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LE SILENCE DE DIEU

Jb 7, 1-4+6-7

(7 février 1982???)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

L

a vie est une corvée, nous sommes traités comme des manœuvres. Pendant le jour, nous n'avons qu'un souhait : c'est de nous coucher, et quand nous sommes au lit, nous n'avons qu'un désir, c'est de nous lever". Voilà le constat de Job, dans la première lecture de ce dimanche. Vous connaissez l'histoire de Job, racontée dans le livre qui porte son nom. Job, est un personnage dont la vie est située au temps des patriarches. Il était comblé de biens par Dieu, et pour les biens matériels ne sont pas d'abord le fruit du travail ou du profit, mais ils sont dons de Dieu, manifestation de son amour. Job avait des terres, des richesses, des propriétés, il avait des enfants, une femme adorable, des troupeaux, beaucoup d'amis, la santé, l'optimisme, l'enthousiasme, la foi en Dieu, il était comblé. Or voilà qu'il nous dit dans son livre : "la vie est une corvée et je suis traité comme un manœuvre, et je n'en peux plus de dormir à cause de vos cauchemars". Que lui est-il arrivé ? Eh bien, au fil des années, petit à petit, Dieu a permis qu'il soit totalement dépouillé de ce qu'il possédait.

       Il a d'abord perdu ses biens, ses propriétés, son argent et sa place, son honneur, sa réputation par le fait même, car souvent ils ne tiennent qu'à cela, puis ensuite, il a été privé de ses enfants et de sa femme qui à cause de sa maladie incurable, ne l'approchait plus parce qu'il sentait mauvais. Et puis, il a été abandonné par ses amis à partir du moment où ceux-ci ont compris qu'ils n'avaient plus rien à tirer de son amitié et de sa richesse ou de sa fonction. Puis après avoir perdu son honneur, ses affections à cause de sa maladie, il va perdre la présence de Dieu. Et au long de ses nuits de souffrance, pour son cœur et pour son corps, il va crier vers Dieu, mais il n'aura pas de réponse. "Si tu pouvais écouter ma prière, si tu pouvais entendre mon cri", pas de guérison mais au moins, une parole de toi. Rien. Il ira jusqu'à dire :"il vaut mieux mourir juste après la naissance pour ne pas avoir à vivre et à souffrir". Et quelle est sa dernière lueur de joie ? C'est d'appeler la mort pour être délivré de tous ses maux. Voilà l'histoire de Job.

       Mais cette histoire de Job, elle se répète souvent dans le monde. Chaque homme, chacun d'entre nous un jour ou l'autre s'appellera Job. C'est vrai pour nos vies personnelles, comme c'est vrai pour nos vies collectives ou communautaires. Job, c'est le nom d'un homme, c'est aussi le nom de certains peuples. La souffrance, la peine, la mort, c'est scandaleux bien évidemment. Mais ce qui est encore plus scandaleux pour nous chrétiens, c'est le silence intolérable de Dieu. Silence qui nous choque, nous brutalise, nous et beaucoup d'autres hommes. Vous connaissez le dialogue terriblement tragique dans "La peste" de Marcel Camus au moment où le prêtre, le père Paneloux parle de la souffrance au docteur Rieux, celui-ci répond :"Je refuserai jusqu'à la mort d'aimer cette création où les enfants sont torturés". Jusqu'à ma mort, dit-il, comme s'il avait eu l'intuition inavouée qu'après la mort, il pourrait peut-être comprendre quelque chose de cette création où les enfants sont torturés. Cette souffrance de l'homme ce silence et cette apparente absence de Dieu, sont de fait, cause de scandale pour nous chrétiens, comme pour tout homme. Ce fut même le cas à une certaine heure pour Jésus :"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Il n'y a pas eu de réponse de Dieu à ce cri de Jésus au moment de sa mort. Devant cette souffrance et devant le silence de Dieu, je voudrais simplement ce matin vous proposer quelques réflexions, je ne les approfondirai pas, mais je vous demande de les reprendre, de les ruminer et d'essayer d'approcher un petit peu la souffrance par le mystère de ce que nous appelons le silence de Dieu.

