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VOUS AVEZ AFFECTÉ MA VIE

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (29 octobre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette parabole du pharisien et du publicain nous est bien connue et son sens premier est assez évident. Jésus nous dit que celui qui se glorifie de ses mérites, de ses bonnes œu­vres et de ses vertus, celui qui croit que les œuvres et les vertus qu'il accumule lui donnent un droit auprès de Dieu, celui-là s'enfonce en lui-même et dans son auto-satisfaction et Dieu ne peut pas le sauver. Le publicain au contraire qui sait sa pauvreté, qui connaît sa misère et qui ne la cache pas, et qui du fond de cette misère et de son péché, en appelle à la tendresse, à la miséricorde de Dieu, celui-là touche le cœur de Dieu, entre dans le mystère de l'amour de Dieu et il est sauvé. Ce sens de la parabole est tout à fait clair et d'ailleurs très important pour la compréhension évan­gélique du pardon et du sacrement de réconciliation. Cependant, si vous le voulez bien, afin de ne pas ré­péter ce que vous avez entendu souvent déjà, je vais essayer de commenter cette parabole sous un angle un peu différent.

En effet, on peut dire aussi que ce qui oppose le pharisien et le publicain, c'est que le publicain est vrai, il est vrai parce qu'il ne se fait aucune illusion sur lui-même, il ne se présente pas avec artifice, il reconnaît sa vérité, sa pauvre vérité, sa vérité de mi­sère et de péché, tandis que le pharisien, lui, est un menteur, un hypocrite, comme Jésus l'a dit si souvent des pharisiens. Oh ! non pas un menteur parce qu'il dirait des choses fausses au niveau de l'anecdote, au ras des évènements, comme on dit de petits menson­ges pour se tirer d'affaire. A ce niveau, ce que dit le pharisien est exact.

Il est vrai que les pharisiens donnaient la dîme, le dixième de tout leur revenu, ce qui n'est pas si mal et nous n'en faisons sans doute pas autant. Il est vrai que les pharisiens renchérissaient sur la Loi et les prescriptions de la Loi et qu'ils jeûnaient souvent, plus qu'il n'était exigé, il est vrai donc que ce pharisien comme les autres, était un juste et un homme rempli de bonnes œuvres et de vertus, ceci n'est pas faux, là ne réside pas son mensonge. Mais bien plus profon­dément que ce mensonge de détail, de l'ordre de l'anecdote qui consiste à dire les événements de façon inexacte, à ne pas dire les choses telles qu'elles sont, il y a un mensonge bien plus radical, celui de l'être pro­fond, qui consiste à ne pas se connaître tel qu'on est, à ne pas se reconnaître dans sa vérité profonde, à vivre par rapport à soi-même dans le mensonge, dans l'illu­sion, à se fabriquer un personnage, à se contenter d'une façade qui tient lieu d'être. Combien de fois nous-mêmes, dans notre vie, dans la société, vivons-nous d'apparences, d'artifices, d'illusions que nous nous faisons à nous-mêmes, que nous nous racontons avec plaisir parce qu'elles nous donnent un visage à peu près supportable, acceptable, présentable. Et nous nous faisons illusion sur nous-mêmes, nous nous ef­forçons de répandre cette illusion autour de nous pour que les choses tiennent à peu près debout, et pour que les autres se fassent de nous une idée que nous croyons à peu près valable. Il y a là un mensonge beaucoup plus radical que les petits mensonges que nous disons ici ou là pour cacher nos faiblesses. C'est le mensonge qui est le refus de se regarder tel qu'on est.

Et c'est cette vérité de l'être qui manquait au pharisien, car en réalité, quoi qu'il en soit de toutes ses bonnes œuvres, cet homme était lui aussi un pau­vre homme, un pauvre pécheur, il ne valait pas beau­coup mieux que le publicain, même si sa vie appa­remment était plus confortable et plus convenable, en réalité ce qui lui manquait le plus était de reconnaître la vérité de son cœur.

