Photos

LUMIERE, SEL ET SERVITEURS INUTILES

Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 13-16
5ème dimanche du temps ordinaire – année A (9 février 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Chers frères et sœurs, nous connaissons tous par cœur ce texte de l’évangile d’aujourd’hui. Nous avons l'impression qu'il ne peut rien nous apprendre. Pourtant, il y a des circonstances où nous ferions bien de le relire. Aujourd’hui, nous le sentons tous, quand on veut parler de l'Église comme de la lumière du monde, on éprouve parfois un certain malaise. Comme on dit un peu vulgairement, on ne la ramène pas. Un certain nombre de scandales et surtout l'omerta à propos de ces scandales, ont profondément touché l'opinion publique. Aller bravement dire aujourd’hui : « Je suis missionnaire, je vais vous annoncer la Vérité, vous ne connaissez rien, je vais vous montrer comment on est chrétien », ce n'est pas tout à fait le genre de discours qu'il faut adopter par les temps qui courent ! En tout cas, qui voudrait s’y risquer pourrait avoir en retour des petites réactions qu’il n'aurait pas volées.

Lire l'évangile de la lumière et du sel aujourd’hui n'est donc pas si simple que cela. Peut-être d’ailleurs que la manière dont on l’a interprété spontanément est assez inexacte. Jésus dirait-Il par hasard que si nous voulons être de bons disciples, il faut que nous soyons exhibitionnistes ? Que nous montrions tout ce que l'Église peut faire de bien, tout ce que les chrétiens apportent à la culture, tout ce que l'Église a manifesté de splendeur, d’espoir, d’espérance, d’ouverture sur un monde qui nous apporte le bonheur ? Avouez qu'en vingt siècles, on aurait peut-être pu faire mieux ! Est-ce le moment de dire que si cela ne marche pas, c'est à cause de l'ambiance dans la société ? Est-ce parce que l’on ne se montre pas assez que cette société est individualiste et matérialiste ? Non, ce sont des mots de passe qui semblent excuser tout et n'importe quoi. Est-ce cela le sens de cet évangile ? Je n'en suis pas sûr, parce que l'utilisation des images dans le monde sémitique n'est pas toujours dans l'évidence technique.

Jésus n'a pas dit : « Vous êtes les projecteurs du monde, braquez votre lumière sur les hommes pour que, étant aveuglés par la beauté et la magnificence de vos gestes et de vos actions, ils soient absolument éblouis et qu'ils se disent qu’ils n’ont qu'une solution, c'est d'être des projecteurs à leur tour ». Il n'a pas dit : « Il n'y a que vous qui avez une vie de sagesse » car le sel dans le monde antique, ce n'est pas uniquement le goût et la saveur de ce que l'on mange, le sel c’est la sagesse, c'est le goût et la saveur pour elle-même. Jésus n'a pas dit : « Salez à tort et à travers ou bien mettez-en plus qu'il ne faut », mais Il a dit : « Vous êtes le sel de la terre ». Il a même souligné une chose qui nous paraît assez bizarre : « Le sel peut se dénaturer ». D’après les savants, cela viserait le sel de mauvaise qualité qui était extrait de la mer Morte et qui prenait un goût de naphte absolument épouvantable au bout d’un certain temps. Et pour Jésus, ce sel que l'on servait à tous les repas risquait à tout moment de se dénaturer et de n'avoir plus la saveur qu'on attendait de lui. C'est une hypothèse. Ainsi, Jésus était conscient du fait que le sel lui-même n'était pas cette valeur sûre que l'on peut placer et qui rapporte tout le temps.

Mais est-ce vraiment là que se pose la question ? Sommes-nous si sûrs que cela d'être la lumière du monde ? Sommes-nous si sûrs que cela d'être le sel et la sagesse de la terre ? Je répondrai de la façon suivante et cela pourra vous paraître paradoxal : heureusement que non ! Heureusement que nous ne sommes pas aveuglés par notre propre lumière, sinon cela pourrait être terrifiant. Qui est la vraie lumière du monde ? Qui est le vrai sel de la terre ? C'est le Christ. Si nous pensons que nous sommes la lumière ou le sel qui remplace le Christ, alors ce n'est pas la peine que le Christ nous fasse des éloges, nous sommes déjà convaincus d’avance. Mais c'est Lui qui est la lumière du monde et c'est Lui qui est le sel de la terre. Et nous alors ?