       La première réflexion est celle-ci : quand nous parlons du silence de Dieu, quand nous l'accusons d'être muet et de se taire, il faudrait d'abord que nous nous demandions si nous ne sommes pas un peu responsables de ce silence et de ce mutisme de Dieu, car quand il y a silence et que l'autre se tait, avant de l'accuser de se taire et de le lui reprocher il faut nous demander si ce n'est pas nous qui avons rompu le dialogue et qui enfermons l'autre dans le silence. N'est-il pas vrai que nous, hommes par notre péché, nous avons rompu le dialogue avec Dieu ? Ce que nous appelons le silence de Dieu, n'est-ce pas une façon honorable de nous dégager de notre responsabilité ? Au fond, une grande part du silence de Dieu, c'est l'impossibilité dans laquelle nous sommes installés, de ne plus pouvoir entendre la Parole de Dieu parce que notre cœur est aussi encombré et embrouillé de bavardages de toutes sortes que l'atmosphère de nos villes est saturé par les ondes radio électriques. A ce moment-là, occupés et distraits par tout un fatras d'informations, nous n'entendons plus la Parole de Dieu, nous disons alors qu'Il est muet. "Il n'y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre". Lorsque nous disons à Dieu : "Pourquoi ne parles-Tu pas ?" nous entendrons un jour cette réponse :"Je parlais, mais tu n'écoutais pas". Lorsque nous disons à Dieu "Pourquoi dors-tu Seigneur, alors que nous sommes dans la tempête ?" nous entendrons cette réponse du psaume :"Il ne dort ni ne sommeille le gardien d'Israël". Le sommeil de Dieu, c'est notre manque d'éveil à sa présence.

       La deuxième réflexion que je voudrais vous livrer est celle-ci : quand nous parlons du silence de Dieu devant la souffrance de l'homme et du monde, de quel Dieu parlons-nous ? Peut-être un Dieu que nous nous sommes façonnés, et nous voudrions qu'il réponde tout de suite à l'appel téléphonique : "SOS Secours" ? Voilà ma question, voilà mon problème, quelle est la réponse ? Cela existe sur tous les postes de radio, mais Dieu n'agit pas ainsi, Dieu n'est pas une vedette du dialogue, ou de ce que nous appelons le dialogue ou l'information. Si nous attendons cela de Dieu, si nous croyons qu'Il est silencieux parce qu'Il ne répond plus au bout du fil, nous nous trompons de Dieu, ce n'est pas le vrai Dieu auquel nous nous adressons, alors cela n'est pas étonnant qu'il n'y ait pas de réponse.

       Voici la troisième réflexion : Dieu est silencieux et muet, c'est vrai, et Lui-même serait d'accord pour le reconnaître. Car voyez-vous, frères et sœurs, l'histoire de la révélation nous apprend que lorsque Dieu accomplit son oeuvre, lorsqu'Il réalise ses hauts-faits pour l'humanité, c'est toujours dans le silence, jamais dans le bruit. La création du monde : un silence total régnait sur les premiers espaces infinis. L'Incarnation s'accomplit dans un silence profond, simplement ce murmure dans l'oreille et le cœur de la vierge Marie, mais pas de bruit de fracas ni de publicité. La Résurrection du Seigneur, c'était dans la nuit alors que le monde dormait dans sa lourdeur, fatigué de sa violence, enlisé dans ses procès qui n'en finissent jamais. C'est dans le silence de la nuit de Pâques, que la révélation ultime et définitive de Dieu s'acheva dans la Résurrection de Jésus. Aucun bruit, aucun écho, aucun discours. Cela frères et sœurs, il faut que nous le sachions bien, c'est toujours dans le silence que Dieu accomplit son œuvre, il faut que nous le comprenions pour ne pas accuser Dieu de ce silence qui est l'atmosphère même dans laquelle il travaille.

       La quatrième réflexion que je voudrais vous proposer est la suivante : pour les athées, Dieu ne parle pas, Il ne parlera jamais, Il n'est pas. Pour nous, Dieu ne parle pas aujourd'hui peut-être, mais Il a parlé, Il a parlé dans notre monde, avec les paroles de notre cœur et de notre chair, Il a parlé et sa Parole demeure. Ce que nous appelons son silence n'annule pas sa Parole, et je crois même que ce silence c'est le meilleur révélateur aujourd'hui de la Parole divine. Cette Parole qu'Il a prononcée clairement dans la vie, les œuvres, dans la mort et la Résurrection de Jésus-Christ, qui est la Parole de Dieu, et il n'y en aura pas d'autre d'ici la fin du monde. Dieu n'est pas un bavard, Il ne passe pas son temps à répéter les mêmes choses et à nous seriner les oreilles en nous redisant toujours ce que nous ne voulons pas comprendre. Il est beaucoup trop pédagogue et discret pour cela. Il nous a parlé une fois, à nous d'entendre et de comprendre, nous sommes assez intelligents pour cela si nous le voulons bien. Dieu n'est pas un répétiteur de leçon mal apprise.

