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TU AIMERAS TON PROCHAIN COMME TOI-MÊME

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (25 octobre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous voici donc une nouvelle fois mis en face du centre de l'évangile, de ce double commandement de l'amour, l'amour de Dieu et l'amour du prochain, ces deux commande­ments qui sont semblables, nous dit Jésus.

Je voudrais méditer quelques instants avec vous sur la formule empruntée au Lévitique, dont Jésus se sert pour nous parler du commandement de l'amour du prochain : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lev.19,18-25). Quand j'étais enfant, cette formule me posait un problème, j'avais l'impression que c'était ramener l'amour du prochain à la mesure de notre égoïsme : s'il fallait aimer son prochain comme on s'aime soi-même, alors c'était notre intérêt pour nous qui devenait la norme de l'amour fraternel. Et je dois dire que les catéchistes que j'interrogeais ne m'avaient pas beaucoup éclairé sur cette question à l'époque et que j'avais gardé mon problème. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris toute l'importance qu'il y avait dans l'amour de soi, dans un amour véritable de soi-même, c'est-à-dire dans cette acceptation de soi tel que nous venons des mains de Dieu, nous recevant tels que nous sommes, nous aimant humblement comme Dieu nous aime.

"Aimer son prochain comme soi-même", cela ne veut pas dire l'aimer à la mesure de cet amour égoïste que nous aurions pour nous, mais cela veut dire l'aimer comme un autre nous-même, comme s'il était nous-même, c'est-à-dire l'aimer avec cette immé­diateté, cette proximité, cette identité que nous avons avec nous-même, faire de chacun de nos prochains, de chacun de nos frères, des êtres si proches qu'ils ne soient plus discernables de nous-même et que d'un même mouvement spontané qui nous fait vouloir, désirer le bonheur et le bien pour nous, nous le vou­lions, le désirions pour chacun de nos frères.

En vérité, cette difficulté que j'éprouvais, et je ne devais pas être tout à fait le seul à l'éprouver, puis­que si vous vous souvenez bien de l'acte de charité que l'on apprenait aussi au catéchisme à cette époque-là, on avait éprouvé le besoin d'y ajouter une petite explication, on disait : "Seigneur, je Vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces, et j'aime mon prochain comme moi-même pour l'amour de Vous", comme si l'amour du prochain ne se justifiait que si on aimait le prochain à cause de Dieu, pour l'amour de Dieu. Je crois qu'il y a là quel­que chose de très dangereux pour la psychologie chrétienne penser qu'on aime les autres par une sorte de concession : parce qu'on aime Dieu, il faut bien aussi aimer les autres. De l'amour de Dieu, il y aurait comme une sorte de dérivation jusqu'aux autres. Ceci aboutit parfois à de véritables aberrations comme celle-ci : "spontanément je le déteste absolument, mais par charité je le supporte". Evidemment cette caricature de l'amour fraternel a fait les beaux jours des anticléricaux qui ont apprécié évidemment à sa juste mesure cette générosité du cœur, cette sponta­néité qui caractériseraient ainsi les chrétiens, lesquels ne supporteraient les autres que parce que Dieu l'exige et qu'il faut bien en passer par là. L'amour fra­ternel comme un devoir.

En réalité il n'y a rien de tel dans le Lévitique et dans l'évangile moins encore. Jésus n'a pas dit : "tu aimeras ton prochain comme toi-même à cause de Moi", il a dit "tu aimeras ton prochain comme toi-même", un point c'est tout. Jésus a même dit tout autre chose, Il a dit : "aimez-vous les uns les autres comme Je vous aime" (Jean 13,34). Autrement dit, nous ne devons pas aimer notre frère pour l'amour de Dieu, à cause de l'amour de Dieu, mais nous devons aimer notre frère à la mesure de l'amour de Dieu, à la ma­nière dont Dieu nous aime, nous d'abord et lui aussi par la même occasion. L'amour de Dieu n'est donc pas une raison d'aimer les autres normalement nous de­vons les aimer pour eux-mêmes, parce qu'ils sont dignes d'être aimés. Mais Dieu nous donne la mesure avec laquelle nous devons les aimer, c'est-à-dire non pas un petit peu ou beaucoup, mais passionnément. Nous devons aimer les autres comme Dieu nous aime, c'est-à-dire à la folie. L'amour de Dieu devient donc une mesure, et une mesure infinie, un prototype de notre amour fraternel et non pas simplement une loi qui nous obligerait, faute de mieux, à aimer les autres.

Mais là encore, il faut faire attention : aimer les autres comme Dieu nous aime, nous pourrions quelquefois imaginer que ça veut dire les aimer d'un amour purement surnaturel, les aimer non pas avec notre cœur qui n'est pas tellement disposé peut-être à les aimer, ou qui est disposé à les aimer mal ou de travers. Nous n'aimerions pas les autres de façon gé­néreusement spontanée, avec l'élan de notre cœur, avec notre sensibilité, mais nous les aimerions surna­turellement, c'est-à-dire d'un amour qui tomberait directement du ciel dans notre cœur, et dans lequel, si possible, notre sensibilité n'aurait pas de part, qui serait détaché de notre vie affective dans sa réalité humaine. Là encore je crois que nous sommes en train de faire un contre sens. Le surnaturel, ce n'est pas ce qui est contre la nature, le surnaturel n'est pas ce qui est en dehors de la nature et qui met la nature de côté. Le surnaturel, c'est ce qui entraîne la nature au-delà d'elle-même, le surnaturel c'est une plus-nature et non pas une moins-nature.

