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L'EGLISE, TEMOIN DU RESSUSCITE

Is 6, 2-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 1-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire – année C – (10 février 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je vous rappelle cet évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu de moi… par lequel aussi vous vous sauvez à condition que vous le gardiez tel que je vous l’ai enseigné ».

Frères et sœurs, on ne se rend pas toujours compte que le texte de l’épître de Paul aux Corinthiens entendu tout à l’heure, est le tout premier témoignage écrit sur la résurrection du Christ. Nous pensons que les premiers témoignages écrits sont la fin des évangiles, or le tout premier témoignage écrit, la première manière de dire ce qu’est la résurrection, c’est Paul qui l’a écrit, dans les années 51-52, au maximum 53-54. Nous devons donc y attacher beaucoup d’importance, car ce témoignage n’est pas celui d’un récit, comme lorsqu’on nous parle des femmes au tombeau ou de Pierre et Jean qui courent au tombeau. Non, l’évangile que Paul a reçu, c’est-à-dire la formulation qu’il donne, date d’au moins dix ou quinze ans avant : c’est quasiment le premier « Je crois en Dieu » : « est mort, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité ». C’est le début du Credo ; ça remonte très loin.

Or, Paul s’est acharné pour transmettre cet évangile à des païens. Ces païens étaient des Grecs, et quand ils ont entendu parler de la résurrection pour la première fois, on peut dire qu’ils n’on pratiquement rien compris, ils se sont emparés de la nouvelle de cette résurrection pour la transformer, l’adapter, la rendre accessible et acceptable dans les circonstances de la culture grecque, c’est-à-dire une assez grande méfiance sinon un certain mépris vis-à-vis du corps. Ces Corinthiens, dans la lettre que Paul leur envoie, font part aussi de leur scepticisme sur la résurrection : « Tu nous as parlé de résurrection, mais que voulais-tu dire ? De quoi est-il question dans la résurrection ? » Sans doute – mais nous n’avons pas le compte rendu des discussions chez les Corinthiens – les Corinthiens avaient-ils chacun des idées personnelles sur la question de la résurrection, si bien que la résurrection du Christ était en plus une source d’incompréhension, de division et de discussion. Paul garde cette question de la résurrection pour le dessert – c’est la fin de l’épître aux Corinthiens – pour leur dire de quoi il retourne. C’est pour cela qu’il leur rappelle ce qu’il leur a dit au début, mais il constate qu’ils n’ont pas fait exactement ce qu’il attendait d’eux. Ils ont aménagé les choses à leur sauce, et il n’est pas sûr que ce soit ce qu’il leur avait dit au départ.

Paul leur dit tout d’abord : « Jésus est mort, a été mis au tombeau et Il est ressuscité », puis il ajoute : « Et Il a été vu ». Cela veut dire qu’Il est apparu. Il y a donc là une correspondance entre l’affirmation – mort, mis au tombeau, ressuscité – et deuxièmement la liste des témoins. Cette liste est très impressionnante : Il est apparu à Pierre, puis aux Douze puis à plus de cinq cents frères à la fois – « la plupart sont encore vivants et certains sont morts » –, ensuite à Jacques et à tous les apôtres, et en tout dernier, « au petit avorton que je suis ». En provençal, avorton se dit « caganis », c’est le petit dernier, celui que l’on n’attendait pas… Pourquoi cela ? Paul voit que les Corinthiens croient de travers. En fait, ils aménagent la révélation à leur goût. Ils n’estiment pas le corps, donc ils vont essayer d’inventer une conception de la résurrection qui prend ses distances avec le corps. Il va leur dire que ce n’est pas du tout comme cela que la construction de l’Église s’est faite.

C’est précisément parce qu’Il a été vu et reconnu comme Jésus, celui qui était incarné auparavant, et qui est maintenant ressuscité, ils l’ont vu ressuscité, comme véritablement ressuscité, non seulement dans son âme, dans les traits de son caractère, dans ce qu’Il a été et ce qu’Il a échangé avec nous, mais aussi ressuscité dans cette identité profonde qui inclut le corps. Posons quand même une petite réserve, il faudra encore trente versets pour expliquer ce qu’est ce corps ressuscité !

