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L'AVEUGLEMENT DU CŒUR

Jr 31, 7-9 ; Hb 5, 1-6 ; Mc 10, 46-52
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année B (23 octobre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Que veux-tu que Je fasse pour toi ? "Rabbouni, que je voie".

Frères et sœurs, nous venons d'entendre un récit de guérison miraculeuse d'un aveugle. Nous sommes assez familiarisés avec ce type de récit, nous regrettons peut-être de ne pas voir plus souvent dans notre réalité quotidienne de ces miracles de guérison d'aveugle. Mais, tout bien pesé, cela fait partie de la personne de Jésus, de ce que nous savons de Lui, de son pouvoir extraordinaire de venir au-devant de toute souffrance, de compatir à toutes les souffrances des hommes. A première lecture, ce miracle ne fait que confirmer le pouvoir extraordinaire de Jésus comme Fils de Dieu, sans plus. Pourtant, vous l'avez bien remarqué, il s'agit d'un aveugle, et ce n'est pas le seul cas où Jésus guérit des aveugles dans le Nouveau Testament. Et c'est précisément sur ce fait de l'aveu­glement que je voudrais vous inviter à méditer ce matin.

C'est vrai qu'il y a ce terrible aveuglement qui consiste à avoir des yeux ou un système optique qui ne fonctionnent pas. Mais je crois qu'aujourd'hui, compte tenu des grands progrès de la chirurgie, ce n'est pas le plus grand mal qui puisse peser sur nous. Le véritable aveuglement avec lequel nous sommes sans cesse confrontés, jour après jour, est un aveu­glement d'un autre ordre. Si le Christ est venu guérir des aveugles parce qu'ils avaient les yeux qui ne voyaient plus, il faut que nous comprenions bien que cela signifie d'abord pour nous aujourd'hui que le Christ est venu pour nous arracher à un certain type d'aveugle ment vis-à-vis duquel nous sommes aveu­gles, et c'est bien ça le pire être aveugle sur ses aveu­glements, c'est sans doute la maladie la plus profonde de notre temps. Je voudrais réfléchir précisément avec vous, sur ce que veut dire aujourd'hui notre propre aveuglement.

Nous sommes des êtres de chair et de sang. Fondamentalement le monde et les autres autour de nous, nous parviennent en déposant sur nous une cer­taine impression. Tout contact avec le monde envi­ronnant, avec les êtres qui nous environnent, passe par notre sensibilité, rien de ce que nous appréhendons des autres, et même de nous-mêmes, qui ne passe par ce canal de nos impressions, de la sensibilité profonde de chacun d'entre nous. Nous sommes, comme nous le disons, impressionnés, nous vivons essentiellement d'impressions. Quand nous nous promenons, le monde environnant dépose dans nos sens, nos oreil­les, nos yeux, notre nez, éventuellement notre bouche quand il s'agit de manger, un certain nombre d'im­pressions que nous jugeons agréables ou désagréa­bles. Plus profondément quand nous sommes en contact avec quelqu'un, nous le trouvons sympathique ou pas du tout sympathique. Et l'impression elle-même peut changer, c'est-à-dire que, vivant avec cer­taines personnes pendant un certain laps de temps, à certains moments ils nous sont sympathiques, à cer­tains moments ils nous apparaissent odieux et détes­tables. Nous vivons donc de façon permanente sur un certain nombre d'impressions que nous font tous les êtres, et nous ne sommes jamais neutres vis-à-vis de ceux en face de qui nous nous trouvons. Nous som­mes fondamentalement bâtis sur cette espèce de ré­ceptivité. Tout ce qu'il y a autour de nous laisse une marque en nous, ne nous laisse jamais indifférents.