Arrivé à ce point de mon propos, vous me permettrez de faire une analogie entre cette parabole et un film qui passe actuellement sur nos écrans et dont le titre un peu tapageur et inutilement racoleur cache en réalité une réflexion profonde sur la vérité de l'homme. Dans ce film, il est vrai, il est question de sexe (comme l'indique le titre) et ce serait peut-être d'ailleurs un premier pharisianisme de notre part de nous imaginer que cela ne nous concerne pas, n'a pas d'importance dans notre vie et que les chrétiens sont de purs esprits qui vivent en dehors de ces considéra­tions bonnes pour les païens. Il est question aussi de vidéo, mais il est question surtout de mensonge, et par conséquent de vérité. Et précisément de ce mensonge de la vie, ce mensonge de l'être. Ce film n'est pas spé­cialement chrétien et ce n'est pas parce que je vous en parle qu'il faut que vous croyiez que ce film va vous parler du Seigneur Jésus et que vous devez aller le voir comme si vous alliez au salut du saint sacrement, il n'en est pas question. Si vous avez l'habitude de lire certaines revues spécialisées qui cotent la valeur morale et soi-disant chrétienne des films en fonction de centimètres de surface de peau nue que l'on peut voir, il vaut mieux que vous n'alliez pas voir ce film parce que vous serez choqués. Et peut-être vaudrait-il mieux que vous n'écoutiez pas ce que j'en dis. Pourtant, je crois qu'en réalité, si nous savons ne pas êtres uniquement esclaves des apparences, ce film dit quelque chose de très profond sur la vérité de l'homme. Il y est question en effet de plusieurs per­sonnages et notamment d'un avocat qui vit dans l'arti­fice, le superficiel, le mensonge. Mensonge profes­sionnel, car, derrière une façade de jeune avocat bril­lant occupé à plaider des causes importantes, se cache un homme futile, sans vraie compétence, qui ne s'inté­resse pas à ce qu'il fait et ne pense qu'à ses conquêtes féminines. Mensonge familial, car il fait semblant d'aimer sa femme alors qu'il la trompe avec la propre sœur de celle-ci et feint de croire qu'il suffit d'assurer à son épouse une belle maison et de bons revenus. Mensonge surtout sur sa vie affective, sa vie inté­rieure car ses prouesses sexuelles cachent mal le vide total de son être, le vide de sa vie. Il veut croire et faire croire qu'il est un amant merveilleux alors qu'il n'y a en son cœur aucune capacité d'amour ni de don. Et le film montre cela de façon très claire et impi­toyable à quel point une vie sexuelle, mondaine, so­ciale techniquement réussie peut recouvrir le néant de l'être, l'absence de vie véritable.

Et puis à côté de cet homme, il y en a un autre qui, par les circonstances de sa vie est tombé dans une profonde misère humaine, spirituelle et morale. Il a été trompé par sa femme et, surtout, il s'est rendu compte que sa vie conjugale, son amour n'avait été en réalité qu'un mensonge parce qu'il n'aimait pas vrai­ment. Alors cet homme est devenu sexuellement im­puissant, ce qui est pour un mâle une des tares les plus difficiles à supporter et à reconnaître. Réduit à une telle évidence de sa misère, cet homme s'est trouvé en porte-à-faux par rapport à toutes ces faça­des, ces apparences qu'il n'a plus voulu essayer de maintenir. Et le grand avantage de cet homme, c'est que, comme le publicain au fond de l'église, il recon­naît sa pauvreté. Il reconnaît sa misère, il accepte de dire qu'il n'est plus rien, il ne cache même pas son impuissance, non qu'il en fasse étalage mais il répond avec simplicité à ceux qui lui parlent. Et au fond, il reconnaît, même si le mot n'est pas dit dans le film, il reconnaît son péché parce qu'il sait que la plus grande de ses misères, c'est le manque d'amour qu'il y a dans sa vie, c'est l'incapacité dans laquelle il est de se don­ner et de s'offrir. Et cela, il accepte de le dire, il ac­cepte d'être vrai à ce niveau de profondeur et d'humi­lité.

