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FILS DE DAVID, PRENDS PITIE DE MOI

30ème dimanche du temps ordinaire (25 octobre 2015)
Homélie du frère Daniel Bourgeois,

Permettez-moi, frères et sœurs, d’introduire le commentaire de cet Évangile par une délicieuse histoire comme il n’en arrive qu’à Aix. Voilà de quoi il s’agit. C’était sous la municipalité de M. Jean-François Picheral, feliciter regnante, comme on disait quand on parlait latin. On voulait fêter Cézanne. Il y avait eu une exposition, qui s’accompagnait comme toutes les expositions d’une espèce de falbalas de vulgarisation culturelle, de grandes affiches, de panneaux etc. Et en prime, pour faire original – et de fait ça l’était – la municipalité avait demandé à l’École des Arts et Métiers, qui sont des spécialistes en métallurgie, de fondre des pavés en bronze dont vous voyez encore quelques rares exemplaires dans la ville : ces pavés étaient fichés sur les trottoirs et étaient censés – de même que tous les chemins mènent à Rome – nous conduire à l’exposition du musée Granet. Ça n’avait évidemment pas fait que des heureux. Un certain nombre de gens du quartier, au cours d’une réunion du CIQ Mazarin à laquelle participait notre frère Jean-François Noël, ont donc récriminé : « Mais enfin, à quoi bon tout cela ? Dépenser tout cet argent public pour fabriquer des pièces en bronze, coulées pièce par pièce, ça coûte beaucoup trop cher ! » Toujours est-il que Madame Gauthier était obligée de se défendre contre cette agression terrible, pour justifier les pavés de Cézanne. Alors elle a trouvé sur le champ une parade apparemment irréfutable et elle a dit : « Vous comprenez, pour toutes les personnes qui sont malvoyantes, c’est bien commode d’avoir les pavés en relief sur le sol, pour les guider afin d’aller voir l’exposition ». Évidemment, silence recueilli devant le respect que nous devons aux malvoyants, puisqu’il fallait bien leur faciliter la vie. Et notre  frère Jean-François Noël que beaucoup d’entre vous connaissent, avec cette gouaille parisienne et finalement assez insolente que nous aimons beaucoup chez lui, leva le doigt, et dit : « Vous pensez, Madame, que beaucoup de malvoyants sont très intéressés pour aller voir les tableaux de Cézanne ? » (Rires). On n’a plus justifié depuis l’existence des pavés Cézanne. Fin de l’épisode !

Pourquoi cette histoire ? Déjà à l’époque de Jésus, comme à notre époque, le fait de ne pas voir est terrible à supporter. Par-delà l’humour de cette histoire, il est bien vrai que quand on ne voit plus, toute une façon d’être dans le monde nous est subi­tement, terriblement et douloureusement retirée. Le fait d’être aveugle vous empêche de vivre en pleine liberté de mouvement dans l’espace. Dans ces sociétés anciennes où on avait tendance à vouloir identifier dans une infirmité, dans un handicap, une sorte de malédiction divine, les aveugles n’étaient jamais considérés comme purs, car ne voyant pas, ils pouvaient toucher des choses impures en chemin et donc ils ne pouvaient pas aller offrir un sacrifice au temple, ni même parti­ciper à un acte cultuel dans lequel ils auraient pu contaminer les autres par contact. Il faut com­prendre jusqu’où ça allait. L’exclusion, comme on dit aujourd’hui, était assez radicale. Être aveugle, c’était être mis au ban de la société.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le passage que nous venons d’entendre. Et vous verrez combien ce tout petit récit, ordinaire et banal, nous apprend beaucoup de choses sur la manière dont Dieu traite avec égards et délicatesse ceux qui sont ainsi exclus de la société.

C’est le dernier miracle de Jésus dans l’Évangile de saint Marc : il revêt donc une importance et une signification toutes particulières. Car aussitôt après, Jésus va à Jérusalem où il ne fait pas de miracles et subit la Passion. C’est donc le dernier miracle. Jésus traverse Jéricho, une ville très riche et très opulente. Comme vous savez, Jéricho c’est la capitale proche-orientale des parfums de rose ; le commerce des parfums et de l’essence de roses était un des produits de grand rapport économique pour Hérode et sa famille.

