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LE PHARISIEN S'EST TROMPÉ DE DIEU

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 octobre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, cette parabole que nous connaissons tous et que nous vivons tous si mal, nous invite à nous arrêter quelques instants sur le personnage du pharisien. Le tort du pharisien ne consiste pas en une fausse interprétation de ses vertus, de ses actes méritoires c'est vrai qu'il jeûne plus qu'il n'est demandé, c'est vrai qu'il donne aux pauvres le dixième de tous ses revenus, et c'est beaucoup, n'est-ce pas ? tout cela est vrai. Cet homme est réellement un homme qui fait des efforts, qui fait tout ce qu'il peut pour essayer de répondre à la loi de Dieu, et accomplir la volonté du Seigneur. Le Pharisien ne se trompe pas non plus sur les péchés des hommes : c'est vrai que ceux-ci sont adultères, injustes et rapaces, c'est vrai que le publicain qui est là est un homme pécheur, c'est vrai que les publicains ont une vie un peu louche, qu'ils sont d'une moralité d'une honnêteté douteuse, c'est vrai qu'ils trafiquent un peu, qu'ils trempent dans beaucoup d'affaires d'argent, voire d'affaires plus malpropres encore, c'est vrai qu'ils sont collaborateurs avec l'occupant. Tout cela est vrai. Et même, le pharisien ne s'attribue pas à lui seul le mérite de ses bonnes actions, il rend grâce à Dieu, il remercie Dieu de ce que Dieu lui a donné toutes ces vertus et qu'Il l'a fait différent de tous ces pécheurs qui, comme le publicain, n'osent pas s'approcher de Dieu.

Alors, où est le tort de ce pharisien ? Son tort fondamental, c'est de ne pas comprendre où sont les vraies valeurs, de ne pas comprendre ce que Dieu attend vraiment de nous, de ne pas comprendre où est véritablement le chemin du Royaume. Il croit que le Royaume consiste à s'élever dans une certaine grandeur morale, à se perfectionner, à acquérir de plus en plus de vertus, à se défaire des défauts et des péchés, et qu'à ce moment-là, dans une sorte de satisfaction de soi-même légitime, on peut se présenter devant Dieu et Lui dire : "voilà, je suis à la hauteur de ce que Tu demandes, je suis prêt à entrer dans ton Royaume puisque j'ai fait ce qu'il fallait et même davantage, puisque je suis parvenu, avec ta grâce à éviter toutes ces fautes, tous ces péchés, voire tous ces crimes que les hommes trop souvent se permettent d'accomplir ". Il croit que le Royaume est la récompense de ses efforts et de ses vertus. Il croit que le Royaume de Dieu se mesure aux mérites de l'homme et que c'est une sorte de comptabilité en bonne et due forme, bien tenue, par laquelle Dieu peut soupeser les mérites de chacun, et en conséquence, lui donner participation à son bonheur et sa joie. C'est là que le pharisien fait complètement fausse route, et nous avec lui bien souvent, car n'est-il pas vrai que, malgré cette parabole que nous connaissons trop et à laquelle nous ne réfléchissons pas assez en profondeur, nous pensons en général tous un peu comme le pharisien ? Et de fait, humainement parlant, il est nécessaire, il est bon et noble de se défaire de tous ces péchés, toutes ces imperfections et tous ces vices qui nous menacent, c'est vrai qu'il est nécessaire et bon de rechercher l'honnête, la droiture, la vertu, le partage avec les autres, la prière, le jeûne, l'ascèse, tout cela est important. Mais est-ce cela le Royaume de Dieu ? Est ce que le Royaume de Dieu réside dans cette satisfaction de celui qui peut se dire : "j'ai agi correctement, je suis quelqu'un de bien, je peux me présenter devant Dieu la tête haute, comme il est dit dans l'évangile, pour lui rendre grâce et recevoir la récompense que j'ai méritée".