Je crois que la plupart du temps, nous ne devons pas nous rendre compte que nous sommes la lumière du monde. Nous ne pouvons pas nous rendre compte que nous sommes le sel de la terre. Heureusement ! Réfléchissez-y un instant. Heureusement que nous n'avons pas toujours ce retour sur investissement qui consiste à se dire : « Là j'ai réussi, là j'ai converti untel, là j'ai fait ceci, là j'ai fait cela ». On ne peut pas. C'est pour cela que Jésus le dit, parce qu'on ne s’en rend pas compte. Il nous dit simplement : « Vous êtes la lumière du monde. Cela n’est pas la peine d'en faire toute une histoire, vous êtes sans vous en rendre compte la lumière du monde ». Et si on regarde dans notre vie, on ne peut pas savoir à quel moment on a été la lumière du monde. La plupart du temps, heureusement, on ne sait pas à quel moment on a donné de la sagesse à la vie qu'on menait en famille, en entreprise, là où l’on se trouve. Dans une autre parabole que Jésus a utilisée pour parler du jugement dernier, quand Il se présente à ceux qui avaient fait du bien, à ceux qui avaient vêtu ceux qui étaient nus, Il leur dit « C'était moi ». Et ils répondent : « On ne s'en était pas rendu compte ». Autrement dit, nous arriverons inconscients dans le Royaume de Dieu. Il y a une réelle part d'inconscience dans notre foi et dans notre façon de vivre avec et dans le Christ.

Jésus n'est pas venu nous conscientiser. Nous vivons dans un monde où l'échange des idées brûle, tourne souvent à vide. Nous sommes dans un monde où tout le monde veut parler, s’imposer, prendre l’espace. Et en réalité, Jésus nous dit : «Vous ne savez pas la place que vous avez ». Voilà la vérité. Jamais on ne sait quand on a été lumière pour les autres, ni quand on a été sel de la terre pour nos frères. Jamais et c'est mieux comme cela. Nous sommes là vraiment comme la lumière.

Frères et sœurs, qu'est-ce qui caractérise la lumière ? C'est sa discrétion. Si la lumière s’impose, on ne voit plus rien. Si la lumière veut dire : « Je vais te révéler la vérité », alors on peut essayer ! Mais est-ce que c'est cela qui va convaincre ? Et dans certains moments où nous avons de petits retours – cela arrive, pas simplement aux curés mais également aux fidèles ! – sur le fait d’avoir été des disciples du Christ ou lumière du monde, la plupart du temps il faut bien le reconnaître, on ne s'en est pas aperçu. Autrement dit, pour faire un peu à la mode, il y a une existence chrétienne inconsciente.

Il y a bien une existence chrétienne visible, mesurable, palpable. Mais si on ne voit que cela, on ne voit pas cette énorme présence d'une lumière, comme la lumière qui éclaire le monde. La lumière est toujours là, c'est cela la foi, le Christ est là. Alors de temps en temps, il nous est donné de pouvoir, par les signes, manifester que nous sommes irrigués, animés, vivants par cette lumière. Mais surtout nous ne sommes pas capables de la mesurer nous-mêmes puisqu'elle vient de Lui. Et c'est cela que le Christ veut dire : « Vous êtes la lumière du monde, vous ne vous rendez pas compte de l'importance que vous avez, simplement parce que vous êtes là ». Et c'est tout. Et c'est infiniment précieux ; c’est très beau, c’est très grand. Regardez les expériences les plus profondes que vous connaissez déjà au plan humain. Est-ce que vous êtes obligés de dire tous les jours à votre conjoint : « Mais vraiment tu es ma lumière et mon salut ! » D'abord, il y en a beaucoup qui n'en ont pas envie, mais ça ce n'est pas bien ! Comment se révèle la lumière de l'amour d'un couple ? La plupart du temps la lumière est là, c'est tout. C’est la lumière du bonheur. Le bonheur, c'est ce qui ne se calcule pas, c'est ce qui ne s'impose pas, c'est ce qui est donné. Et donc le Christ dit : « Si vous êtes lumière du monde, c'est parce que la lumière vous est donnée. Et si vous êtes sel de la terre, c'est parce que la sagesse que vous avez vous est donnée ». Mais alors me direz-vous, on ne sait plus d'où elle vient, si cela vient du Christ, si cela vient de nous ; question oiseuse par excellence ! Le Christ Lui-même est assez fin pour faire jaillir sa sagesse et sa lumière à travers notre pauvre sagesse humaine et notre pauvre lumière. Pas besoin d'en rajouter, pas besoin de manifester des velléités à vouloir convertir le monde.