On est donc à Jéricho. Jésus traverse la ville et la foule le suit. L’évangéliste souligne ce mouvement de la foule. Jésus est en mouvement, les disciples sont en mouvement, et la foule est en mouvement. On montre une montée vers Jérusalem en plein essor, peut-être déjà pour préparer la fête des Rameaux. On n’en sait rien, mais ça aura lieu dix ou douze versets plus loin.

Or, il n’y en a qu’un qui n’avance pas et ne bouge pas, qui est pour ainsi dire emprisonné dans son manteau. C’est l’aveugle qui est sur le bord de la route. Curieusement, on connaît son nom. Bartimée, qu’on pourrait traduire littéralement par « fils d’Honoré » (Timée en grec pourrait se traduire « Honoré »). Cet homme est assis là, purement passif ; la foule passe devant lui et ne fait pas attention à lui. À cause du brouhaha sans doute, il pose la question de savoir ce qui se passe. Il ne se dirige qu’au son. On lui dit : « C’est Jésus le Nazarénien qui passe ». « Jésus le Nazarénien », c’est le constat ordinaire de qui était Jésus ; un rabbin originaire de Nazara (ou Nazareth). Un homme dont on parle, un peu people si vous voulez, mais pas nécessairement extraordinaire : ce qualificatif est celui que tout le monde utilise et qui désigne Jésus de l’extérieur par son lieu supposé de naissance ... Il passe. Et l’aveugle, immédiatement, crie : « Fils de David, aie pitié de moi ». Il utilise un autre titre que celui de Nazarénien. À travers ce changement de vocable, tout est dit. Toute la foule qui marche avec Jésus, pense qu’elle suit Jésus le Nazarénien. Quand on dit cela à l’aveugle, lui, dans sa cécité, dit : « Jésus, Fils de David ». Il proclame Jésus comme Messie et conducteur du peule. Il comprend que ce mouvement de la foule n’est pas un mouvement ordinaire, c’est le mouvement du Messie qui conduit le peuple vers Jérusalem et donc c’est David, le fils de David, celui qui a la charge et la mission de conduire le peuple à son achèvement.

Dans ce simple décalage de deux titres, « C’est Jésus le Nazarénien qui passe » et « Jésus, Fils de David, prends pitié de moi », il y a un abîme, une distance incroyable. C’est la distance du regard de la foule, qui voit les choses de façon très simple, très ordinaire – le journal qu’on lit chaque matin – et de cet homme qui dans sa cécité, découvre qu’il est en présence du Messie qui conduit son peuple. Comment l’a-t-il perçu ? Pourquoi l’a-t-il perçu ? Nous n’en savons rien mais c’est le premier indice de sa guérison. D’où le réflexe. « Puisqu’il conduit le peuple, pourquoi n’irai-je pas avec lui ? » Mais il est toujours prisonnier dans son manteau, incapable de s’orienter. Il crie donc, deux fois, « Jésus Fils de David, aie pitié de moi ». La foule commence à le trouver gênant et veut le faire taire : elle n’a pas besoin de proclamation messianique, et veut simplement suivre Jésus le Nazarénien. C’est alors Jésus lui-même qui entend le cri, dans le brouhaha de la foule : « Appelez-le, faites le venir ». Il se passe alors un jeu de scène qu’il faut comprendre en rapport immédiat avec l’Évangile de dimanche dernier. Auparavant, c’étaient deux disciples qui s’approchaient de Jésus en disant : « Nous savons ce que tu dois faire pour nous : nous faire siéger dans le Royaume, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche ». Ceux-là suivaient Jésus depuis pas mal de temps. Ils avaient tous les labels et toutes les décorations souhaitables pour leur mérite et cependant ce sont eux qui demandaient à Jésus ce qu’il leur fallait.