Or un miracle va se produire, car la vérité de cet homme qui se reconnaît pauvre qui se reconnaît misérable va toucher le cœur d'un autre personnage, une femme, précisément l'épouse de l'avocat. Elle aussi, se sentant confusément délaissée par son mari, même si celui-ci lui ment, sentant bien qu'il n'y a pas de vraie joie et de vrai amour dans sa vie, elle a connu cette pauvreté de l'être et elle est devenue frigide. Elle essaie de s'en sortir par un mensonge, disant que l'amour et le sexe ne servent à rien. Mais voilà que, en rencontrant cet homme qui accepte d'être vrai dans sa pauvreté, elle est selon sa propre expression "affec­tée". Elle lui dira : vous avez affecté ma vie c'est-à-dire vous avez touché ma vie au niveau de l'affection, au niveau de la capacité d'amour et d'abord d'ouver­ture à l'autre. Devant la pauvre vérité de cet homme, elle va tout d'un coup sortir de ses propres problèmes superficiels et parce qu'elle est affectée dans sa vie, elle va se découvrir capable de prendre en main la destinée de cet homme pour le sauver, pour le sauver en l'aimant. Et ainsi, elle va en même temps se sauver elle même en sortant de sa médiocrité de femme mondaine et inutile et sauver cet homme en lui révé­lant que par-delà son échec, par-delà son impuissance, il peut être aimé et donc être d'une certaine manière racheté. Tout cela est dit avec une extrême pudeur, une grande économie des moyens et c'est le sens pro­fond du troisième terme du titre "sexe, mensonge et vidéo", car ce film refuse les faux semblants et l'arti­fice de la mise en scène, du décor, pour s'en tenir à une image toute simple, immédiate et vraie, sans ap­prêt, celle de la vidéo en face du cinéma, pauvreté et vérité qui correspondent à l'attitude spirituelle du per­sonnage principal. Rien n'est montré ou presque, sauf quelques gestes d'une extraordinaire douceur et ten­dresse. Rien n'est dit sauf quelques mots balbutiés et pourtant on comprend tout.

Je crois qu'il y a dans cette histoire quelque chose d'extrêmement profond. Car si nous savons être vrais dans notre pauvreté, c'est-à-dire dans notre pé­ché, c'est-à-dire dans notre incapacité d'aimer vrai­ment, si nous savons reconnaître ce que nous som­mes, c'est-à-dire des êtres faibles, des êtres de misère, si nous acceptons de ne plus vivre au niveau des appa­rences, de la façade sociale, professionnelle, familiale, affective, que sais-je, si nous allons au fond de nous-mêmes pour y voir ce qu'il y a de pauvre, eh bien comme le publicain, notre parole de pauvre vrai, va affecter le cœur de Dieu. Le cœur de Dieu va être touché par notre parole, par la vérité de notre parole, par la pauvreté de notre parole. Le cœur de Dieu va être affecté et, à partir de ce moment-là, nous sommes sauvés. Parce que si Dieu, dans son immense miséri­corde, touché par la vérité de notre attitude, prend en main notre destinée, s'Il se fait proche de nous, s'il veut nous dire que malgré notre péché, malgré notre incapacité d'aimer vraiment, nous sommes suscepti­bles d'être aimés, aimés par Lui, alors c'est le début d'une résurrection, alors il y a quelque chose de nou­veau qui va se lever au fond de notre pauvreté et au fond de notre misère. Il faut que nous nous recon­naissions tels que nous sommes pour que Dieu puisse nous prendre là où nous sommes. Tant que nous vi­vrons sous des apparences, sous des artifices, Dieu ne pourra pas nous saisir parce qu'Il ne sauverait que du faux, Il ne saisirait que la surface de nous-mêmes. Pour qu'Il puisse saisir notre cœur, il faut que nous ouvrions notre cœur là où il est, tel qu'il est, dans sa misère. Et à ce moment-là, l'amour de Dieu est plus fort que nos pauvretés, plus fort que nos médiocrités, parce que si nous acceptons d'être vrais, rien n'est impossible à cet amour qui s'adresse à nous et Dieu pourra venir nous chercher au tréfonds de notre mi­sère pour nous amener à sa gloire. Car, en fin de compte, peu importe que nous soyons pauvres si nous sommes aimés et précisément, Dieu va nous révéler cet amour rédempteur, cet amour sauveur qui, à partir du rien que nous sommes, peut nous amener à la plé­nitude de la joie et du bonheur, c'est-à-dire être entre ses mains, être capables d'affecter le cœur de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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