Il ne faut pas commencer par mettre de côté tout ce qui vient naturellement de nous pour accéder au surnaturel, il faut que le surnaturel nous entraîne avec notre nature jusqu'au plus profond de ce que cette nature peut porter en elle-même et au-delà de ce qu'elle est capable de porter, plus exactement le sur­naturel, c'est vivre et donc aimer selon la nature de Dieu. Car c'est cela le surnaturel. Et quand Dieu nous dit "aimez-vous comme Je vous aime", Dieu nous aime naturellement, Dieu nous aime selon sa nature qui est d'être l'amour. Et par conséquent si nous de­vons nous aimer d'un amour surnaturel, il faut que cet amour soit éminemment naturel, c'est-à-dire qu'il soit de toutes les forces de notre nature, qu'il mobilise toute la réalité de ce que nous sommes, toute notre vérité, toute notre sensibilité. Tout cela doit entrer en jeu dans notre amour fraternel. Notre amour fraternel, ce n'est pas un amour désincarné, un amour que l'on accomplirait par devoir, parce qu'il le faut, notre amour fraternel, c'est un amour qui doit jaillir sponta­nément de notre cœur, avec toutes les richesses, toutes les virtualités de notre cœur. Et si nous n'aimons pas spontanément nos frères, si cet amour ne sort pas en bouillonnant de notre cœur, eh bien il faudra que l'amour de Dieu fasse naître ce bouillonnement et ce jaillissement, il faudra que Dieu qui est l'auteur de la nature et qui entraîne cette nature au-delà d'elle-même jusqu'à l'élever à la hauteur de sa propre nature à Lui, nous apprenne à aimer, non pas à côté de notre cœur, mais avec notre cœur, avec notre esprit, avec notre sensibilité, avec notre affectivité, avec tout notre être, avec notre corps, avec notre tendresse, avec tout ce que nous sommes.

Alors vous me direz peut-être : "c'est bien difficile. Aimer non seulement nos proches, mais des inconnus, des plus lointains, des antipathiques, des désagréables, des pas jolis, aimer tous ceux-là, com­ment faire ?" C'est justement là que gît la surnature, c'est que Dieu nous apprend à élargir notre cœur au niveau de son cœur qui sait trouver en chacun quelque chose qui va appeler notre amour, faire jaillir notre amour, avec toute sa tendresse et toute sa force et toute sa spontanéité. Il faut apprendre à aimer, et apprendre non pas par devoir, mais apprendre auprès du cœur de Dieu, apprendre par communion, commu­nication de cette richesse du cœur de Dieu. Car si vous lisez la Bible, comment est-ce que Dieu nous aime ? On est quelquefois surpris de ce que dans la Bible Dieu dit qu'Il est jaloux, Dieu dit qu'Il nous aime passionnément, qu'Il a envie de se venger de notre manque d'amour, qu'Il va nous écraser comme une femme adultère, etc ... Toutes ces comparaisons tellement humaines, tellement charnelles, tellement pleines de sentiments que nous trouvons un petits, un peu trop forts, un peu trop violents, toutes ces compa­raisons c'est précisément pour nous dire que le cœur de Dieu, c'est un cœur qui bat, c'est un cœur qui ne se distingue pas du nôtre parce qu'il serait tout à fait au-dessus de ces contingences, parce qu'il serait beau­coup plus élégant dans sa manière d'aimer, plus déta­ché. Non, le cœur de Dieu, c'est un cœur vibrant, c'est un cœur passionné, c'est un cœur qui nous aime avec folie. Et c'est cela qu'Il veut nous apprendre, à nous aimer les uns les autres, tous, qui que nous soyons, à la folie, c'est comme ça qu'il faut nous aimer.

Nous pouvons à ce moment-là mesurer com­bien le chemin à parcourir est grand encore et com­bien nous sommes loin d'arriver à vraiment aimer nos frères. Il ne faut pas que nous nous fassions une image de l'amour fraternel qui soit la consolation de notre dureté de cœur. Il ne faut pas que, sous prétexte d'amour surnaturel, nous tolérions notre cœur insensi­ble, indifférent, avec cette sorte de froideur qui se contenterait d'aimer par devoir, d'aimer par charité. Il faut que nous sachions que nous devons nous aimer avec vigueur, avec un cœur vibrant, et que nous en sommes encore très loin. Nous ne devons pas non plus nous méfier de notre cœur sous prétexte que quelquefois il déraille, que quelquefois nous aimons mal, nous ne savons pas aimer et que nous y mêlons toutes sortes de passions qui sont en fait le décalque de notre égoïsme sur notre amour fraternel. Il faut que nous acceptions de purifier notre cœur, non pas pour aimer moins, mais pour aimer davantage, pour aimer plus fort, avec plus de spontanéité et de générosité. Alors frères et sœurs, ce à quoi Jésus nous invite, ce n'est pas à une mise à part, à une réserve, à une sorte d'amour policé, ce à quoi Jésus nous invite, c'est à un don sans limite de notre cœur. Et sachons que tant que nous n'aimerons pas de toutes nos forces, de tout no­tre cœur, de tout notre esprit, de tout notre être, Dieu et le prochain, car nous devons aimer notre prochain comme nous aimons Dieu, ou plus exactement comme Dieu nous aime, ce qui est infiniment plus encore, tant que nous n'aimerons pas de cette ma­nière-là, nous ne serons pas encore entrés dans l'évan­gile.

 

AMEN

 

 

 
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