Ici, c’est exactement l’inverse. Quand l’aveugle, quittant son manteau pour marcher, s’approche de lui, Jésus lui demande : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » C’est l’inversion totale. Dans le cas des disciples, c’était : « Voilà ce que nous réclamons », et dans l’autre : « Aie pitié de moi », auquel Jésus répond : « Que puis-je faire pour toi ? » Dans un cas, on est dans le registre de la réclamation, de l’insatisfaction, de la revendication, et dans l’autre cas on est dans le registre de la miséricorde : « Aie pitié de moi ! Je sais que je suis à côté de ce cortège qui marche à ta suite, Je ne sais comment  faire car Je suis dépendant, assis au bord du chemin. » D’où cette prière : « Fais que je voie ! ». Jésus lui dit alors que sa foi l’a sauvé, et l’aveugle voit.

D’une certaine manière, il est guéri parce qu’il n’a rien demandé. Quand il a compris que Jésus était le fils de David, le porteur de la destinée de son peuple qui le suivait, d’une foule qui ne savait pas qu’elle était elle même guidée et portée par la marche de Jésus vers Jérusalem, et que lui, aveugle, a découvert on ne sait pas comment mais son identité messianique : « Fils de David, prends pitié de moi », à ce moment-là, Jésus lui répond : « Nous sommes sur la même longueur d’onde. Tu ne demandes rien. Tu demandes simplement qu’on te prenne en pitié. Comment veux-tu que je te prenne en pitié ? Dis-moi ce que tu veux ».

Frères et sœurs, c’est une scène magnifique. C’est le seul cas où Jésus dans un miracle, demande au futur destinataire ce dont il a envie. Dans les autres cas, on amène les malades, la foule intercède. À Jéricho, la foule fait du bruit, du brouhaha qui devrait gêner l’aveugle dans son approche de Jésus et l’empêcher de comprendre qui il est, puisqu’elle répète comme le font les médias : « C’est Jésus le Nazarénien ». L’aveugle a compris bien autre chose : c’est Jésus fils de David. On dirait que Jésus lui a ouvert les yeux par anticipation.

Je crois que c’est un peu l’image de chacun d’entre nous. Nous sommes aujourd’hui dans un monde où beaucoup de gens font beaucoup de bruit autour de Jésus, qu’ils considèrent simplement comme le “Nazarénien”. Dans l’ambiance culturelle actuelle, ce qu’on appelle la science des religions, consiste à vouloir traiter le mystère du salut en Jésus-Christ comme une religion comme les autres. On veut simplement la décrire un phénomène religieux avec ses grandes caractéristiques, la comparer aux autres religions du Proche-Orient, aux religions païennes de l’époque. On veut voir si aujourd’hui cette approche religieuse correspond à nos interrogations sur d’identité sociale, familiale, professionnelle, on veut voir si le christianisme est in ou s’il est out : tout cela, c’est Jésus comme « Nazarénien », c’est le “monde des religions” ...

Et nous sommes inondés par ce bruit  et ce brouhaha, sans aucune intimité, sans aucune perspicacité et sans aucune profondeur. De fait, lorsque Dieu a voulu “jouer le jeu” en entrant dans l’histoire des hommes, il a accepté de pouvoir aussi être considéré et reconnu sous cet angle de la renommée et de la publicité … Mais je crois qu’aucun de nous ne quitterait son manteau pour miser sa vie et sa vue dans ce christianisme-là ...

Tandis que la vérité profonde et extraordinaire de ce qui nous rassemble aujourd’hui, c’est, je pense, le mystère de l’Église : l’Église est capable de se lever, de quitter son manteau, et de crier simplement : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ». Telle est notre attitude fondamentale. Il ne s’agit plus de regarder les choses de haut ; nous ne sommes pas de ceux qui pensent avoir déjà “tout compris” de la foi chrétienne, de la vie des chrétiens, et de l’identité spirituelle et sociale de l’Église : nous sommes là simplement, peut-être apparemment assis sur le bord de la route, marginalisés par rapport au brouhaha du monde et pourtant, nous proclamons simplement à haute voix, « Seigneur Jésus, Fils de David prends pitié de moi ! ».

 
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