Il ne s'agit aucunement de cela. Et cette parabole est comme une sorte de résumé de beaucoup de pages de l'évangile, de beaucoup de rencontre de Jésus. Songez à la rencontre de Jésus avec la samaritaine au bord du puits, cette femme qui a eu cinq maris et qui est tellement terre à terre : c'est à elle, pour la première fois, que Jésus va dire qu'Il est le Messie. Songez à cette femme prise en flagrant délit d'adultère. Et Jésus lui dira : "Je ne te condamne pas" ! Songez à la pécheresse, cette prostituée qui vient, tout en pleurs, au milieu du repas, sangloter sur les pieds de Jésus. Et Jésus lui dit : "Tes péchés, tes nombreux péchés sont pardonnés parce que tu as beaucoup aimé". Songez à Zachée, le chef des Publicains, nous lirons cet épisode de l'évangile dimanche prochain, Zachée chez qui Jésus a voulu venir loger plutôt que chez tous les citoyens honorables de Jéricho, alors qu'il était un pécheur, le chef de bande des publicains. Songez au larron qui est crucifié à côté de Jésus, qui n'a rien fait au cours de sa vie qui puisse lui mériter quelque indulgence et à qui Jésus dira : "Aujourd'hui même tu seras avec moi dans le Paradis ". C'est donc un petit peu tout l'évangile qui est rassemblé dans cette parabole du pharisien et du publicain.

Oui, c'est vrai, le pharisien se trompe totalement sur la manière d'entrer dans le Royaume, sur les intentions de Jésus, il se trompe entièrement sur le cœur de Dieu. Dieu ne nous demande pas d'arriver au sommet de la vertu et de nous présenter devant Lui dans la fierté de notre cœur. Dieu nous demande de comprendre que nous ne pouvons être sauvé que par amour, que par l'amour de Dieu. Seule la miséricorde, la tendresse gratuite de Dieu, seule cette douceur qui vient pour guérir les plaies et relever ceux qui sont tombés, peuvent nous faire entrer dans le Royaume de Dieu. Et c'est là que le pharisien fait fausse route : il est arrivé à dépasser un grand nombre de péchés, il est arrivé à partager ses biens avec les autres, à dominer son corps par le jeûne, à prier et à se tenir devant Dieu, il est arrivé ainsi à résoudre un grand nombre de problèmes moraux qui se posent à chacun de nous, mais voilà que subitement il annule complètement tout cet effort qui pouvait le conduire vers Dieu parce qu'il tombe dans le péché majeur, celui qui empêche toute possibilité de salut, l'orgueil.

Saint Augustin dit dans sa Règle qu'à la différence des autres péchés qui nous conduisent au mal, l'orgueil transforme en mal ce qui est bien. C'est cela le péché du pharisien. Toutes ses vertus, tous ses efforts qui sont bons, au lieu de les remettre entre les mains de Dieu dans la pauvreté et l'humilité, en sachant qu'ils ne sont rien au regard de la sainteté éblouissante de Dieu, que ce ne sont que des balbutiements, de pauvres petites choses sans commune mesure avec la sainteté que Dieu veut nous donner et qui est le feu dévorant de son amour, au lieu de comprendre que ces efforts ne sont que la pauvre manifestation de sa bonne volonté qui, cahin-caha, essaye de répondre à l'infinie tendresse de Dieu, voilà que le pharisien s'attribue comme une gloire tous ces actes bons, et réellement bons, qu'il s'est efforcé de poser et en fait un sujet d'autosatisfaction. Et par le fait même, on comprend que toutes ces actions bonnes qu'il a posées, il ne les a pas posées dans l'élan spontané de son cœur s'efforçant de répondre à l'amour dont il est aimé, mais il les a posées pour la satisfaction de se dire : "Je suis quelqu'un de bien, je peux me voter des satisfactions, car j'ai réussi à m'élever au-dessus du mal et des pécheurs " !

C'est cette satisfaction de soi qui est le vrai motif pour lequel cet homme a agi et pour lequel nous agissons bien souvent. Bien souvent, nous voulons pouvoir dire : "J'ai fait quelques progrès, je suis un peu plus avancé qu'hier ou qu'il y a quelques années. Voilà que je suis arrivé à résoudre tel ou tel problème qui me pesait dans ma vie morale ou spirituelle. Et je suis content d'être parvenu à ce résultat". Et voilà que nous faisons de notre propre satisfaction le but de notre agir. Oh ! cela ne veut pas dire qu'il est mauvais d'être lucide et que nous n'avons pas le droit de nous réjouir quand les choses vont bien, mais il faudrait qu'il y ait en nous un sentiment infiniment plus fort, infiniment plus puissant qui l'emporte de loin et qui laisse cette satisfaction sur le bord de la route, comme quelque chose de tout à fait secondaire, il faudrait qu'il y ait en nous un sentiment plus fort qui est cet émerveillement de nous savoir aimés, de savoir que l'amour de Dieu est au commencement, au milieu et à la fin de toute chose, au commencement, au milieu et a la fin de notre vie et de tous nos actes. Si nous pouvons, par grâce, à quelque moment que ce soit, poser un acte bon, c'est parce que Dieu nous aime, c'est parce que tout prend source dans cet amour infini de Dieu devant lequel nous ne sommes que des pauvres et misérables pécheurs.