Il est extrêmement important de savoir cela, car la grande différence entre les anges et nous, si tant est qu'on puisse l'expliquer, c'est que précisément les anges n'ont aucune impression. Les anges ne vivent pas sur les effets que nous leur faisons, c'est un tout autre mode de vie, de connaissance, pour autant que nous puissions le savoir. Ils ne fonctionnent pas comme nous précisément sur ce chapitre. Ils ne sont ni impressionnés, ni impressionnables. Et je dirais que c'est la même chose pour Dieu. Nous, nous sommes des êtres fondamentalement affectifs, c'est-à-dire que nous sommes affectés, la réalité produit sur nous un certain nombre d'effets, tandis que Dieu n'est pas af­fectif dans ce sens-là, je dirais qu'Il est effectif. Quand Il aime quelqu'un, son amour crée, suscite, il suscite le vis-à-vis, le partenaire, tandis que nous, nous avons besoin que le partenaire nous impressionne et fasse effet sur nous, que nous soyons affectés par lui pour qu'effectivement nous entrions en contact avec lui. Et il n'y a pas d'autre manière d'entrer en contact avec quelqu'un que de nous laisser impressionner par sa présence. De même pour entrer en contact avec un tableau ou une œuvre d'art musicale, nous devons nous laisser affecter, impressionner, sensibiliser par leur présence. Seulement voilà le problème est de savoir si cela suffit, cela suffit-il vraiment que notre relation aux autres et aux objets de ce monde, soit purement et simplement le résultat des impressions qu'ils nous font ? J'irai même plus loin : lorsque nous pensons à nous-mêmes, nous nous faisons constam­ment une certaine impression de nous, quand nous sommes bien lunés ou au contraire mal lunés c'est la manière dont nous nous appréhendons nous-mêmes. Nous sommes sensibles à nous-mêmes, nous nous faisons du mal ou nous nous faisons du bien. C'est l'expérience la plus courante : nous ne pouvons nous connaître nous-mêmes que par l'impression que nous nous faisons. C'est parce que nous sommes fonda­mentalement malléables et modelable. Et quand on est de mauvais poil, c'est qu'effectivement notre estomac ou notre mal de tête fait une certaine impression sur nous-mêmes.

C'est là que surgit la question de l'aveugle­ment. Qu'il s'agisse de nous ou qu'il s'agisse des au­tres, est-ce que cette impression que nous recevons est le dernier mot sur les êtres, les personnes et les choses ? Est-ce que, par exemple, on peut bâtir une relation conjugale d'homme et de femme, simplement sur les premières impressions qu'on se fait l'un à l'autre ? Ou même est-ce qu'on peut considérer que la stabilité d'un couple, c'est simplement le fait que le bilan des impressions qu'on se fait l'un à l'autre est globalement positif ? Et le jour où il devient globalement négatif, et bien on est obligé de se quitter. Est-ce que les pos­sibilités de vivre ensemble dépendent simplement des impressions et des effets de sympathie que nous nous faisons les uns aux autres ? Est-ce que le jour où les enfants sont franchement désagréables, il faut leur dire : "écoute, trouve-toi une autre famille" ? C'est quelque chose de très difficile, car comme vous le remarquerez la plupart du temps, nous vivons en ré­action immédiate à ces effets. Et je crois que nous vivons dans une civilisation, une société où l'on cultive énormément cela. Pourquoi sommes-nous devenus instinctivement méfiants vis-à-vis de la pu­blicité ? c'est parce que nous savons bien que, outre le message qu'elle veut passer, la première chose qu'elle cherche à faire, c'est de plaire et de faire bonne im­pression, et c'est pour cela que nous regardons tou­jours notre petit écran, avant les informations, avec quelque distance comme si, en réalité, nous étions déjà vaccinés. Ce n'est pas tout à fait sûr d'ailleurs. En réalité, nous vivons constamment sur ce mode-là. Et c'est précisément vis-à-vis de cela que nous avons besoin de prendre quelque recul. Cela va même plus loin : je me demande si parfois notre propre vie spiri­tuelle n'est pas simplement le reflet ou la projection de nos impressions. Est-ce qu'à certains moments, nous n'avons pas tendance à bâtir notre mode de rela­tion avec Dieu selon nos contradictions internes, nos enthousiasmes ou nos répulsions, les difficultés que nous avons à vivre ? Est-ce qu'à certains moments, notre vie spirituelle, notre vie avec Dieu, n'est pas simplement la projection de nos paysages affectifs qui, eux, relèvent simplement de la manière dont nous nous sentons à tel moment ou à tel autre ? Vous voyez la manière dont peut fonctionner l'aveuglement : c'est le fait qu'à tout moment, parce que nous sommes des êtres de chair et de sang, fondamentalement impres­sionnables, nous vivions toujours au niveau de la première impression. Et ceci est déjà assez dangereux du point de vue humain quant à la gestion de nos re­lations humaines. Mais c'est aussi et encore plus dan­gereux dans cet aveuglement spirituel qui consiste à gérer notre vie avec Dieu, au lieu de laisser Dieu gé­rer notre vie avec Lui. Notre vie spirituelle n'est pas faite d'états d'âme. Si nous croyons cela, nous som­mes aveugles. Notre vie spirituelle n'est pas faite sim­plement des impressions de bonheur, de bien-être, de paix que nous pourrions sentir dans notre cœur. La plupart du temps, ça n'a absolument rien à voir avec la réalité profonde de notre relation avec Dieu, c'est pour cela qu'il y a eu de très grands saints qui ont eu une vie intérieure et spirituelle extrêmement bouleversée et agitée, et d'autres au contraire qui ont eu une vie spirituelle très paisible et très heureuse, tant mieux pour eux. De toute façon, on ne peut dire en aucun cas que notre bonne santé spirituelle dépend simplement des heureux effets que nous sentons à l'intérieur de notre troisième ou quatrième degré d'intériorité.

