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SOLIDARITÉ ET SOLIDARITÉ

Jr 31, 7-9 ; Hb 5, 1-6 ; Mc 10, 46-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année B (24 octobre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN


Aveugle mendiant au Temple

Lire et proclamer l'évangile du Christ chaque dimanche dans l'assemblée chrétienne c'est appeler à contempler le visage de Jésus, appeler à poser son regard, à comprendre ses paroles et ses gestes. Aujourd'hui, le Christ Jésus contemple le visage d'un aveugle assis et mendiant au bord du chemin. Son regard se pose avec intensité, avec impatience sur les paupières closes d'un homme qui ne voit pas mais déjà sent et pressent la chaleur lumineuse de ce regard posé sur lui et l'intérieur de ses yeux se tourne vers ce visage de Jésus encore obscur pour lui. Ainsi, habité par l'intensité, la force de ce regard, l'aveugle va crier, va bondir et enfin va suivre Jésus dans la fidélité éternelle de son cœur. Jésus a fixé son regard sur lui et comme pour le jeune homme riche, Il l'aima. Et le dialogue entre Jésus et l'aveugle va aboutir à la lumière.

Le Christ passe sur le chemin qui mène vers la Jérusalem d'en-haut, et aujourd'hui, sur ce chemin, il y a l'humanité assise aveugle et mendiante. Aveugle parce qu'elle est "fermée à la transcendance, poussée au relativisme, au scepticisme, réduite au militantisme, dans l'insignifiance ou l'angoisse existentielle selon les mots du Pape Jean-Paul II au dernier symposium des évêques d'Europe. Cette humanité aveugle est assise, au bord de cette route qui monte vers Jérusalem, elle est fatiguée de la parcourir probablement parce que si humaine qu'elle n'est plus humaine. Le décor proche cache les merveilles du monde, décor fait de publicité agressive et mensongère, décor où l'on n'entend pas d'autre chose que des discours de récupération politique, un chemin où ne passent plus guère que des manifestations à manipulation sociale.

Et l'homme est assis, fatigué de tout cela. Sa maladie, ou ses maladies, l'utilitarisme, le matérialisme ou l'égalitarisme, ces gangrènes, ces cancers qui le rongent, le forcent à rester assis sur cette route, harassé et saoulé de tant d'idées aussi fausses qu'irrespectueuses de l'homme. Alors qu'il est fait pour être debout et marcher. Mais voilà que cette humanité, qui n'est pas forcément les autres, mais nous-mêmes aussi cette humanité aveugle, assise, prostrée, mendie. Elle mendie du pain, sûrement, elle mendie quelque protection sociale ? probablement et elle a raison, elle mendie de l'argent beaucoup d'argent ? pas si sûr que cela. En tout cas, ce n'est pas ce que Bartimée a demandé à ce passant dont il ignore encore le visage. Le Christ ne lui a rien donné, le Christ lui a simplement ouvert les yeux, afin qu'Il puisse voir, marcher, avancer et connaître son Dieu, Le Christ a manifesté pour Bartimée une solidarité essentielle. Il lui a donné sa vie et sa lumière.

Frères et sœurs chrétiens, nous sommes dans une société où l'on parle beaucoup de solidarité. En gros, il y a deux solidarités: celle du portefeuille et celle du cœur. Celle du portefeuille n'est pas du tout mauvaise et bien nécessaire. Celle du cœur, par contre, est extrêmement urgente parce qu'essentielle. La première se porte sur des choses visibles et donc provisoires ; la seconde sur des choses invisibles et donc éternelles. La solidarité du portefeuille, il faut savoir assez clairement ce que cela veut dire. Nous sommes dans un temps où règne la confusion des mots, ce que d'aucuns ont appelé la confusion des Langues, nous nous rapprochons de Babel. Or, vous savez que la confusion et le trouble sont le seul moyen pour le démon d'y voir clair pour son oeuvre. Alors il faut bien s'entendre sur ces mots et y réfléchir un tant soit peu. La solidarité à laquelle nous sommes appelés en tant qu'homme vivant en société, ce n'est pas l'égalitarisme. Cela est une idée fausse et tout à fait irrespectueuse de l'homme. Nous ne sommes pas appelés à être des pions dans une société, tous apparemment égaux en capacité, en diplômes, ou en salaire. Cela ne veut rien dire, car si c'était ainsi, il n'y aurait rien de pire pour que notre société stagne, s'immobilise et meure. Car voyez-vous, dans un train il faut une locomotive. Je suis bien d'accord que si tout le train est composé de locomotives, ça ne marche pas et l'humanité reste sur le quai de la gare.