Voici ce qu’il dit : « Le Christ est ressuscité, voici ce qui s’est passé », et deuxièmement : « Il y a des témoins », qui sont ceux qui plus tard raconteront les circonstances et les données de leur rencontre avec le Christ ressuscité. On pourrait alors se demander pourquoi il y a témoins. C’est souvent comme cela dans les procès, plus on accumule de témoins, plus il y a d’objectivité et de vraisemblance des faits qui sont attestés. On pourrait dire que d’une certaine manière le nombre des témoins directs est la preuve, la garantie de la vérité de ce qu’on annonce. C’est exactement le raisonnement de Paul. Il leur demande de ne pas inventer n’importe quoi au sujet de la résurrection du Christ, car Il est ressuscité comme en attestent les témoins autorisés dont il donne la liste.

Dès lors, il suffirait de prendre quelques illuminés qui affirmeraient l’avoir vu, c’est notre lecture psychologisante moderne, ce n’est pas celle de saint Paul. En effet, Paul explique aux Corinthiens que ce qui enracine la vérité de la résurrection du Christ, c’est qu’à partir de la présence du Ressuscité s’est constituée la communauté chrétienne. D’une certaine manière, au risque de proposer une formule un peu provocante et qui six siècles plus tôt m’aurait valu le bûcher, je dirais que la preuve de la résurrection, le témoignage de la résurrection, c’est l’Église.

Comment sait-on que le Christ est ressuscité ? Nous ne le savons que par l’Église. Car ici Paul nous fait comprendre quelque chose qui est très éloigné de notre mentalité moderne. Nous coupons l’événement "résurrection" et le discours qu’on peut tenir dessus. L’événement, c’est du réel, la parole – verba volant, les paroles volent –, on dit ce qu’on veut. Paul dit justement que le Christ est ressuscité de telle sorte que les témoins qui l’ont vu ressuscité ont reconnu le Christ comme ressuscité et cela les a fait entrer dans l’Église, les a constitués membres de l’Église. C’est pour cela qu’il n’hésite pas à créditer un grand nombre de témoins, « plus de cinq cents frères à la fois ». Il veut dire ainsi que c’est dans la reconnaissance du Ressuscité, dans sa présentation aux disciples, dans l’acte même de l’initiative du Christ qui se rend présent par ses manifestations, qu’Il construit l’Église et que depuis, l’Église ne cesse de se construire, non parce qu’elle pose des actes volontaires en affirmant : « je crois, je crois », mais parce qu’elle se reconnaît comme convoquée, emportée par la présence même du Ressuscité.

La preuve de la résurrection du Christ au XXIème siècle, c’est l’Église au XXIème siècle. La preuve de la résurrection du Christ, c’est que nous soyons là vingt siècles après. Cela peut paraître bizarre, comme relevant de l’école de l’auto-persuasion, sans aucune garantie : comment voulez-vous garantir quand vous avez été vous-même interpellé par la présence du Ressuscité ? Il n’y a pas de preuve, il n’y a que des conséquences, un fait : le Christ vient, se manifeste et cela suscite l’Église. Autrement dit pour Paul, pourquoi Corinthe est-elle une Église ? Ce n’est pas parce qu’ils ont décidé de dire ce qu’ils vont croire de la résurrection, c’est parce qu’ils ont été saisis par le Christ ressuscité tel que lui, Paul, le leur a annoncé. Le fait que le Christ soit ressuscité et vivant, c’est le fait qu’Il donne la vie à ce corps que nous sommes et qui commence à compléter le corps du Christ ressuscité.

A ce moment-là, la résurrection n’est pas simplement le fait très important que le tombeau soit vide au matin de Pâques, mais la vraie preuve, le vrai témoignage de la résurrection c’est non seulement le tombeau vide, mais aussi que l’Église existe. Elle existe à partir d’un tombeau vide, ce n’est pas le tombeau qui fait l’Église, c’est le vivant qui en est sorti.

