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L'UNIQUE SACERDOCE DU CHRIST

Hb 5, 1-6

(26 octobre 1997???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

F

rères et sœurs, depuis quelques dimanches et pour quelques dimanches, encore, nous l'écoutons comme deuxième lecture de la messe des passages de la lettre aux Hébreux. Cette lettre qui n'est pas de saint Paul et à vrai dire on ne sait pas de qui elle est, puisqu'il n'y a ni adresse ni signature, cette lettre représente dans le nouveau Testament un ensemble à part, car elle est seule de son espèce, lettre difficile et en même temps très importante, comme vous avez peut-être pu le constater ces derniers dimanches et tout à l'heure encore en écoutant le passage que nous avons lu. Elle est presque tout entière consacrée à ce mystère profond et central qui est celui du sacerdoce du Christ.

       A partir du texte que nous avons lu et aussi de quelques autres passages lus ces dernières semaines, car tous se tiennent de très près, je voudrais vous commenter ce qu'est, d'après l'auteur de l'épître aux Hébreux, le sacerdoce du Christ. Qu'est-ce que le sacerdoce ? Qu'est-ce qu'être prêtre ou grand-prêtre ? Je suis obligé d'employer ce mot puisque le français, à la différence d'autres langues comme l'italien ou le latin par exemple, n'a pas de substantif correspondant à la racine "sacerdoce", c'est dommage, mais on fait comme on peut avec ce qu'on a.

       Qu'est-ce donc que le sacerdoce ? Eh bien, le sacerdoce consiste à donner (dos) ce qui est sacré, c'est-à-dire, pour l'homme, la relation avec le monde transcendant, tout ce qui nous dépasse et bien entendu tout d'abord avec Dieu. Il s'agit donc de médiation entre l'homme, l'humanité, chacun d'entre nous et Dieu. Problème fondamental pour l'immense majorité des générations humaines qui se sont succédé car pour tous Dieu est le centre de toutes choses, le centre de l'univers, car l'athéisme est un phénomène relativement récent et moderne, et encore une fois la plupart des hommes de toutes les générations et de toutes les cultures ont cru en une réalité transcendante, une divinité, quelque chose de divin. Et s'il existe ainsi au cœur du monde un centre incandescent qui dépasse par définition tout ce que nous sommes, rien n'est plus important que de pouvoir établir une relation avec ce monde du divin, avec cette divinité, avec Dieu.

       Le sacerdoce, c'est donc le problème de la médiation possible, si elle l'est, entre l'homme et Dieu. Pour qu'il puisse y avoir médiation entre deux partenaires, il faut que le médiateur soit agréé de part et d'autre, il faut qu'Il puisse à la fois parler au nom de l'un et au nom de l'autre, sinon évidemment sa fonction disparaît. Comment pourrait-il parler des hommes à Dieu s'il n'était pas agréé par Dieu ? Comment pourrait-il révéler Dieu aux hommes s'il n'était pas proche des hommes et compréhensible par ceux-ci ? C'est pourquoi ce passage de l'épître aux Hébreux nous dit : "Tout grand-prêtre est pris d'entre les hommes, il est établi pour intervenir en leur faveur dans leur relation avec Dieu afin d'offrir dons et sacrifices pour les péchés". Car il est bien évident que le péché de l'homme, c'est-à-dire son refus de Dieu, vient compliquer la relation entre l'homme et Dieu, relation déjà difficile à cause du décalage sans mesure qu'il y a dans la réalité de l'être entre cet homme qui n'est qu'une créature et l'infini de Dieu, mais si en plus, cet homme qui n'est que rien en face du tout qu'est Dieu se rebelle contre Lui et Le refuse, et c'est ce que nous appelons le péché, évidemment la relation est encore plus complexe à établir.

       Donc "tout grand-prêtre est pris d'entre les hommes" pour qu'il puisse parler en leur nom. Et, mieux encore, non seulement il fait partie de l'humanité, mais "il peut ressentir de la miséricorde, de la commisération pour ces ignorants, ces égarés que sont ses frères, puisqu'il est lui-même également enveloppé de faiblesse". Et ici l'auteur de l'épître aux Hébreux pense au cas habituel des grands-prêtres des différentes religions du monde, y compris la religion d'Israël, nous allons le voir, à cause de cette faiblesse qu'il connaît en lui-même, il doit offrir des sacrifices pour son propre péché comme il le fait pour le péché des autres. Voilà donc, si vous voulez, le lien du médiateur avec les hommes, il fait partie des hommes et il compatit, il expérimente en quelque sorte leur faiblesse puisqu'il est lui-même pécheur comme eux et qu'il doit donc se réconcilier lui-même avec Dieu pour pouvoir réconcilier les autres.