Peut-être nous avons eu cette tentation d'un progrès pour le progrès d'un enrichissement pour l'enrichissement, d'un avenir pour l'avenir, de l'argent pour l'argent. C'est vrai que dans les vingt dernières années, nous avons été fortement tentés par cela et que nous y avons quelque peu succombé, mettant sur rails un train où ne comptaient que des forces vives, que la puissance dynamique, et parce qu'entièrement composé de locomotives, il ne fait avancer personne, sauf, quelques-uns. Mais il y a une autre façon d'être en panne pour des voyageurs, que tout le train soit composé uniquement de wagons et qu'il n'y ait plus de locomotive. A partir de ce moment-là, tout le monde reste une fois encore sur le quai de la gare. Cette image pour signifier que dans une société comme la nôtre il faut des locomotives, il faut des groupes, il faut des entités qui entraînent les autres tant au plan social qu'au plan politique. Etre une locomotive, ce n'est pas un déshonneur ni un péché, au contraire, c'est quelque chose de grand et d'exigeant, puisque appelé à entraîner tout un peuple vers la destination recherchée.

C'est pour cela, frères et sœurs, qu'il ne faut pas avoir honte ni être culpabilisé quand on possède des biens, quand on a des moyens ou une entreprise. Ce serait une fausse culpabilité qui ne servirait ni à la société ni à nous-mêmes. Simplement, si c'est notre cas, dans notre conscience d'homme, il faut savoir que nous sommes aux mains et aux commandes d'une locomotive, que nous ne roulons pas pour nous seuls, à notre vitesse et pour notre intérêt propre et que nous devons entraîner avec nous des voyageurs, tout un peuple d'hommes qui n'ont pas forcément la capacité ni le pouvoir de piloter une locomotive. Ceci pour dire également que la concurrence ou la compétition dans une société comme la nôtre est une chose bonne et nécessaire, bien qu'elle doive être sans cesse tempérée. Imaginez-vous que s'il n'y avait pas de compétition entre les locomotives nous n'irions pas à Paris en quelques heures comme aujourd'hui, mais en vingt-quatre heures, comme en 1900. Evidemment on peut toujours faire un mauvais usage de ce que nous avons. Et nous devons condamner cet usage, mais il faut faire attention qu'en condamnant cet usage, on ne condamne pas le bien dont on se sert mal, parce qu'à ce moment-là il faudrait se dépouiller de beaucoup de choses et nous serions bien vite réduits à rien, ce qui ne serait pas non plus une bonne solution.

Voyez-vous, frères et sœurs, je vous dis cela à vous, parce que je sais que certains peuvent se poser de réelles questions sur leur façon d'être chrétiens en possédant, sur leur façon d'être chrétiens en ayant de grandes responsabilités en économie, en recherche ou en industrie. Ne vous culpabilisez pas de cela, c'est un bien que vous avez acquis, ou que vous avez reçu, auquel vous avez droit. Cela n'est en rien condamnable, mais simplement ce droit vous entraîne à le mettre au service des autres. C'est comme cela d'ailleurs qu'une société avance dans son progrès social ou dans son progrès économique ; elle-même en a besoin, d'autres sociétés plus pauvres en ont besoin aussi et plus encore. Ce n'est pas en appauvrissant les riches qu'on enrichit les pauvres. Cela est bien connu le résultat c'est d'appauvrir tout le monde. Cette solidarité sociale et économique tous nous y sommes appelés, chacun selon nos moyens, chacun selon notre conscience d'homme et de chrétien. Et de fait nous n'avons pas et nous ne pouvons pas y échapper, surtout quand la conjoncture se fait parfois plus difficile ou plus complexe Mais cela est le propre de tout homme en ce monde.