Frères et sœurs, je crois qu'aujourd'hui cela est très nécessaire pour nous dans le monde où nous vivons, et nous comprenons mieux peut être ce que signifient les guérisons d'aveugles. Qu'est-ce que si­gnifie la guérison d'un aveugle, de tous ces aveugles que nous sommes, chacun d'entre nous ? C'est le fait qu'aujourd'hui le Christ vient nous dire : "Si tu en restes toujours à ce brouhaha d'impressions, à ce brouhaha de relations plus immédiates, simplement telles que tu sens les choses, tu n'as pas encore connu véritablement le mystère même d'une autre personne, tu n'as pas encore véritablement reconnu le mystère même de ma propre Personne, et peut être tu ne t'es pas encore connu toi-même, tel que tu es. A tout mo­ment, tu as ce voile posé sur tes yeux, qui est une sorte de suite d'impressions, de sentiments, de réac­tions, de sympathies, de réflexes psychologiques. Et tout cela, d'une manière ou d'une autre est en train de te voiler le regard. Et si je t'ouvre les yeux, c'est préci­sément pour que tu ne restes pas à ce niveau-là, mais que je te conduise à un regard plus profond qui n'est plus simplement l'impression que te fait telle ou telle chose, mais qui est véritablement le désir et la hâte de découvrir les choses et les êtres et moi-même non plus par les impressions qu'ils peuvent te faire, mais pour ce qu'ils sont vraiment, en eux-mêmes".

C'est là un travail extrêmement lent, difficile et ardu qui est le travail de la grâce en nous, et pas simplement le travail de la grâce, mais déjà peut être le travail d'une certaine sagesse dans la manière de mener notre propre vie. En tout cas, quand le Christ veut nous guérir de l'aveuglement, c'est de cela qu'Il veut nous guérir, Il veut nous arracher à tout un monde d'impressions immédiates, pour nous conduire à ce regard, à cette recherche et à cette quête de l'au­tre, de Lui-même ou de nous-mêmes pour ce que nous sommes, pour ce qu'Il est vraiment. Et ceci, vous le sentez bien, vous le comprenez bien, est une tout au­tre histoire. A ce moment-là, peut-être que des élé­ments de cette sensibilité pourront s'intégrer, mais pas nécessairement tous. On pourra vraiment aimer des gens qui ne nous sont pas sympathiques, ce qui ne veut pas dire leur faire des salamalecs supplémentai­res ou des sourires pas très sincères, mais simplement regarder le cœur de l'autre pour ce qu'il est, et non pas simplement pour l'effet qu'il nous fait. Et de la même façon pour Dieu, il faudra cesser de considérer Dieu comme cette sorte de partenaire avec lequel on a inté­rêt à être bien et à avoir le meilleur bon point possi­ble, pour que les relations aillent pour le mieux. A certains moments, Dieu ne nous convient pas, mais ce n'est pas une raison suffisante pour le rejeter.

C'est cela le mystère de notre regard de foi, c'est le fait de dépasser sans cesse ces premières im­pressions, non pas par mépris, mais simplement en sachant que ce n'est qu'un premier abord des choses : c'est ainsi que nous entrons en relation avec les êtres, avec Dieu, avec les choses. Mais il faut dépasser cela pour savoir qu'en réalité, par sa grâce, Dieu nous ou­vre les yeux pour nous faire voir la réalité, beaucoup plus profondément qu'au premier coup d'œil, nous pensions l'avoir saisie ou comprise.

Frères et sœurs, que ces quelques réflexions que je vous ai livrées ce matin vous aident dans votre vie avec Dieu, dans votre vie avec les autres, dans tout ce tissu d'impressions, d'effets, de sympathies, d'antipathies, à travers lequel nous nous sentons à certains moments blackboulés, démenés, malmenés. Qu'à travers tout cela nous essayions véritablement de redécouvrir la vérité de ce qu'est Dieu Lui-même, non pas pour les effets que cela nous fait, mais pour Lui-même, et les autres pour ce qu'ils sont, et aussi nous-mêmes pour ce que nous sommes vraiment.

 

AMEN

 

 

 
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