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AMOUR DE SOI, AMOUR DES AUTRES, AMOUR DE DIEU

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (28 octobre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cette page est sans doute ce qui nous est, dans l'évangile sinon le plus facile à réaliser concrètement dans notre vie, du moins le plus connu, le plus familier, à savoir le double commandement de l'amour, amour de Dieu et amour de nos frères. Je voudrais vous faire remarquer que, dans ce texte, Jésus nous propose trois équivalences dont deux sont explicites et la troisième sous-jacente aux deux autres et leur donnant en fin de compte leur sens ultime.

La première équivalence est l'objet même de la réponse de Jésus aux pharisiens, c'est cette identité profonde entre l'amour que nous devons avoir pour Dieu et l'amour de nos frères. Ces deux commandements n'en font qu'un seul, "le deuxième est semblable au premier", nous dit Jésus. Il n'y a pas d'amour véritable de Dieu sans amour de nos frères et il n'y a pas d'amour véritable de nos frères sans amour de Dieu. Peut-être savez-vous d'ailleurs que ces deux commandements ne sont pas une originalité, une invention de Jésus. Ils se trouvent déjà l'un et l'autre dans l'ancienne Loi. C'est dans le Deutéronome que nous lisons : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force" (6,5), et c'est dans le Lévitique qu'il nous est dit : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (19,18).

C'est le rapprochement des deux commande­ments, pour n'en faire en quelque sorte plus qu'un seul, qui est caractéristique de l'enseignement de Jésus, encore que certains indices dans des textes contemporains de l'enseignement du Christ nous fassent voir que ce rapprochement avait déjà été, sans doute, ébauché dans certains milieux juifs de cette époque, milieux qu'on appelle souvent "les pauvres du Seigneur" et qui désignent ceux qui attendaient dans l'humilité et l'espérance la venue du Messie, milieux dont Joseph, Marie et le prophète Siméon semblent avoir fait partie. Quoi qu'il en soit, Jésus a mis au cœur de son évangile cette proximité, cette identité des deux commandements saint Jean, dans sa première épître, nous dira : "Celui qui dit qu'il aime Dieu et qui n'aime pas son frère est un menteur", car dire qu'on aime Dieu qu'on ne voit pas et ne pas savoir aimer son frère que l'on voit, c'est s'illusionner, car il est facile de dire :"Seigneur, Seigneur", mais il est plus difficile d'ouvrir son cœur, jour après jour, instant après instant, à celui qui est là, à ce frère qui nous est proche et dont tant d'attitudes ou de gestes peuvent être pour nous source d'irritation, d'antipathie ou de mépris. L'amour de nos frères est donc la pierre de touche de cet amour de Dieu que nous devons avoir dans notre cœur. Et réciproquement, aimer nos frères, si ce n'est pas à partir de l'amour de Dieu, cela sera peut-être un amour bien platonique, une sorte de philanthropie d'amour universel qui n'est au fond qu'une bienveillance assez pâle. Et l'amour de nos frères, s'il n'est pas enraciné dans l'amour de Dieu, risquera d'être, lui aussi, une illusion. Quand nous disons aimer les autres, n'est-ce pas bien souvent pour nous que nous les aimons ? N'est-ce pas nous-mêmes que nous aimons ? Et les formes de l'égoïsme sont si nombreuses et souvent si cachées que, sous le nom d'amour, c'est fréquemment la recherche de nous-mêmes que nous vivons. Voilà donc la première équivalence, et elle nous est familière, proposée par le Christ dans cette page d'évangile.

Il en fait aussitôt une seconde, reprenant les paroles même du Lévitique : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Nous devons donc aimer nos frères comme nous nous aimons nous-mêmes. Or cette affirmation du Christ peut quelquefois nous sembler choquante car elle a l'air de ramener l'amour fraternel à la mesure de notre égoïsme. Mais ce n'est pas du tout cela que le Christ veut dire. Aimer nos frères comme nous-mêmes, cela ne veut pas dire seulement : aimer nos frères comme par ailleurs nous nous aimons, cela ne veut pas dire : aimer nos frères après nous être aimés nous-mêmes. Cela veut dire une chose beaucoup plus profonde : aimer nos frères comme d'autres nous-mêmes, faire de mon frère un autre "moi". Et il faut effectivement que nous soyons assez lucides sur nous-mêmes pour comprendre que nous sommes le seul être au monde que nous connaissons, en quelque sorte, de l'intérieur. Tous les autres êtres, même les plus chers font partie, si j'ose dire, du décor, de ce qui nous entoure, ils sont comme disposés à l'entour d'un centre qui, pour notre propre esprit ne peut être que notre personne. Telle est l'appréhension spontanée, immédiate que nous avons de toutes choses, y compris de nos proches, comme de tout ce qui fait notre expérience quotidienne.