Le problème est de laisser transparaître cette lumière qui ne nous appartient pas parce qu'elle a été donnée et parce qu'elle ne nous appartient pas, elle va rayonner. Mais cela n'exclut pas que nous soyons intelligents, discrets, délicats et un peu conscients. Le fond même du travail de la grâce en nous, c’est ce qui se passe au plus intime de nous, là où nous n'avons pas de contrôle sur la manière dont nous sommes chrétiens.

Nous vivons dans un monde où, la plupart du temps, on a voulu savoir qui nous sommes. C'est louable, surtout quand on se surestime ; il vaut mieux savoir qui nous sommes pour revenir au niveau normal du réel. Mais en fait, dans la foi chrétienne, il ne s’agit pas de rechercher nous-mêmes les tréfonds de notre âme pour nous dire : « Là, ça y est, je sais que je suis lumière ». Non, il faut laisser la lumière transparaître et rayonner à partir de nous-mêmes. Et si on ne se rend pas compte de ce qu'on a fait, c’est tant pis. Ce n’est pas cela qui comptait. Ce que voulait le Christ, c'était de passer la lumière de son salut, de son bonheur, du bonheur voulu à tout homme et de le faire passer par nous. C'est cela qui fait la jonction entre : « Vous êtes la lumière, vous êtes le sel » et « Vous êtes les serviteurs inutiles ». Il n'y a rien de pire et de plus rasoir que les gens qui se prennent au sérieux, surtout en théologie et religieusement. C'est l’assommoir, c'est insupportable. Non, nous sommes là et Dieu se débrouille pour faire rayonner, à travers ce que nous sommes, la lumière qu'Il est Lui-même, le sel, la saveur et la sagesse qu'Il est Lui-même. Autrement dit, c'est magnifique de pouvoir revenir de temps en temps à ce fondamental.

En fait, ce qui compte dans notre existence, c'est notre inconscient chrétien, c'est-à-dire tout ce qui se passe sans qu’on en ait aucun retour. Jésus ne vient pas nous dire à chaque eucharistie : « Tu as été vraiment très bien, je suis très content que tu sois à la messe parce que tu ne te rends pas compte de tout ce que tu as fait dans ta vie familiale, dans ta vie sociale, dans ta vie de responsabilité professionnelle ». Il ne nous dit pas cela, mais plutôt : « Voilà c'est passé, c’est tout ; vous êtes là pour rendre grâce parce que c'est passé et vous ne savez même pas quoi ».

Frères et sœurs, c'est la même chose pour le monde de la maladie. Evidemment, il vaut mieux d’abord guérir et soigner les gens avec les médicaments qu'il faut. Prions Dieu que nous ayons quand même assez de médecins dans la société française. Mais la chose la plus profonde, c'est quand même cette attention apparemment inutile quand on va visiter des malades. La plupart du temps, on se dit : « Je suis allé le ou la voir et il ou elle m'a raconté pour la millième fois son arthrose, ses souffrances, ses découragements et sa déprime ». Eh bien oui, on a été là pour écouter. On n’a pas guéri la dépression, on n’a pas soulagé l'arthrose mais on a été là. Qui sait si ce n'était pas cela la lumière du Christ à ce moment-là.

Frères et sœurs, c'est cela que nous devons être comme chrétiens. Arrêtons de dire sans arrêt : « Oui, mais nous on fait ci, on a fait ça, etc. ». Bien sûr qu’il faut le faire, mais en serviteur inutile. Ce n'est pas nous qui sommes la source de la lumière. Nous ne sommes que les diffuseurs, c'est déjà pas mal ! Et c'est cela l'élection d'être chrétien. Dieu ne nous a pas choisis parce que nous faisons plus de 200 watts, ce n'est pas son problème. Il fait passer l'intensité lumineuse qu'Il veut. Il nous a choisis simplement parce qu'Il nous a dit : « Ce que Je te donne aujourd’hui, il faut simplement que tu le laisses rayonner et transparaître à travers ta vie, à travers tout ce que tu partages avec les autres ».

Frères et sœurs, retrouvons à la base cette humilité du fait d'être lumière et d'être sel de la terre. Nous ne sommes pas les sources. C'est Dieu qui par le Christ a voulu faire rayonner la propre lumière de son salut à travers les pauvres êtres humains que nous sommes.

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public