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COMMENTAIRE GRAMMATICAL DU PREMIER COMMANDEMENT

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (28 octobre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit".

Nous ne sommes ni comme les phari­siens ni les sadducéens. Nous n'avons pas envie d'em­barrasser Jésus, car en ce qui concerne la Loi et le résumé de la Loi, nous n'avons pas d'hésitation. Nous sommes sûrs que ce commandement que nous venons d'entendre et l'autre qui, dit Jésus, lui est semblable : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" sont les deux piliers de la Loi, ils sont les deux piliers de notre vie chrétienne, cela nous paraît absolument évident. Et c'est pourquoi, ce matin, je ne puis pas faire mieux qu'un commentaire littéral, j'allais dire grammatical, au moins du premier commandement, car je n'aurai pas le temps de commenter le second. De fait, nous croyons si bien connaître ces commandements qu'en réalité nous en perdons toute la saveur c'est-à-dire toute la sagesse. Veuillez donc me pardonner s'il s'agit d'un commentaire mot à mot.

"Tu aimeras". Nous pensons toujours : "il faut qu'on aime", mais c'est : "Tu aimeras", cette injonc­tion nous est adressée à chacun d'entre nous person­nelle ment. Ce n'est pas une vérité générale de la phi­lanthropie humaine signifiant que "quand tout le monde s'aide, personne ne se tue". C'est vrai, mais ce n'est pas précisément comme cela que c'est formulé. Ce n'est pas non plus "tout le monde, il est beau et tout le monde, il est gentil" ! C'est : "Tu aimeras". Il s'agit du fondement radicalement personnel de notre relation, soit avec Dieu, soit avec les autres. On ne peut pas sortir du fait d'avoir été interpellé chacun personnelle ment. Mais le verbe "aimer" au futur. Que signifie ce futur ? Nous croyons que cela veut dire simplement : "il faut aimer", une sorte d'obliga­tion ou de programme de vie. Ce n'est pas exact. Chez nous, le futur, c'est le programme de ce que nous al­lons faire et, d'une certaine manière, ce serait bien commode si nous comprenions ce commandement commun futur. Cela voudrait dire : "Nous aimerons plus tard, pour l'instant profitons de la vie et nous verrons plus tard". Mais précisément l'hébreu a un temps spécial des verbes pour dire autre chose et nous sommes obligés, faute de mieux, de nous rabattre sur le futur. Ce temps : "Tu aimeras", en réalité, veut dire : "Tu aimes en plénitude, de façon accomplie, de fa­çon plénière et totale". Quelle audace! c'est tellement audacieux que, nous-mêmes, nous essayons d'instau­rer un délai. "Tu aimeras". Pourtant, par cette Parole, Dieu dit à chacun d'entre nous : "Tu aimes de façon accomplie et définitive, tu aimes totale ment". Or, comment Dieu peut-Il dire une chose pareille ? Ca crève les yeux que ce n'est pas vrai, ça crève les yeux que nous n'aimons pas, et surtout que nous n'aimons pas en plénitude. Alors pourquoi Dieu nous dit-Il cette chose si radicale : "Tu aimes et tu aimes de fa­çon plénière" ? Précisément en hébreu, ce temps est utilisé parfois pour dire que ce qui va se passer n'est pas tout à fait notre œuvre et que ce sera l'œuvre de Dieu. L'expression "Tu aimeras" veut dire : "Dieu va te donner" ou plus exactement : "Dieu te donne d'aimer, Dieu te donne d'être quelqu'un en t'appelant, toi, et en même temps qu'Il t'appelle, toi, et c'est tout un, Il te donne d'aimer". Autrement dit, si on suit, en rigueur de termes, la logique de cette Parole de Dieu, c'est en même temps qu'Il nous donne d'exister et d'aimer parfaitement.

