Photos

INVITATION À REVISITER LA PRIÈRE

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (24 octobre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Deux hommes montent au temple pour prier …

 Frères et sœurs, que n'a-t-on pas dit sur cet évangile très connu, lu tous les trois ans le trentième dimanche du temps ordinaire, lu régulièrement pendant le carême, utilisé par des prédicateurs pour ouvrir ou fermer le carême, relu à d'autres moments de l'année dans une lecture continue de l'évangile de Luc. Evangile très connu, très familier, à la fois le début, cette espèce de caricature, le pharisien et le publicain, deux personnes qui sont absolument à l'opposé, que ce soit dans leur relation avec Dieu ou que ce soit à travers leur place sociologique. Et puis, cette finale que nous avons très souvent changé : "Ce qui s'élève sera abaissé, ce qui s'abaisse sera élevé", et généralement, nous gardons la deuxième partie de la phrase : "ce qui s'abaisse sera élevé". Autrement dit : qu'est-ce que je peux faire pour m'abaisser au maximum, puisqu'en descendant, je réussirai à m'élever, c'est une question de stratégie.

L'avantage de cet évangile aujourd'hui est qu'il va être éclairé d'une autre manière par la première lecture et surtout par le texte de saint Paul. Je vous invite dans un premier temps à faire une petite opération mentale, de laisser cet évangile comme si vous ne l'aviez jamais entendu, et de vous souvenir de cette première lecture tirée du livre du Siracide. Grosso modo, ce que moi j'en ai retiré, c'est que d'abord, le Seigneur ne fait pas de différence entre les hommes. Nous sommes tous égaux face à Dieu, riches, pauvres, un peu beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout pécheurs, nous sommes égaux devant Dieu.

La deuxième chose que je retiens dans ce texte, c'est presque une évidence, quand on est pauvre et qu'on n'a plus rien, la seule chose qui nous reste, la seule personne qui nous reste, c'est Dieu. Il faut quelquefois que nous soyons traqués dans notre vie pour que finalement en n'ayant plus rien à donner, à vivre, à faire, il ne nous reste plus que Dieu. Et c'est cela qui est mis en avant dans ce texte. D'une part Dieu qui reçoit tout homme, et d'autre part, le fait que paradoxalement, plus on est pauvre, plus on s'accroche à ce qui nous reste, c'est-à-dire Dieu.

Vous comprendrez comment l'évangile (maintenant vous pouvez y revenir, je vous y autorise), comment l'évangile peut s'éclairer sous un jour nouveau. Nous ne faisons d'ailleurs pas toujours attention à la raison pour laquelle Jésus prononce cette parabole. Nous partons déjà sur des considérations sur la prière, sur nos propres considérations personnelles, sur nos difficultés, mais nous oublions souvent la raison pour laquelle Jésus raconte cette parabole. Et pourquoi Jésus raconte-t-il cette parabole ? "Il dit cette parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d'être justes, et qui méprisaient tous les autres". Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que ces gens pensent en mode binaire : positif – négatif, noir – blanc. Ces gens pensent en plus que la justice ne peut pas être partagée. Donc, si moi, je suis juste, tout le monde ne peut pas l'être. Si moi je suis juste et que je fais ce qu'il faut pour être juste, les autres, c'est bien la preuve qu'il ne font pas tout ce qu'il faut pour être justes.

Et c'est terrible, car le lieu même de la rencontre avec Dieu, le lieu même de la communion avec nos proches, c'est la prière qui devient un lieu de division, de jugement et d'exclusion. Que fait ce brave pharisien ? Il ne faut non plus trop le critiquer … dans un premier temps, il ne fait que des choses bien : il fait état de sa vie, qui n'est pas si mal que ça. C'est un homme qui prie, qui est généreux, c'est un homme qui fait attention à la Loi. Bref, on dirait, c'est un bon catholique. Mais le problème (en fait, il y en a deux), c'est que premièrement dans sa prière, il exclut Dieu, plus exactement, Dieu est convié à assister à son autocélébration : "Je te rends grâces (magnifique, cela veut dire que c'est une eucharistie mais après cela va moins bien). Je te rends grâces parce que je suis, je suis, et je ne suis pas comme les autres !" Je le redis, dans un premier temps, il exclut Dieu d'être présent dans sa vie pour l'aider à être ce qu'il est, et il ne le convoque que comme simple petit témoin. Et deuxièmement, il exclut aussi les autres : "Je ne suis pas comme … " C'est très bien, il donne la dîme, il prie, jusque-là tout va bien, mais dans un deuxième temps : "je ne suis pas comme …" la conclusion est catastrophique à nouveau, il n'y a pas Dieu dans sa vie, sauf qu'il est convoqué pour louer l'homme, et son prochain est exclu.

