait façonnés. Jésus nous reprend par la main, un par un, et Il ouvre nos yeux, car dans cet éloignement, dans cet exil, dans cette dissimilitude, nos yeux se sont obscurcis, enténébrés. Nous sommes devenus aveugles, incapables de fixer la lumière du soleil trop belle pour nous. Et il faut que Jésus vienne nous rendre la vue. "Que veux-tu que je fasse pour toi ?" "Seigneur, que je voie !" Que ce soit notre prière aujourd'hui, car même chrétiens, même baptisés, même croyants, nous sommes encore en exil loin de Dieu, à cause de notre péché. Nous sommes toujours pécheurs, nous sommes profondément enfoncés dans cette dissimilitude, dans cet égoïsme qui défigure en nous la ressemblance de notre Seigneur, la ressemblance du vivant.

Nous sommes, comme tous nos frères qui nous entourent, en exil, loin de Dieu. Il faut que nous revenions. Le Seigneur Jésus est déjà venu nous chercher, la procession est déjà en marche et la foule s'avance vers Jérusalem, vers le salut, vers le paradis. Nous sommes déjà en train de suivre Jésus, mais il faut encore, comme le dit saint Grégoire de Nysse : Que celui qui s'est déjà levé se lève à nouveau, que celui qui s'est éveillé s'éveille encore, car nous n'avons jamais fini de sortir de notre sommeil, nous n'avons jamais fini de nous dresser de notre torpeur". Il faut nous mettre debout, il faut que nous criions : "Jésus, fils de David, aie pitié de moi !"

Parole étonnante dans la bouche de cet aveugle. Jésus, certes par Joseph et Marie est héritier de David, mais depuis le retour d'exil la royauté s'était perdue et la filiation de David était obscure, inconnue et nul ne savait que Jésus était fils de David. Par ce cri prophétique que les enfants reprendront quelques jours après en agitant des palmes, l'aveugle dit que Jésus est Celui sur qui repose la promesse. Il est le nouveau Roi, Celui qui doit sauver le peuple, Celui qui doit faire de cette foule anarchique et décomposée un seul peuple dont Il sera le guide, le chef. Jésus veut nous rassembler, veut que nous fassions corps avec Lui, corps les uns avec les autres. Jésus veut que nous nous mettions en marche, que nous nous laissions saisir par le dynamisme de sa vie. Si nous voulons que le monde se lève, que le monde soit debout, que le monde avance et qu'il soit sauvé, il faut d'abord que nous nous mettions debout nous-mêmes, il faut d'abord que nous appelions le Christ au secours : "Seigneur, fais que je voie !" Et alors Il nous dira :"Ta foi t'a sauvé !" et nous pourrons, avec Lui, marcher entraînant à notre suite tous nos frères.

 

AMEN
 
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