Frères et sœurs, la plupart du temps nous mettons la charrue avant les bœufs. Nous croyons que ce qui atteste la résurrection, c’est que nous nous en persuadions, que nous en soyons convaincus. Non, c’est que le Ressuscité, dès le moment où Il est ressuscité, constitue, construit l’Église et tous ceux qui sont énumérés comme témoins sont ceux qui ont été construits, qui ont accepté, accueilli cette présence du Ressuscité. Telle est la grandeur de la foi.

Vous remarquerez à quel point l’Église est capable de saisir son origine et de la saisir de façon critique. Saint Paul le dit d’ailleurs : que les gens qui avaient connu Jésus soient touchés par le mystère de sa présence ressuscitée, c’est une chose, mais – et c’est pour cela qu’il ose se mettre dans la liste – que « moi qui ai persécuté l’Église, qui voulais nier l’Église comme assemblée des témoins de la résurrection du Christ, moi-même, j’ai dû céder ». « Ce n’est pas moi qui par mon adhésion volontaire ai fait que je suis devenu apôtre », mais « c’est par la grâce de Dieu que je suis devenu ce que je suis ».

La confession même de la résurrection, si nous essayons de nous en emparer ou pour imposer notre foi commune aux autres, par la violence, par la contrainte, à ce moment-là commence à être de la déviation, et si c’est pour arranger les choses comme cela nous plaît, là aussi nous faisons violence à la foi en la résurrection. Au contraire, si nous acceptons que la présence du Ressuscité se manifeste à la fois personnellement dans la vie de chacun d’entre nous et dans la vie de nos communautés, alors non seulement nous croyons en la résurrection mais nous sommes aussi témoins et nous sommes le peuple suscité par la résurrection. C’est quand même cela l’Église, ce n’est pas la curie romaine ; c’est vraiment le fait que partout dans le monde où est proclamé authentiquement l’évangile se lèvent des communautés qui accueillent cette foi en la présence et en la communication de vie qui vient du Christ ressuscité.

Frères et sœurs, entendez cette admonestation de Paul aux Corinthiens : « Ne vous trompez pas ; je ne vous ai pas affirmé un principe que vous allez aménager à votre goût, je vous livre la liste des témoins, ceux qui se sont laissé construire pour être l’Église individuellement et collectivement par les communautés que nous formons et vous, il faut que vous ayez le même réflexe ».

C’est par là que je termine. L’Église a eu le mérite de réfléchir à la cause de sa naissance dans ce monde : dans le monde romain, annoncer qu’un type mort sur une croix est le principe de la communication de la vie et de la communion des communautés, c’est quand même un défi ! Un grand exégète disait que le pire de tout dans la prédication chrétienne avait été de prêcher un crucifié ! Or, cela a marché, et c’est cela qui est la grandeur de l’Église. Dès le début, elle a été critique vis-à-vis d’elle-même, elle a compris qu’elle n’était pas Église par elle-même, par le fait de bricoler une religion où "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, on s’embrassera tous au paradis" ! Cela n’a rien à voir, mais c’est le fait de se retrouver comme par surprise, être membre du corps du Christ ressuscité dès maintenant.

Paul ne dit pas que la preuve du Christ ressuscité est qu’on fera là-haut des apéritifs et des buffets ! Ce qui est la preuve de la résurrection est que dès maintenant nous sommes le corps du Christ ressuscité, constitué par les premiers témoins qu’il cite, et il veut que les Corinthiens reviennent à ce qu’il leur a donné dès le départ pour qu’ils le manifestent et qu’ils le vivent pleinement.

C’est pour cela que cette parole est d’une telle actualité, c’est la question de savoir ce que sont nos communautés aujourd'hui : est-ce simplement une communauté de nostalgiques – « on a toujours fait comme ça » – ou est-ce une communauté de gens qui ne sont pas contents de la vie et qui, sur la base du ressentiment, attendent que là-haut on soit très heureux parce qu’ici on a été très malheureux – n’en parlez pas à Nietzsche, il vous rira au nez ? Non, la communauté chrétienne est celle qui est constituée par la présence du Ressuscité, et c’est ce que nous sommes aujourd’hui. Amen.

 
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