C'est terrible, parce qu'en fait, qu'est-ce que la prière ? Vous aurez remarqué que depuis plusieurs dimanches, à travers ce chapitre de saint Luc, il nous est donné l'occasion d'explorer ce qu'est la prière. Mais la prière n'est pas simplement de demander, c'est ce que dit le Siracide, quand on n'a plus rien, on se tourne vers Dieu, mais je crois profondément que la prière, c'est petit à petit, et c'est très difficile, réussir en prenant des mots à regarder le monde, et donc mes frères et sœurs, à travers le regard de Dieu. Et si la prière, c'est bien regarder le monde et les hommes et les femmes qui y habitent à travers le regard de Dieu, vous comprendrez qu'en aucun cas, le pharisien peut être justifié. Car Dieu ne peut pas regarder le monde en excluant des hommes. Car Dieu ne peut même pas regarder le monde en disant avec un air de satisfaction que tout ce qui s'y passe, c'est uniquement grâce à moi puisque la bonté de Dieu a été jusqu'à donner la liberté, la responsabilité aux hommes pour que les hommes puissent avoir leur part dans la construction du Royaume sur la terre.

Vous voyez frères et sœurs, qu'en définitive, la plus belle prière, ce n'est même pas celle du publicain, c'est la prière du saint Paul. Saint Paul est celui qui est à la fois le pharisien accompli et en même temps, celui qui reconnaît dans sa vie la puissance de la grâce de Dieu. Saint Paul est celui qui, à la fois, est capable de pointer le doigt vers les hommes qui lui ont fait du mal, ceux qui ont fait barrage à l'évangile, ceux qui l'ont fait souffrir, et qui, en même temps, comme le Christ sur la croix et comme Etienne au moment où il reçoit les pierres de ses bourreaux, dit au Seigneur : "Pardonne-leur, car en substance, ils ne savent pas ce qu'il font". Cela veut dire que saint Paul est à la fois capable dans un même mouvement, de communier au monde entier, de faire ressortir le plan de Dieu sur cette terre, de dénoncer le mal et ses bourreaux, sans jamais les exclure du plan de Dieu. Je reprendrai simplement quelques petits extraits : "Je me suis bien battu, j'ai tenu jusqu'au bout de la course, je suis resté fidèle". C'est d'une autre manière ce qu'a dit le pharisien : "je donne la dîme, je prie, je fais des sacrifices". – "Je n'ai plus qu'à recevoir la récompense du vainqueur. Dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire. La première fois que j'ai présenté ma défense, personne ne m'a soutenu, tous m'ont abandonné". – "Seigneur, je ne suis pas comme ces hommes rapaces et voleurs" – "Que Dieu ne leur en tienne pas rigueur". Et c'est là une des grandes différences entre la prière du pharisien et la prière de Paul.

"Le Seigneur lui m'a assisté". Là aussi, c'est une deuxième différence avec la prière du pharisien. Saint Paul est à la fois capable de voir ce qu'il vaut, cela s'appelle la véritable humilité, mais en même temps, dans son action, il est capable de discerner la présence de Dieu qui l'a assisté jusqu'au bout pour annoncer l'évangile. "J'ai échappé à la gueule du lion, le Seigneur me fera encore échapper à tout ce qu'on fait pur me nuire". C'est la prière aussi du publicain, de celui croit que même au cœur des épreuves, Dieu est là pour justifier et Dieu est là pour accompagner et assister l'homme dans sa vie.

Frères et sœurs, que la lecture du Siracide, et plus particulièrement cet extrait de saint Paul soit pour nous l'occasion de renouveler un petit peu à la fois l'évangile que nous avons entendu, le pharisien et le publicain, et aussi la perspective que nous avons de la prière. La prière, je le redis, souvent, c'est ce qui nous reste quand nous n'avons plus rien d'humain, quand nous sommes dépossédés. La prière, c'est aussi ce que nous pensons être simplement efficace. Nous l'avons vu encore récemment dimanche dernier. Mais en fait, je crois que saint Paul nous invite à revisiter la définition de la prière. Ce que fait saint Paul dans cette action de grâces, c'est de regarder le plan de Dieu, c'est de regarder l'humanité et le monde à travers le regard de Dieu. Et qu'est-ce que le regard de Dieu si ce n'est un regard d'espérance, de miséricorde et d'amour.

 

AMEN

 

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public