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PAUVRE DE MON PÉCHÉ, MAIS RICHE DE DIEU

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (26 octobre 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Le pharisien a dit : "Je ne suis pas comme les autres". Le publicain, lui, dit : "Moi je sais ce que je suis, je suis pécheur". Le premier se situe par rapport aux autres et il n'est pas comme les autres. Le publicain, lui, dit : "Mon Dieu, je T'en supplie, prends pitié de moi pécheur".

Nous avons l'habitude frères et sœurs, d'ap­peler l'Église l'Épouse du Christ. Reconnaissons entre nous que cette Épouse est parfois bien malade, et nous le savons bien par nos propres misères et nos propres péchés, puisque c'est nous l'Église. Et il est vrai que, dans cette Église circulent ce même courant d'hypo­crisie, ce même courant de pharisaïsme contre lequel le Christ s'est élevé avec une telle rage, une telle vio­lence que nous ne pouvons pas passer outre lorsqu'Il s'écrie : "Engeance de rebelles, de vipères". Le Christ ne mâche pas ses mots à l'égard de cette hypocrisie.

Le publicain est celui qui se nomme le pé­cheur et se situe dans sa vérité propre. L'autre essaye de passer outre sur sa propre vérité et tente de trouver quelque chose qu'il puisse présenter à Dieu. Mais n'allons pas trop vite pour juger et condamner ceux qui sont pharisiens ou ceux que nous appelons phari­siens, car il n'est pas si facile de se situer en ce lieu même de notre péché et de notre misère. En effet, et je ne parle pas là de péchés, de nos péchés quotidiens, de ces fautes que nous connaissons bien, mais de cela de plus profond qui est en nous, qui a taché notre vie et qui tache toute notre vie, notre existence et tout notre être il est difficile de parler à partir de ce lieu-là, de se dire sans arrêt : "je suis pécheur, je suis pé­cheur". Il y a en nous un instinct de conservation si fort que nous évitons finalement de fréquenter ce lieu de misère et de péché pour pouvoir vivre et respirer. Et cela, c'est bien compréhensible. Toutefois entre celui qui dit : "je ne suis pas" et celui qui dit "je suis", il nous faut certainement nous placer du côté de celui qui dit "je suis". Lorsqu'on parle à Celui qui s'appelle "Je suis", c'est-à-dire Dieu, lorsqu'on parle à Celui qui est la source de tout être, il vaut mieux aussi se placer du côté de notre être à nous, même s'il est petit et abîmé par ce péché.

Pourtant il est difficile de parler sans arrêt à partir de ce lieu de misère et de péché. Et de fait d'avoir sans arrêt sur nous ce regard d'absolu, ce re­gard de Dieu, ce regard de vérité et cette parole qui rentrent en nous et qui dépassent nos petites hypocri­sies, reconnaissons que cela n'est pas toujours facile. C'est ce que voulait dire l'auteur de l'épître aux Hé­breux lorsqu'il écrivait : "Vivante est la Parole de Dieu, efficace et plus incisive qu'aucun glaive à deux tranchants. Elle pénètre jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit, dès articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur". Devant Dieu, nous sommes vraiment des pécheurs, car ce regard d'absolu qui tombe sur nous est un re­gard en vérité, qui nous voit réellement tels que nous sommes.

Mais nous pouvons dire aussi : "Il est donc pénible et fatigant de se situer toujours dans ce lieu de péché," et nous écrier comme le psalmiste qui écrit : "jusques à quand, Seigneur, et quel péché ai-je donc commis" ? Quelle proportion existe-t-il entre le mal et la souffrance du monde, entre mes propres angoisses et mes difficultés de vivre et mon propre péché ? N'y a-t-il pas là une disproportion terrible qu'il nous est difficile de comprendre ? Et n'est-ce pas aussi tout le cri de Job qui se révolte contre ce regard d'absolu qu'il comprend comme un regard qui juge, et qui se révolte contre le mal qui divise et menace le monde entier. Se situer du côté du pécheur ou se si­tuer du côté de Celui qui est, et qui reconnaît hum­blement qu'il n'est que pécheur, c'est savoir qu'en ce lieu peut se vivre autre chose. En effet si nous tenions à simplement reconnaître notre péché, nous serions finalement dans un face-à-face terrible, intolérable, un face à face entre nous et notre misère. Et nous éprou­vons à l'égard de cette misère comme une culpabilité trop difficile à vivre et qui devient intolérable, c'est pourquoi nous désirons toujours y échapper.

Dieu nous propose autre chose. Dieu nous propose par ce regard de sortir de ce cercle dans le­quel nous somme, si vraiment nous voulons nous po­ser là où nous sommes, c'est-à-dire en notre péché. Il nous propose un autre face à face qui n'est pas de nous et du péché, mais qui est de Lui et de nous.