Aimer son frère comme soi-même, c'est donc essayer de nous mettre à l'intérieur du cœur de notre frère pour voir avec ses yeux, pour comprendre comme il comprend, et par conséquent pour l'aimer non pas comme un objet extérieur, pour l'aimer en nous mettant à sa place, en nous faisant semblables à lui pour qu'en vérité, il soit nous-mêmes. Ce désir d'aimer nos frères comme d'autres nous-mêmes est une chose extraordinairement difficile et terriblement exigeante, car nous aurions tendance à transposer nos idées toutes faites, nos tempéraments sur les autres. Et aimer les autres comme d'autres nous-mêmes, c'est effectivement comprendre que de l'intérieur d'eux-mêmes, on ne voit pas exactement les choses comme nous les voyons, qu'ils ne régissent pas exactement comme nous réagissons. Et nous devons donc nous mettre, en quelque sorte, à leur école pour faire nôtres leur manière de voir et leur manière de penser, afin de ne pas tomber dans ce malentendu tragique, source dans tant d'incompréhensions et de ruptures.

Mais, ce commandement du Christ d'aimer les autres comme nous-mêmes, suppose plus encore que ce que je viens de dire. Car aimer les autres comme soi-même, cela suppose d'abord que nous nous aimions nous-mêmes. Or, cela n'est pas du tout évident car l'amour de soi n'est pas la même chose que ce que nous appelons l'égoïsme. S'aimer soi-même, c'est une chose tout à fait fondamentale et extrêmement importante, et qui est la clef de l'amour des autres comme de l'amour de Dieu. Voyez-vous, je ne sais pas si vous avez, quelquefois, réfléchi suffisamment sur votre propre cœur, si vous êtes entrés suffisamment profondément en vous, pour vous rendre compte qu'il n'est pas si facile que cela de s'aimer soi-même en vérité. Car bien souvent nous avons à notre égard une sorte de dépit, de malaise, nous ne sommes pas contents de nous, nous ne nous plaisons pas, non pas seulement à cause de nos péchés, car il serait bon à ce moment-là d'avoir un reproche à se faire, mais à cause de toutes les limites qui sont les nôtres, de toutes ces imperfections auxquelles sans cesse nous nous heurtons. Nous n'avons pas toujours une très bonne opinion de nous-mêmes, car nous sommes souvent, peut-être inconsciemment, tentés d'avoir à notre égard comme du mépris en tout cas une certaine insatisfaction, nous ne sommes pas en paix avec nous-mêmes. Dans le langage un peu vulgaire d'aujourd'hui, on dit : "nous ne sommes pas bien dans notre peau." Et cela est beaucoup plus répandu qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Il y a souvent en nous une sorte de secrète animosité à l'égard de nous-mêmes qui fait que, sans cesse nous nous reprochons ce que nous sommes. Et par là-même, nous sommes conduits à envier les autres, à jalouser telle ou telle qualité que nous voyons chez notre frère ou notre voisin, à avoir envie de tel ou tel don qui n'est pas le nôtre, à nous énerver de ces limites sur lesquelles nous butons toujours, qui nous empêchent de réaliser cet idéal imaginaire que nous nous faisons de nous-mêmes. Et alors, nous jouons au personnage, parfois même à nos propres yeux et nous sommes artificiels, cherchant à paraître ce que nous ne sommes pas, ou bien cachant ce que nous sommes, ou encore nous paralysant faute de nous accepter.

S'aimer soi-même, ce n'est pas se prendre pour le centre du monde, ce n'est pas se glorifier et croire qu'on est meilleur que les autres. S'aimer soi-même, c'est d'abord se regarder avec vérité et avoir l'humilité de s'accepter tel qu'on est, c'est accepter ses propres limites, accepter de ne pas être tout ce qu'on pourrait être, tout ce qu'on voudrait être, de n'être que cela, de n'être qu'à sa place, et de laisser aux autres d'autres places, peut-être plus belles, pas nécessairement plus belles d'ailleurs, car chacun a ses limites et chacun a ses qualités. Et nos propres défauts n'empêchent pas que nous avons, nous aussi, des dons de Dieu qui nous ont été faits et qui sont une richesse que nous ne savons pas toujours reconnaître, mais qu'il faut savoir regarder avec vérité, car l'humilité n'est pas la fausse modestie de ceux qui se disent toujours : je suis moins intelligent que les autres, je suis moins doué que les autres, et qui ensuite sont terriblement entêtés dans leurs propres idées, oubliant ce qu'ils viennent de dire. L'humilité c'est reconnaître ses limites mais pour les accepter. Cet amour de soi dont je parle, c'est au fond se recevoir des mains de Dieu.

