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LA PRIÈRE, ÉCOLE DE LIBERTÉ

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (25 octobre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"La prière du pauvre traverse les nuées, tant qu'elle n'a pas atteint son but, il demeure in­consolable". Et encore cette prière du pauvre : "Mon Dieu prend pitié du pécheur que je suis".

Nous voici donc devant cette très belle para­bole qui, par beaucoup de côtés, ressemble à une "image d'Epinal" : d'une part, un monsieur très content de lui, très heureux de ses vertus, de ses actes de bienfaisance, se trouve aux premières places dans le Temple et vante, à l'occasion de sa prière, ses pro­pres promesses spirituelles. De l'autre côté, un "pau­vre type" peut-être un "brave homme" au sens que prend l'adjectif "braves" à Marseille, se trouve au dernier rang dans le temple et, il dit simplement : "prends pitié du pécheur que je suis".

Je ne suis pas sûr que cette parabole n'ait pas eu, de temps à autre, des conséquences pastorales catastrophiques. Sous prétexte que le brave homme au fond avait eu sa prière exaucée, que de fois, que d'an­nées n'a-t-il pas fallu se battre pour que les fidèles montent devant, dans l'assemblée, que de fois n'a-t-il pas fallu se battre pour que la prière ne soit pas réci­tée, marmonnée dans sa barbe, mais qu'elle soit une prière dite à haute voix, comme si le simple fait de dire la prière ou la parole ou de chanter à haute voix était déjà tomber dans cette espèce d'autosuffisance du pharisien.

En réalité, frères et sœurs, je voudrais avec vous méditer ce matin sur quelque chose qui ne concerne pas précisément l'image d'Epinal de cette parabole. En effet, cette parabole pourrait nous in­duire en erreur dans la mesure où on croirait que la prière doit correspondre à un certain type de compor­tement. Et là je crois qu'il faut critiquer assez fonda­mentalement nos comportements de prière. Trop sou­vent la prière est une sorte d'acte particulier que l'on voudrait bien soigner, bien lécher, bien préparer, du­quel on retire un certain nombre de satisfactions. Trop souvent, j'allais dire, la prière est une sorte d'exercice dans lequel on a plus ou moins l'impression d'avoir réussi. Et je suis pour ma part étonné, comment à travers la plupart des confessions, le visage qui m'est révélé de la prière est souvent celui d'une sorte de réponse à des normes, de réponse à des comporte­ments qui sont pour ainsi dire tout préparés d'avance et auxquels il faudrait satisfaire. Je suis persuadé que dans la vie de nombreux chrétiens, quand chacun s'examine, la prière est une sorte de carcan. Et si on n'aime pas trop la prière, si à certains moments on trouve que cela prend trop de temps, que c'est trop compliqué, c'est uniquement parce qu'en abordant cette réalité de la prière, on l'aborde avec une attitude, pardonnez-moi l'expression, coincée. En fait il me semble que ce que veut dire cette parabole, c'est précisément que la prière est en deçà, avant tout comportement, avant toute éducation, avant toute formation.

Quelle est la différence entre ces deux hom­mes qui vont au Temple pour prier ? le premier sait exactement la leçon qu'il doit dire. Au fond, il récite la Loi et les commandements, il dit : "Par rapport aux dix commandements, eh bien j'ai fait ça, puis j'ai fait encore ça, puis j'ai fait encore ça". Déjà sa prière, elle est toute faite, c'est du prêt-à-porter, c'est du pré-cuisiné. Il n'a qu'à se mouler dans une sorte de com­portement de style. Il se donne un style. Et quitte à se donner un style il préfère le style qui est le plus flat­teur, celui par lequel vis-à-vis de Dieu, comme vis-à-vis des autres, les apparences sont sauvés. Mais si bête que soit ce pharisien, je les soupçonne quand même de savoir que sa prière n'est pas tout à fait pure. Et il n'est pas dans une naïveté et une innocence telles qu'il croit vraiment que tout ce qu'il raconte est par­faitement vrai. Tandis que le publicain, lui, dans son attitude, il n'a pratiquement rien à dire. Il n'a pas de comportement tout fait à l'avance. Il arrive en pré­sence de Dieu et le simple fait de se trouver en pré­sence de Dieu lui fait tomber tous les masques. Il n'a pas envie de raconter des salades à Dieu, il est là sim­plement : "Prends pitié du pécheur que je suis".