Et vous voyez tout le problème que pose une telle vision des choses, c'est le problème du péché, lequel n'est rien d'autre que la pédale de frein qui en­trave l'action créatrice de Dieu. Alors que Dieu veut nous donner un dynamisme et un élan, nous sommes là avec notre inertie à freiner des quatre fers pour empêcher que, chez nous, "exister" et "aimer" veuil­lent dire la même chose. Pourtant notre A.D.N. spiri­tuel, c'est que exister = aimer, l'homme, comme toutes les créatures spirituelles, est bâti de telle sorte que le programme profond génétique de l'existence humaine consiste à aimer. Et c'est pour cette raison, remar­quez-le bien, que ces commandements ne sont pas simplement des ordres ou des lois, ils sont très exac­tement la traduction à l'état pur de ce qu'est l'homme comme créature de Dieu : exister est l'équivalent d'aimer.

"De tout ton cœur" : l'amour, on n'y peut rien, inclut toujours le cœur c'est-à-dire l'affection, et sur ce point il y aurait déjà bien des choses à dire. "De tout ton cœur", c'est-à-dire :"Si tu veux exister en ai­mant, il faut qu'il y ait tout ton cœur qui aime". Vous connaissez l'histoire célèbre de la brave dame qui avait des pauvres et qui leur disait : "Ah ! mes chers amis, ce n'est pas pour vous que je donne quelque chose, ni pour vous aider, mais c'est pour le Bon Dieu !" C'est comme si elle avait dit : "Ne croyez surtout pas que je vous aime, en réalité, vous ne m'intéressez pas, mais ce qui m'intéresse c'est moi et ces bonnes œuvres que je crois pouvoir présenter à Dieu". Et hélas ! Ce réflexe, de façon beaucoup plus subtile et camouflée souvent, est très fréquent dans notre vie de chrétiens.

Je ne sais pas si c'est à cause de Freud, mais l'affectivité est une réalité qui généralement fait peur. Or l'affectivité est un des dynamismes fondamentaux de notre existence humaine, c'est la volonté et le désir dont parlaient les théologiens du moyen âge. Le désir est ce qui vous rend fondamentale ment différents des animaux. Les animaux n'ont pas de désirs, ils ont des besoins. Car quand un animal a tété sa mère, il a satis­fait son besoin, il ne demande rien de plus. Quand un enfant a simplement reçu à manger, on a peut-être satisfait son besoin, mais on n'a pas calmé son désir d'enfant qui est d'être aimé et d'avoir une relation af­fective avec sa mère. Le désir trace en nous une ou­verture sur quelque chose d'infini, d'illimité, et quand le Christ dit que notre existence est une existence d'amour de tout notre cœur, Il désigne exactement cette aspiration du désir qui n'est pas simple ment d'aimer pour satisfaire des "besoins", mais pour lais­ser s'éveiller en nous un désir, or, ce désir est préci­sément un des premiers pressentiments de notre desti­nation à Dieu. Car notre désir ne serait pas si grand, il ne serait pas infini s'il ne nous portait pas vers quel­qu'un qui est lui-même infini. La première signature de l'œuvre créatrice de Dieu en nous, qui nous crée comme des hommes existant pour aimer, c'est le désir que nous avons d'aimer. Quand nous lisons cette phrase : "Tu aimeras de tout ton cœur", nous voyons qu'il est impossible et insensé de faire l'impasse du désir dans l'amour. Et c'est une erreur de croire que la seule chose valable du point de vue chrétien, ce soit d'aimer contre ses désirs. Bien entendu, il y a désir et désir et, nous y reviendrons tout à l'heure, cela ne dispense pas de lucidité et de discernement. Mais le fait de vouloir dissocier radicalement l'amour de Dieu de cette force fondamentale du désir qui est en nous, c'est sûrement mutiler l'homme et l'empêcher d'ac­complir cet appel et cette vocation que Dieu lui adresse.