Et c'est là que nous en venons à cette troisième équivalence qui n'est pas dite explicitement dans le texte de l'évangile, mais qui est sous-jacente : s'aimer soi-même, c'est d'abord se savoir aimé de Dieu. Car, en définitive, pour nous accepter tels que nous sommes, pour nous supporter avec tous nos défauts et tous nos manques, pour nous aimer avec ce sourire et cet humour que nous devons avoir à l'égard de soi-même, il faut que l'amour de soi s'enracine dans l'amour de Dieu pour nous. Malgré nos limites, Dieu nous aime, et Dieu nous aime comme nous sommes, non pas peut-être pour que nous en restions là, car Dieu a envie que ses amis deviennent meilleurs, plus grands, plus profonds, plus conformes à ce désir qu'Il a pour chacun de nous. Mais pour que nous devenions ce qu'Il désire que nous soyons, Dieu commence par nous aimer tels que nous sommes, par nous prendre là où nous sommes pour nous tirer, en quelque sorte par sa tendresse jusqu'à lui. Si nous ne nous aimons pas assez, c'est souvent parce que nous ne savons pas assez que nous sommes aimés parce que nous ne nous plongeons pas assez dans cet amour de Dieu qui, à tout instant, nous crée, nous façonne, nous donne la vie, l'être et tout ce que nous sommes. Si nous savions à quel point Dieu nous regarde avec tendresse, avec délicatesse, avec passion, nous ne pour rions pas avoir sur nous ce regard hostile, ou en tout cas un peu déçu, ce regard légèrement désabusé que nous avons parfois. Car si Dieu nous aime, comment pouvons-nous être plus difficiles que Lui ? Son regard est bien plus vrai, bien plus pénétrant, bien plus objectif, bien plus réaliste que notre regard. Et alors, au nom de quoi faire la fine bouche si Dieu nous aime comme cela ? En réalité, souvent ce manque d'amour de nous-mêmes est une forme renversée mais bien réelle d'orgueil. C'est parce que nous voudrions être tout, parce que nous avons une sorte d'ambition exagérée et malsaine à notre propre égard, que nous ne savons pas nous contenter humblement et en souriant de ce que nous sommes.

Or il se fait que cette absence d'amour à l'égard de nous-mêmes est souvent ce qui empêche d'aimer notre prochain, car nous sommes, en quelque sorte si occupés de nous, si occupés de cette lutte sourde de nous-mêmes avec nous-mêmes, avec ces défauts que nous ressentons comme des affronts, nous sommes si mal à l'aise que nous n'avons pas la disponibilité de cœur pour nous occuper des autres. Nous sommes trop repliés sur nous-mêmes pour avoir le regard libre afin de voir nos frères qui nous entourent et de nous émerveiller de ce qu'ils sont. Car si quelquefois la jalousie l'emporte sur l'émerveillement, c'est précisément parce que nous sommes toujours en train de nous comparer aux autres. Si nous avions fait la paix avec nous-mêmes, nous serions disponibles pour trouver tellement belle la réalité de nos frères, tellement magnifique tout ce qu'ils sont. Et cela ne nous porterait pas ombrage, et nous n'aurions pas du tout l'idée d'en faire l'objet d'une comparaison avec nous-mêmes. Il n'y a aucune raison de nous comparer les uns aux autres. Chaque personne est un tout, un absolu. Et Dieu nous aime chacun pour nous-mêmes, sans nous aimer plus ou moins les uns que les autres, car Il nous aime chacun infiniment. Et nous devrions nous aimer librement comme Il nous aime, pour pouvoir aimer pleinement nos frères comme Dieu les aime.

En fin de compte, c'est dans cet amour de Dieu pour nous-mêmes et pour chacun de ceux qui nous entourent que réside la racine et la solution de tout ce mystère de l'amour. Si nous mettons notre regard dans le regard de Dieu, si nous mettons notre cœur dans le dynamisme du cœur de Dieu, si nous essayons de nous regarder et de regarder les autres comme Dieu les regarde, de nous aimer et d'aimer les autres comme Dieu nous aime, à ce moment-là, à la fois, nous saurons nous aimer humblement, pauvrement, mais réellement et nous saurons aimer nos frères librement de tout notre cœur, et par là-même ouvrir notre cœur aussi à cet amour infini qui est celui de Dieu et qui nous emportera vers Lui, tous ensemble, tant il est vrai qu'il n'y a qu'un seul amour, et que c'est un unique mystère, un unique mouvement dont Dieu est la source. Car tout commence là, il n'y a d'amour que dans le cœur de Dieu, et s'il y a de l'amour dans notre cœur, c'est parce que cet amour vient du cœur de Dieu qui rejaillit en quelque sorte de notre cœur en amour de Lui et en amour de nos frères.

 

AMEN

 
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