TEMOIN ET PORTEUR DU LIBERATEUR

Ml 3, 1-4 ; Hb 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
5ème dimanche du temps ordinaire, année A (Présentation de Jésus au Temple, 5 février 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois 

Frères et sœurs,
Il ne faudrait tout de même pas oublier le troisième ou le quatrième âge ! Nous sommes tellement habitués dans notre société actuelle à exalter la jeunesse, la vitalité, l'initiative, la créativité, la spontanéité et à dire que toutes ces qualités-là n'appartiennent qu'à la jeunesse, que nous en oublions le troisième âge !
Or, je n'irai pas jusqu'à dire qu'aujourd'hui, la fête de la Présentation au Temple est celle du troisième ou du quatrième âge, mais il y a un peu de ça puisque les deux vedettes de cet Evangile sont Siméon et Anne. Et vous allez voir qu'à certains moments, le troisième âge nous apprend beaucoup de choses que nous oublions quand nous sommes dans le premier ou le second (reste d'ailleurs à savoir où se situent les limites du premier et du second car certains restent toujours au premier âge...).
Que se passe-t-il donc ? Il se passe ce qu'on appelle le "rite de purification" qui en réalité devrait plutôt – c'est le premier paradoxe – s'appeler le rite de "libération" car si les parents de Jésus vont au Temple, ce n'est pas tant pour la purification de Marie et de Joseph que pour racheter le premier-né. Le premier-né appartient fondamentalement à Dieu et pour qu'il puisse vivre et développer sa personnalité au milieu des hommes, il faut le "racheter" c'est-à-dire le vivre comme un don que Dieu a fait à la famille, aux parents, et qui va se déployer parce qu'il est libre.
Reste à savoir ce qu'est cette liberté, il semble bien que dans l'Ancien Testament, cette liberté consiste à obéir aux préceptes de la Loi mais vous voyez déjà la perspective : ce n'est pas une espèce de dévotion à la Vierge obligée de se soumettre à un rite de purification, c'est le fait que Jésus est présenté comme premier-né au Temple et que ce geste rituel, consiste en l’offrande des animaux qui conviennent pour symboliser le "rachat" du premier-né dans sa liberté.
Voilà l'arrière-fond. Mais le problème se complique ensuite, car n'imaginez pas que l'on a conduit Jésus à l'intérieur du Temple, seul le grand prêtre pouvait y aller, seulement une fois par an et encore en n'y restant que quelques secondes, le temps d'invoquer le nom de Dieu tel qu'on devait le prononcer à l'époque. En réalité, Jésus a été présenté dans une des annexes du Temple où on pouvait effectuer les sacrifices ou au pied de ce grand monceau de cendres qui constituait l'autel sur le parvis de Jérusalem.
Les deux parents sont donc là, et qui arrive ? Un vieillard et plus tard, une vieille dame. Et ce sont eux qui vont donner la tonalité de cet acte posé par les parents. En effet, on nous dit que Marie est émerveillée par ce qu'on dit de son enfant mais elle, elle ne dit rien : elle écoute, elle regarde, elle accomplit le rite et c'est tout.
Et que dit Siméon ? Vous avez remarqué qu’on ne laisse pas la parole à Anne, c'est un peu injuste, il n'y a que Siméon qui parle et dit quelque chose que nous récitons mécaniquement mais qui est extrêmement important : « Maintenant, ô Maître » ("despota" qui a donné chez nous "despote" mais qui signifiait à l'époque "maître absolu" ou selon certaines traductions, "maître souverain") « tu peux laisser s'en aller ton serviteur » (ici c'est vraiment ton "esclave") « dans la paix ». La paix, c'est l'harmonie qui règne entre le maître et l'esclave, c'est le moyen de créer un lien paisible entre le maître en tant que maître et l'esclave en tant qu'esclave. Il dit cela car ses yeux ont vu son salut, c'est-à-dire parce que vient de s'accomplir la promesse qui lui avait été faite qu'il ne verrait pas la mort sans avoir vu le salut de Dieu.
Ceci est très important car l'attitude profonde de Siméon, cet homme juste, pieux, craignant Dieu, qui a observé toutes les observances de la Loi, qui est au-delà de tout reproche, représente la perfection. Siméon, qui a toujours vécu en parfait accord et harmonie avec Dieu, dit seulement à ce moment-là que le maître va le laisser partir dans la paix. Comme si au moment où il recevait Jésus, il recevait un nouveau mode de vivre, un nouveau moyen de mettre en œuvre sa liberté. Voilà la grande découverte de Siméon. Certes, il reste toujours le serviteur du maître, mais jusqu'ici, il le vivait sur le mode de la Loi et maintenant l'Esprit l'a conduit à découvrir sous un autre mode sa liberté, non plus sur le mode de l'esclavage. Il était serviteur et il est devenu autre chose en recevant Jésus dans ses bras. C'est cela le vrai miracle, que celui qui avait vécu selon les exigences de la Loi, qui avait consacré toute sa force spirituelle, affective, morale, intellectuelle à réaliser l'idéal du vrai serviteur de Dieu, découvre à un âge avancé la véritable liberté. Dieu lui a donné la paix, c'est-à-dire une nouvelle manière d'être libre avec Lui.
Vous voyez le jeu de miroirs : d'un côté, Jésus qui est offert selon la Loi et qui est racheté, qui va déployer toute sa liberté humaine de sauveur du monde et de l'autre, Siméon qui reçoit l'enfant dans ses bras et qui découvre une nouvelle manière d'être libre.
Comment se réalise alors cette liberté ? C'est encore plus extraordinaire : Siméon porte son libérateur alors que généralement, c'est le libérateur qui entraîne dans son triomphe les peuples qu'il a conquis. Là, c'est le Christ qui est le libérateur, la lumière pour tous les peuples, la gloire d'Israël, et c'est Siméon qui le porte ! J'ignore si c'est vrai mais certains interprètes disent que Luc a repris cette petite prière de Siméon de certains milieux chrétiens, qui l'avaient inventée au moment de la mort : c'est pour ça que la tradition chrétienne a repris cette prière à la fin du jour, au moment où l'on va plonger dans le sommeil, car pour les Anciens, le sommeil était le frère de la mort. Luc aurait repris cette parole des chrétiens de la première génération pour dire que Siméon maintenant pouvait s'en aller en paix. C'est en quelque sorte la première prière de recommandation pour une bonne mort.
Or, comment cette mort est-elle présentée ? Siméon va arriver là-haut non seulement porteur, témoin de cette liberté renouvelée par l'Esprit Saint qui l'a conduit vers Jésus, mais encore porteur de son libérateur.
Frères et sœurs, j'aimerais que nous ayons tous cela présent à l'esprit au moment de notre mort. Quand nous nous avançons vers Dieu au moment de la mort, nous portons non seulement notre propre liberté avec tous les ennuis, tous les soucis et tous les glaives qui ont transpercé notre âme comme Siméon le dit ensuite à la Vierge Marie, mais d’abord nous sommes porteurs d'une liberté qui nous a été donnée et aussi, comme Siméon, porteurs de l'Enfant qui s’est fait notre libérateur. Amen.

 
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