Eh bien, frères et sœurs, ce que nous apprend cette parabole de Jésus, c'est que la prière n'est pas un conformisme, la prière c'est l'expérience de notre li­berté. Et même si notre liberté est embarbouillée dans son péché, même si notre liberté n'a pas tout à fait la splendeur et le visage que nous lui voudrions, il n'em­pêche que s'il y a un moment dans lequel il faut être libre en face de Dieu, c'est celui de la prière. Ceci a de nombreux avantages et notamment le fait de changer radicalement notre attitude vis-à-vis de la prière. Si vraiment la prière est d'abord ce moment où, dans la liberté du cœur, nous essayons de nous approcher de Dieu, alors elle ne sera pas ennuyeuse. Si vraiment la prière, c'est de laisser être le plus intime de notre cœur, le plus intime de notre liberté, de notre capacité de relation avec Dieu, alors il n'y a rien d'ennuyeux à cela. C'est la même chose que ce qui se passe lors­qu'un enfant a envie de se retrouver dans l'affection et la tendresse de son père ou de sa mère, il est là sim­plement sur leurs genoux et il laisse exulter la liberté de son cœur parce qu'il se sait aimé. L'image fonda­mentale de la prière, c'est précisément cette parole du Cantique des cantiques : "Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi". Avant toute éducation comportementale il y a simplement ce comportement beaucoup plus radical qui est de se tenir auprès de Dieu. Et c'est tout. Et la prière est d'abord et essen­tiellement cela. Et à ce moment-là, il s'agit simple­ment de laisser couler cette liberté de présence en face de Dieu. Voilà donc le premier avantage de la prière.

Le deuxième, c'est de l'empêcher d'en faire cette espèce d'énorme corset dans lequel on se sent serré de toutes parts et prêt à étouffer. Une chose qui m'étonne, c'est la complaisance qu'un certain nombre de pénitents ont pour s'avouer "avoir des distractions dans les prières". C'était un vieux péché qui remonte à je ne sais pas quand, mais vis-à-vis duquel, j'allais dire, on revient régulièrement. "J'ai des distractions dans mes prières". Mais, je vous le demande, qui n'a pas de distractions dans ses prières ? Moi-même j'en ai, tout à l'heure j'ai entonné l'oraison avant d'entonner le Gloria, c'est parce que j'avais une distraction. Mais d'une certaine manière la distraction, non pas la com­plaisance de penser à des milliers de choses, devant le mystère de Dieu, nous venons devant le mystère de Dieu avec tout ce qui nous pèse, avec tout ce qui nous accable, avec tout ce qui est nos soucis et nos préoc­cupations. Mais cela aussi est prière. Jusques-à quand concevrons-nous la prière ou les préambules de la prière comme cette espèce d'aseptisation systématique de notre psychisme pour être enfin réduits à l'état de cadavres devant Dieu.

La prière, nous y venons comme nous som­mes et nous portons avec nous nos propres soucis, nos angoisses ou nos inquiétudes, et celles que nous por­tons pour nos frères. C'est pour ça qu'on a des inten­tions de prière. Mais ce ne sont pas des distractions. Ou encore ceux qui disent : "Je veux bien entrer dans une église. Là quand je suis tout seul je me sens bien avec Dieu, mais dès qu'il y a des gens autour de moi, ça me distrait". Mais que signifie une prière qui n'a pas compris encore que l'attitude profonde de liberté et d'ouverture vis-à-vis de la présence de Dieu ne rend pas gênante la présence des autres ? Mais au contraire elle n'a comme but que d'affermir la communion, de la fonder dans la profondeur même de cette présence. Même si je ne connais pas la personne à côté de moi, cette prière et cette liberté que je trouve en face de Dieu me donnent une véritable liberté vis-à-vis de lui, de telle sorte que lorsque je me trouverai au moment du baiser de paix, je lui tendrai la main sans me de­mander si je le connais ou si je ne le connais pas. Car précisément le fait de se donner le baiser de paix à ce moment-là, c'est de reconnaître l'autre comme celui qui se tient en liberté avec moi devant Dieu.