       Mais en même temps "nul ne s'arroge cet honneur à soi-même, on y est appelé par Dieu comme on le voit pour Aaron", allusion au grand-prêtre de l'Ancien Testament, Aaron choisi par Dieu Lui-même, par l'intermédiaire de Moïse. Donc on ne peut pas être grand-prêtre de son propre chef, de sa propre initiative, on ne peut l'être que par un choix qui vient de Dieu par une sorte d'authentification venant de la part de Dieu. Cela, si vous voulez, c'est le fait commun de tout sacerdoce, de toute médiation entre Dieu et les hommes.

       Mais alors qu'en est-il du Christ ? Eh bien ! le texte va répondre par une phrase un peu mystérieuse, il dit que " le Christ est prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech". Voilà quelque chose qui, pour vous, est un peu de l'hébreu sans doute, c'est le cas de le dire. En effet, le sacerdoce de l'Ancien Testament a été confié, nous venons de le voir, à Aaron et plus généralement, car il n'y avait pas qu'un grand-prêtre, il y avait aussi autour de lui d'autres prêtres, à la tribu de Lévi, une des douze tribus qui a été mise à part pour servir de plénipotentiaire entre l'ensemble du peuple et Dieu. Alors c'est par opposition à ce sacerdoce Lévitique, aaronique, le sacerdoce de l'Ancien Testament, que l'auteur de l'épître aux Hébreux parle, pour Jésus, d'un sacerdoce différent, un sacerdoce qu'il veut montrer nouveau, supérieur, sans commune mesure avec le sacerdoce simplement humain des fils de Lévi ou d'Aaron. Il choisit Melchisédech parce que c'est un personnage assez mystérieux de l'Ancien Testament qui n'apparaît que pendant quatre versets du Livre de la Genèse (Genèse 14,17-20). Il s'agit mystérieusement d'un roi de Salem (peut-être Jérusalem) roi de paix, qui ne fait pas partie du peuple juif, qui est en même temps grand-prêtre du Très-Haut et auquel Abraham, c'est-à-dire l'ancêtre de tout le peuple juif, offre la dîme de tous ses biens. Donc Abraham reconnaît en ce mystérieux Melchisédech quelqu'un qui lui est supérieur, puisque Abraham, et avec lui toute sa descendance y compris les fils de Lévi et d'Aaron, y compris donc tout le sacerdoce de l'Ancien Testament, offre la dîme, donne la dîme à Melchisédech. C'est pour l'auteur de l'épître aux Hébreux une occasion de se servir de cette personne de Melchisédech pour manifester une mystérieuse supériorité par rapport à tout l'ordre de l'Ancien Testament, à tout l'ordre du sacerdoce lévitique et aaronique, plus généralement à tout ordre de sacerdoce humain quel qu'il soit.

       Alors comment se manifeste cette supériorité ? D'une part, le Christ est agréé par Dieu, c'est ce que nous dit le texte : "Lui-même ne s'est pas attribué la dignité de grand-prêtre, Il l'a reçue", mais Il l'a reçue d'une manière tout à fait particulière, non pas parce qu'Il était de la tribu de Lévi, non pas parce qu'Il était de la descendance d'Abraham, mais parce qu'Il est le propre Fils de Dieu. Autrement dit Jésus n'est pas simplement agréé comme plénipotentiaire par Dieu, Il est le Fils de Dieu, Il est Dieu le Fils, Il est Dieu Lui-même. On ne peut pas être davantage capable de parler au nom de Dieu que si l'on est Dieu soi-même. C'est ce que nous dit le texte : "C'est à Lui que le Père a dit : Tu es mon Fils, mon Fils, Moi aujourd'hui, dans cet aujourd'hui éternel de Dieu, Je T'ai engendré". (Psaume 2,7). Donc de toute éternité, Jésus est Fils de Dieu, Il est Dieu le Fils, Il est Dieu Lui-même, Il peut en toute vérité parler au nom de Dieu agir comme Dieu, réconcilier qui Il veut avec Dieu, puisque c'est Lui-même qui est à la fois le réconciliateur et Celui avec qui l'on se réconcilie.