Oui, quels que soient les actes que nous posons, il n'y a en nous que pauvreté, et tout vient de l'amour de Dieu ; et c'est la reconnaissance radicale, fondamentale et joyeuse de cette pauvreté devant l'infinie richesse de Dieu qui est la porte d'entrée du Royaume. Nous ne pouvons comprendre le Royaume que si nous savons nous réjouir d'être pauvres, parce qu'être pauvres c'est reconnaître que toute richesse vient de Dieu, et cela doit nous donner une joie infiniment plus grande que de pouvoir être satisfaits de nous-mêmes, en nous disant : "Je suis quelqu'un de bien". Cela n'a aucune importance d'être quelqu'un de bien, cela n'a aucun intérêt. La seule chose qui puisse avoir un intérêt, qui puisse prendre notre cœur et le faire déborder la seule chose qui puisse nous rendre heureux, c'est de savoir que nous sommes aimés, de sentir cet amour de Dieu qui nous entoure de toutes parts, qui nous prend et qui nous entraîne à sa suite malgré notre pauvreté ou à cause de notre pauvreté, car notre pauvreté se mesure précisément à l'immensité de cette tendresse divine qui vient vers nous et qui descend sur nous.

Et si nous mettions ainsi toute notre joie à nous savoir aimés, à savoir que tout vient de Celui qui nous aime et que nous aimons, que rien ne peut être attribuée à nous-mêmes, cela résoudrait beaucoup de nos problèmes. Cela résoudrait d'abord cette anxiété qu'il y a en nous pour savoir où nous en sommes, pour mesurer le chemin parcouru. Cela enlèverait en nous cette inquiétude de notre avenir : qu'allons-nous devenir ? comment nous présenterons-nous devant Dieu le jour où Il nous appellera à son Royaume ? Cela supprimerait tout ce temps perdu à nous demander : "est-ce que ceci était un péché ? quelle est ma culpabilité ?" Cela supprimerait toutes ces jalousies, ces façons de regarder les autres en se disant : "il est meilleur que moi" ou bien au contraire "chic ! je suis un petit peu mieux que lui". Cela supprimerait cette erreur fondamentale qui consiste à nous comparer les uns aux autres, comme si, en matière d'amour, on pouvait se comparer, comme si les enfants d'un même père, d'une même mère pouvait se dire : "il est plus aimé que moi" ou "je suis plus aimé que lui", comme si en plus ou un moins avaient un sens en matière d'amour, alors que Dieu aime totalement, infiniment, chacun d'une manière unique, sans qu'il soit possible d'établir quelque comparaison que ce soit avec un autre. Alors nous agirions non plus pour obtenir tel résultat, telle satisfaction morale, mais nous agirions dans la dynamique et l'enthousiasme de cet amour de Dieu qui se révèle à nos yeux et qui nous émerveille et qui nous prend tout entiers et qui, seul, peut nous permettre d'avancer. Car vous le savez bien, frères, à côté de l'infinie sainteté de Dieu, nous ne sommes rien et tout ce qui peut se passer en nous ne peut que venir de la communication, de la communion que Dieu nous donne de son infinie sainteté et de son amour infini.

Aussi quand nous approchons de Dieu, et plus particulièrement quand nous nous approchons de Lui au moment de l'eucharistie ou au moment du sacrement de réconciliation, ne mesurons pas nos mérites ou nos péchés, ne tenons pas une comptabilité qui puisse nous permettre d'être content ou mécontent de soi, car un certain mépris de soi ne vaut pas plus cher que l'orgueil, ce n'est jamais qu'un orgueil retourné, et c'est aussi mauvais et c'est aussi faux. Approchons-nous comme des enfants près de leur père pour être aimés, pour entendre Dieu nous dire qu'Il nous prend près de Lui et que cela suffit, et que cela peut changer notre vie et de fond en comble, transfigurer ce que nous sommes pour véritablement nous donner la sainteté de Dieu et non pas notre petite satisfaction à nous.

 

AMEN

 
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