Frères et sœurs, voilà ce qu'est la prière. C'est l'éducation de notre liberté pour Dieu, non pas l'édu­cation à un comportement qui consisterait à nous ra­conter des tas de choses devant Dieu. Si c'était vrai­ment cela, alors la prière deviendrait cet abominable narcissisme qui d'ailleurs est suggéré dans le texte : "Le pharisien se disait en lui-même". Que de fois la prière est une manière de nous dire en nous-mêmes. Si on commence à se dire en soi-même, on n'est pas en présence de Dieu, on a commencé à faire une petite idole : cette présence à nous-mêmes, devant nous-mêmes et pour nous-mêmes. Et par conséquent, j'allais dire, si la prière est cette perte de liberté radi­cale qui est de se donner dans la présence de Dieu, avec ses pauvretés, avec ses limites, avec ses distrac­tions, avec ses frères autour de soi, si la prière n'est pas cela, alors elle est la chose la plus monstrueuse qui soit.

Enfin, la dernière chose. La prière comme ap­prentissage de notre pauvreté. Vous avez remarqué que dans le texte du Siracide que nous avons lu tout à l'heure, on dit précisément que la prière du pauvre traverse les cieux. C'est extraordinaire, qu'est-ce que ça veut dire ? Dans notre existence d'homme, la prière est ce qui nous fait rentrer immédiatement en relation et en communion avec ce qui est le plus éloigné de nous, c'est-à-dire la transcendance de Dieu. La prière est une attitude telle qu'il ne peut pas y avoir de mé­canisme, il ne peut y avoir une sorte de contrainte sur soi-même, car précisément elle est l'ouverture à l'ab­solu du mystère de Dieu. Et par conséquent c'est cette présence absolue du mystère de Dieu, cette traversée des cieux qui libère précisément en nous notre liberté. C'est précisément le simple fait de nous tenir devant Dieu qui, à ce moment-là, fait que Dieu se tenant de­vant nous et pour nous, fait craquer tout ce qui peut être des écrans, des manières d'être, des manières d'agir qui relèvent de notre péché, de ce souci de nous-mêmes pour le transfigurer, pour le changer, pour l'illuminer par la joie de sa présence.

Il y a une trentaine d'années de cela, le cardinal Daniélou avant écrit un petit livre qu'il avait appelé : "L'oraison, problème politique". Je crois qu'il avait raison, il voulait manifester que la dimension mystique et spirituelle des chrétiens était peut-être ce qui avait le plus de rayonnement et d'importance dans la vie des cités. Puisqu'il l'a dit il y a trente ans, ce n'est pas la peine de le répéter, j'espère que c'est un acquis. Mais je dirais aujourd'hui un peu plus, l'orai­son, problème d'ecclésiologie, problème de la cité de Dieu. Dans un monde où le souci de nous-mêmes, où la culture d'un certain look, où la préoccupation de notre apparence sociale, où les moindres préoccupa­tions pour le moindre petit bobo, deviennent absolu­ment envahissants dans notre conscience, où le moin­dre affrontement à une épreuve devient l'occasion de se démobiliser parce que c'est trop dur ou trop diffi­cile, est-ce que la prière n'est pas fondamentalement l'apprentissage, la redécouverte de la communion avec Dieu et de la communion avec nos frères dans le mystère de l'unique Église ?

Frères et sœurs, si aujourd'hui on se pose sou­vent trop de questions un peu inutiles sur l'Église, sur son avenir, sur ses vocations, sur ce que disent ou vont dire les évêques à Lourdes, sur ce que va dire le pape dans sa prochaine encyclique, mais pourquoi tout cela ? La réalité fondamentale, c'est la prière comme ouverture de l'homme au mystère de Dieu. Le reste après, j'allais dire, ça suit. Et tout le reste n'est qu'au service de cette ouverture fondamentale. Alors, qu'en ce jour où nous sommes rassemblés pour la grande prière eucharistique, car l'eucharistie fonda­mentalement est une prière, qu'en ce jour où nous sommes là pour nous rassembler dans le cœur de Dieu et nous donner nous-mêmes dans la liberté de nous-mêmes, au Christ, et pas au Christ, à notre Père, que nous redécouvrions vraiment cette prière, non pas un exercice de style comme celui que fabriquait ou que se donnait comme normes le pharisien, non pas la culture d'un certain look spirituel intérieur, ce qui serait une sorte d'avatar d'un narcissisme très humain, mais que ce soit vraiment la prière comme apprentis­sage de notre liberté filiale.

 

AMEN

 

 

 
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