Frères et sœurs, dans l'évangile de Jean, le Christ dit : "Je suis la Porte. Si quelqu'un rentre par Moi, il sera sauvé, il entrera et sortira et trouvera un pâturage car Moi Je suis venu pour qu'on ait la vie et qu'on l'ait en surabondance". Ainsi ce que le Christ vient apporter, c'est une grâce de vie, une grâce comme un surcroît d'être qui vient compléter ce qui nous manque, et la grâce de Dieu vient épouser cha­que contour, chaque creux, chaque bosse de notre âme afin de la compléter, afin de la faire grandir et de lui apporter cette vie en surabondance dont elle a telle­ment besoin.

Pour cela, il nous faut nous poser du côté de celui qui a besoin afin que vraiment nous puissions recevoir cette vie en surabondance. Ainsi placés en face de Celui qui est, aussi pauvres sommes-nous, alors nous recevrons cette vie qui viendra compléter, enrichir, achever notre propre être. Et c'est cela que vit le publicain. Il est celui qui sait qu'il n'est pas achevé, celui qui sait qu'il a besoin de Dieu, non pas celui qui se complaît dans une culpabilité de se voir qu'il sera toujours pécheur, mais, celui qui dit : "Je suis pécheur, donc je fixe mon regard sur Toi afin que ton regard me connaisse et qu'il m'apporte cette vie".

La grâce de Dieu, c'est le don de la vie, c'est-à-dire Dieu vient Lui-même dans cette vie, compléter notre propre vie. Et pour cela il faut que nous ayons le regard suffisamment centré sur ce que nous sommes, puis ouvert sur Lui sur cette croix afin que nous soyons complétés, enrichis de Lui. Si nous nous po­sons comme réussissant tant bien que mal ce que nous avons à faire, où voulez-vous que le Christ vienne, où voulez-vous qu'il apporte ce complément d'être ? C'est pour cela que le Christ est si violent contre l'hy­pocrisie car l'hypocrisie ferme la porte, il n'y a plus de place pour Dieu, le Christ ne peut rien contre l'hypo­crisie puisque, dans l'hypocrisie, l'homme croit avoir tout ce dont il a besoin. Etre des sauvés, être des chrétiens, c'est être des gens regardés par Dieu c'est être des gens dans ce regard d'absolu qui n'est pas uniquement un regard de jugement, mais parce qu'il est un regard de vérité, il est aussi un regard de misé­ricorde, un regard qui vient combler ce que nous sommes.

Frères et sœurs, il y a un lieu propice où nous pouvons découvrir ce regard d'absolu qui n'est pas simplement ce regard de jugement, mais qui est ce regard de tendresse et de consolation, c'est lorsque nous avouons nos péchés. Deux solutions : la pre­mière c'est de garder pour nous ce péché en essayant d'en prendre conscience, et finalement nous nous trouvons enfermés en nous-mêmes, nous heurtant sans arrêt contre ce péché. Et c'est comme un cercle fermé, il n'y a pas d'autre place. En avouant, en ou­vrant ce dialogue avec Dieu au sein même de la confession, nous invitons Dieu à venir visiter cette pauvre maison, cette pauvre demeure qui est chez nous. Ainsi, pourquoi cette confession, pourquoi cet aveu ? Si ce n'est pour casser cette culpabilité qui nous empêche de fréquenter ce lieu de péché et ce lieu de misère afin de nous ouvrir au dialogue, à cette relation profonde de Dieu qui vient nous visiter, de Dieu qui vient nous parler, de Dieu qui prend en compte ce péché, qui le prend sur Lui et qui le prend sur sa croix. C'est pour cela que nous nous confes­sons, non pas pour mettre à jour, effacer. On n'efface pas vraiment nos péchés, Si ce n'est qu'on ouvre comme un dialogue afin que Dieu le prenne en Lui et le prenne sur Lui. C'est cela la nécessité et la réalité profonde de l'aveu de nos péchés dans la confession, c'est pour ne pas rester enfermés et donc malheureux et donc culpabilisés dans le péché. Mais c'est de nous ouvrir à cette grâce, à ce don de Dieu qui seul peut nous sauver. Voilà pourquoi il nous faut nous confesser. Il nous faut nous ouvrir à Lui, ouvrir notre cœur de misère en disant "oui, je suis, je suis pécheur certes, mais "je suis", et Tu peux venir là où je suis".

Frères et sœurs, fixons notre regard sur Celui qui nous regarde afin de faire de nous des êtres regar­dés par Dieu. Et je terminerai par cette belle phrase de Saint Jean de la Croix, comme tous ces saints et ces mystiques qui inlassablement répètent : "Regarde le Christ, regarde le Seigneur, regarde ton Dieu : fixe ton regard uniquement sur Lui. C'est en Lui que j'ai voulu déposer. En Lui, tu trouveras même plus que tu Me demandes et que tu le désires. Je te L'ai donné pour frère, pour maître, pour compagnon, pour ran­çon, pour récompense".

 

AMEN

 

 

 
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