"Tu aimeras Dieu de toute ton âme". Ici il faut bien comprendre le mot "âme". L'âme ne désigne pas cette partie spirituelle par laquelle nous pensons ou nous rêvons. L'âme, c'est la puissance qui nous fait vivre, l'âme, c'est ce qui fait que nous sommes des vivants. Et là encore, à certains moments, que de comportements prétendument chrétiens sont des com­portements d'anesthésiés sinon de quasi morts. Ici il faudrait laisser la parole à Nietzsche pour lui laisser dire ce qu'il avait sur le cœur vis-à-vis d'une certaine morale chrétienne à laquelle il reprochait de passer son temps à tuer systématiquement la vie, à faire que les manifestations les plus élémentaires de la vie, par exemple, la joie d'être ensemble, le bonheur de vivre et d'aimer, toutes ces expressions de l'âme comme puissance vitale de l'homme étaient mutilés, châtrés par une espèce de code de fausse éducation, de fausse morale qui ne cessent jamais de ressurgir à tout mo­ment. Et je n'en veux comme exemple que ce qui s'est passé, il y a trois mois, ici, dans cette paroisse, où, à l'occasion d'une fête où l'on a dansé, il y a un certain nombre de paroissiens qui tombaient des nues et étaient scandalisés. Je trouve ahurissant qu'une mani­festation de vie et de bonheur familial d'une paroisse qui, comme l'a défini Jean Paul II, est "une famille des familles", puisse susciter une réaction indignée et, je le dis comme je le pense, stupide. La vie, ce n'est pas de rester "coincé" dans son coin, la vie, c'est de laisser grandir et s'épanouir toutes ses possibilités de rencontre, de communion, de bonheur que l'homme porte en lui. Et si on ne vit pas avec cela, alors nous sommes effectivement déjà morts. Et ce n'est pas la résurrection du Christ qui pourra nous ressusciter dans ce cas-là !

La troisième exigence est formelle aussi : "Tu aimeras de tout ton esprit". Et sur ce chapitre, com­bien il y aurait de choses à dire ! Aimer avec son es­prit, c'est-à-dire avec son intelligence. Car l'amour exige l'intelligence. Vous savez, je l'ai déjà dit quel­ques fois, il y a souvent une différence radicale entre les intellectuels et les gens intelligents. Les intellec­tuels peuvent être intelligents, et là c'est un grand bonheur de les fréquenter. Mais quand ils ne le sont pas, leur intelligence ressemble à un moulin à café qui prend le café en gros grains et qui le passe à la mouli­nette pour le ressortir en grains plus fins. Vous me direz : "ça sert toujours à faire le café". C'est peut-être le but de l'Education nationale aujourd'hui, mais de fait ce n'est pas pour cela que Dieu nous a donné une intelligence. L'intelligence, c'est une capacité de compréhension immédiate de la réalité qui est en face de nous et surtout de cette réalité qui est en face de nous et qui est l'autre, qui est Dieu ou qui est l'homme. Et donc aimer de tout son esprit, c'est dé­couvrir en nous, au plus intime de notre intelligence, que nous sommes ordonnés aux autres, non pas pour en devenir des esclaves, bien que le Christ ait accepté Lui-même de devenir esclave de ses frères, mais d'abord pour développer ce sens profond d'être avec l'autre, à son écoute, à son éveil, à son attente. Cette finesse du cœur qui fait que l'on entend chez l'autre la joie ou le désir d'aimer et d'être aimé, cette finesse de l'intelligence qui fait que l'on est capable de devancer l'autre dans son désir. Et Dieu ne nous demande-t-Il pas cela ? Lui qui, dans son renoncement, nous a de­vancés infiniment au-delà de nos désirs.

Voilà donc ce que veut dire : "Tu aimeras de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta vie et de tout ton esprit". C'est le programme qui est tracé au­jourd'hui pour Laura, Myriam et pour Serge. C'est le programme qui nous est tracé à chacun d'entre nous à travers notre existence baptismale. C'est le pro­gramme par lequel nous devenons des amis de Dieu, non pas des gens qui suivent scrupuleusement un code par peur de "rater" des examens, mais des gens qui ont reçu au cœur cette force d'aimer dans le désir, cette vitalité de l'âme qui fait vivre et cette intelli­gence qui nous permet de deviner la profondeur du regard de Dieu et du regard des autres sur nous. Et c'est à travers cet appel à aimer Dieu ainsi que nous pouvons exister aujourd'hui comme chrétiens, comme Église, comme fils de Dieu, comme baptisés.

 

 

AMEN

 

 
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