       Mais en même temps Jésus est totalement homme. Et l'épître aux Hébreux ne cesse de nous le répéter. Vous vous souvenez peut-être, il y a quelques dimanches, que nous avons entendu ceci : "Les enfants ont en commun le sang et la chair et c'est pourquoi Lui aussi y a participé pareillement afin de réduire par sa mort à l'impuissance la puissance de la mort, c'est-à-dire le diable. Il a du devenir en tout semblable à ses frères afin de devenir dans leur rapport avec Dieu un grand-prêtre miséricordieux et fidèle". (Hébreux 2,14-17). Jésus réalise cette communion avec les hommes en étant aussi pleinement Homme qu'Il est pleinement Dieu. Et par conséquent Il peut vraiment parler au nom des hommes. Et dans un texte que nous lirons la prochaine fois, l'auteur de l'épître aux Hébreux dira : "C'est Lui qui aux jours de sa chair a présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications, à Dieu qui peut Le sauver de la mort, et tout Dieu qui Il était, Il apprit par ce qu'II souffrit, l'obéissance". (Hébreux 5,78). Donc Jésus a voulu s'identifier à nous jusqu'aux larmes, jusqu'à la supplication, jusqu'à la clameur, jusqu'à la mort de la croix, Il n'a pas fait semblant d'être un homme, Il s'est entièrement investi dans cette humanité. Et cependant, à la différence d'Aaron qui devait offrir des sacrifices pour ses propres péchés et qui, de ce fait voyait une partie même de sa médiation rendue caduque parce qu'elle était nécessaire pour sa propre indignité, l'épître aux Hébreux nous dira : "Il est en tout semblable à ses frères, à l'exception du péché" (Hébreux 4,15), ce qui fait qu'Il n'a pas besoin d'expier ses propres fautes. (Hébreux 7,27). Il est totalement disponible pour expier nos fautes, non point parce qu'Il y serait étranger, mais parce que n'ayant pas commis de faute, Il a pris sur Lui toutes nos fautes, Il s'est fait homme en tout semblable à ses forces, jusqu'à endosser le poids, l'horreur, le drame de leurs péchés.

       Alors c'est pour cela que Jésus étant pleinement homme et prenant vraiment sur lui la totalité de notre expérience et de notre vie, y compris cette terrible réalité qu'est le péché, qu'est le refus de l'amour, lui qui est Amour, étant pleinement Dieu, c'est-à-dire étant capable d'apporter cette plénitude d'amour là où l'amour manque, Jésus peut en vérité, être le vrai médiateur, non plus comme l'étaient, de façon plus ou moins symbolique dans toutes les religions anciennes et même en Israël, les grands-prêtres qui, au nom de leurs frères, se situaient en face de Dieu et s'efforçaient de l'atteindre comme à tâtons. Mais Lui, Il réalise vraiment la communication, la communion, l'union entre Dieu et les hommes puisque, en Lui-même, Il est parfaitement homme, Il nous représente en totalité et en vérité, et Il est parfaitement Dieu, Il est capable d'apporter la vraie solution, le vrai repentir, le vrai pardon, la vraie réconciliation, la vraie vie.

       Voilà pourquoi frères il n'y a, pour nous chrétiens, qu'un seul prêtre, c'est Jésus-Christ, qu'un seul sacerdoce, c'est celui du Christ. Et tout autre fonction que nous avons l'habitude d'appeler sacerdotale ne pourra se comprendre qu'en dépendance et à partir de cette unicité du sacerdoce du Christ qui réalise vraiment la réconciliation de Dieu et des hommes, la médiation entre Dieu et les hommes et ceci dans son propre cœur, dans sa propre Personne à la fois divine et humaine, pleinement divine et pleinement humaine. Et c'est précisément parce qu'Il est pleinement Dieu, qu'Il est pleinement Amour, qu'Il est pleinement miséricorde, qu'Il est pleinement commisération et qu'Il s'est pleinement identifié à cet homme pécheur qu'Il voulait sauver dans le débordement de cet Amour divin.

       Frères et sœurs, que nos regards soient fermement tournés vers l'unique Médiateur entre Dieu et les hommes, vers l'unique prêtre, vers le seul qui peut à la fois être notre frère et en même temps notre Dieu et qui peut par conséquent nous apporter la réconciliation, le pardon, la paix et le bonheur.

        AMEN

 

 
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