Parce que chrétiens, nous sommés appelés à une autre solidarité. Nous sommes appelés à donner au monde quelque chose d'autre qui n'est plus d'ordre économique, industriel ou financier. Voilà ce que Jésus veut nous faire comprendre aujourd'hui. Sachant bien que nous sommes appelés à cette solidarité du cœur, cela n'anéantit pas l'autre solidarité, c'est évident. C'est ceci qu'il faut faire, sans omettre cela. En tant que chrétiens, cette solidarité du cœur, du cœur de Dieu, de la vie spirituelle que nous avons la grâce de posséder et de vivre comme un trésor, comme quelque chose qui nous dynamise, qui nous aide à avancer même sur un terrain difficile et quand la nuit est obscure. Cela non plus, frères et sœurs, nous n'avons pas le droit de le garder pour nous. D'une façon ou d'une autre, il faut que nous trouvions les moyens pour le transmettre, pour le donner aux autres, à travers nos métiers, notre présence, nos responsabilités, là et pas autre part, ou alors on tomberait dans un spiritualisme excessif. Vous êtes appelés, parce que vous êtes chrétiens, à refaire pour les hommes qui sont proches de vous les mêmes gestes que le Christ a fait pour l'aveugle de Jéricho, vous êtes appelés à redire les mêmes paroles, à entraîner cette humanité si lourde et si désenchantée dans le sillage de la vie du Christ et dans la louange de la gloire de Dieu. Cela, personne d'autre ne le fera, c'est à nous de le faire, et de façon urgente, car beaucoup plus que de pain et d'argent l'humanité d'aujourd'hui prostrée et mourante, meurt faute de lumière. Si nous devons avoir cette solidarité de quelques billets utilisés d'une façon ou d'une autre, nous sommes bien plus appelés à la solidarité du cœur, au partage de la lumière, au partage de la Parole qui fait vivre et qui fait vivre même les plus pauvres et souvent d'abord les plus pauvres.

Cette solidarité du cœur est première pour nous en tant que chrétiens. Là où nous vivons, dans nos cabinets de médecin ou nos entreprises, dans vos bureaux ou vos universités il y a toujours moyen de vivre cette solidarité sociale et économique, de manifester d'une façon ou d'une autre cette solidarité spirituelle. Le plus grand drame de notre société d'aujourd'hui ce serait qu'elle échappe à cette solidarité du cœur, à cette solidarité de la vie de Dieu, à cette présence du Christ qui est venu pour lui ouvrir les yeux, pour la faire bondir de sa station assise afin qu'elle entre dans le mystère de ce peuple qu'est l'Église et qui marche vers Jérusalem en entraînant tous ces hommes fatigués, harassés, découragés. C'est à cette solidarité que nous sommes d'abord appelés, mais celle-là passera probablement par les gestes de la solidarité humaine, sociale ou économique, à condition que nous ne posions pas ces gestes uniquement de façon humaine et purement matérielle, mais que nous essayons d'y faire passer un peu de cette humanité du Christ qui elle seule fait grandir, rend dynamique et qui elle seule entraîne vers la Jérusalem nouvelle, vers le Royaume de Dieu où il n'y aura ni mendiants, ni aveugles, mais que des hommes debout pour célébrer leur Seigneur.

Frères et sœurs, nous sommes appelés à cette solidarité du cœur de Dieu qu'il nous faut transmettre par nos sentiments, par nos regards, par nos gestes, par notre façon d'accueillir, par notre façon d'enseigner, par notre façon de plaider. Vous n'avez pas d'autres moyens de transmettre cette Parole et cette lumière de Dieu, alors prenez-les et utilisez-les complètement et totalement. Alors peut-être, le monde sera moins frénétique sur les problèmes purement économiques ou financiers, ou strictement humains car il comprendra que sa véritable vie, est dans le partage de cette Parole, dans la joie de cette lumière et dans la marche vers cette louange qui mène toute l'humanité vers Dieu.

Nous sommes aujourd'hui, en ce dimanche, ordinairement appelé "dimanche des missions" C'est bien cela la mission : travailler dans ce monde, mais travailler pour l'autre monde afin que les hommes ne se contentent pas uniquement d'un pain qui nourrit si peu, rassit bien vite, mais qu'ils puissent venir s'abreuver aux sources vives de salut, qu'ils puissent venir se consoler sur le cœur même de Dieu et qu'ensemble nous puissions marcher avec tous les hommes qui cherchent Dieu vers son Royaume. Solidarité vient du latin solidus : qui est solide, ferme, constant ; le monde ne vivra que dans la mesure où il s'établit sur la solidarité qui vient de Dieu, Lui seul est inébranlable, sûr et solide.

 

AMEN

 
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