       La cinquième réflexion : le silence de Dieu, c'est une invitation, une invitation à comprendre sa Parole, que Jésus-Christ est mort dans la souffrance avant de ressusciter dans la gloire, que là uniquement se trouve le sens ultime de toute souffrance, de toute mort, pour découvrir un jour tous les effets de sa vie et de la Résurrection. Dieu accomplit encore aujourd'hui le salut du monde dans la souffrance et la mort, même si cela nous choque et heurte nos sensibilités. C'est par la souffrance que le Christ nous a sauvés, c'est par la souffrance de son Église que Dieu sauve encore le monde. Il ne faut pas avoir peur de le dire et ce n'est pas justifier la souffrance et en donner une explication facile. Quand un homme comme Job, quand tout homme, souffre à cause de la Parole de Dieu dans son cœur, dans son corps, c'est encore et toujours l'heure de l'agonie, de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Parce que c'est toujours dans le silence que s'accomplit l'œuvre de Dieu, nous sommes invités à bien comprendre ceci : les raisons humaines qui sont causes de nos souffrances et de nos morts personnelles et collectives peuvent bien être le résultat d'évènements naturels, des structures économiques injustes, de jeux et d'intérêts politiques, de sentiments de haine, de jalousie et de vengeances ou les conséquences d'un système idéologique, tout cela n'épuise pas la signification profonde et seule véritable de nos détresses, de nos peines, de nos douleurs. Toute cette souffrance comme celle de Jésus-Christ, c'est l'heure de notre rédemption et de la rédemption du monde aujourd'hui. Il faut aller chercher le sens au-delà des informations et des causes terrestres qui la provoquent. Dans le silence de Dieu, nous devons comprendre les évènements en profondeur et dans la vérité de la foi, non pas simplement vus de notre monde, mais vus du côté de Dieu.

       La sixième réflexion est celle-ci : le silence de Dieu, c'est une promesse. Souvenez-vous de ces multiples paroles de Jésus dans l'évangile :"Ne crains pas petit troupeau, N'ayez pas peur, ne craignez pas ceux qui peuvent détruire le corps, ne vous inquiétez pas de ce que vous aurez à dire au procès où l'on vous entraînera, j'ai vaincu le monde, dites : Père". Nous pouvons frères et sœurs, et c'est normal, reprendre le cri de Jésus sur la croix, en son agonie : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"Nous avons le droit de jeter vers Dieu cette revendication de notre chair et du monde qui souffrent, mais pour être fidèles à Jésus-Christ, il nous fait presque aussitôt dire : "Père, je remets mon esprit entre tes mains". "Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?" S'il n'y avait que cela, c'est le désespoir mais dans nos cœurs de croyants, nous pouvons murmurer dans le dernier souffle de notre cri : "Père, je remets mon âme entre tes mains". Alors, oui, je crois que nous comprendrons quel est le sens profond de la souffrance qui torture les enfants du monde depuis Job, hier, jusqu'à aujourd'hui. C'est la promesse que dans cette souffrance-là il y a déjà la Résurrection de Jésus qui y est inscrite, et féconde dans le silence. Dieu travaille à la Rédemption de ceux qui souffrent, ce ceux qui ne souffrent pas et de ceux qui font souffrir : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font".

       Frères et sœurs, la vie de Dieu est la source de toute notre existence, une source qui n'est pas intermittente comme nos sources de la terre qui jaillissent un jour et se tarissent le lendemain. La source de Dieu est permanente, elle sort de sa bouche dans un murmure à peine perceptible, c'est pourquoi il faut être extrêmement attentif et proche de cette source pour l'entendre et y boire.

       C'est à cette source, présence de Dieu, aux moments les plus difficiles de notre vie ou de la vie du monde, qu'il faut aller comprendre et saisir le sens du silence de Dieu. Or, nous savons que cette source de la vie de Dieu jaillit au plus profond de notre cœur et de notre chair lorsqu'ils souffrent, au plus profond du cœur de Job qui, dépouillé de tout, même de la présence de Dieu, n'a jamais désespéré de Dieu, même si ce Dieu vivant ne donnait plus aucun signe de vie, c'est au fond du cœur et de la chair de tout homme, c'est là et là seulement qu'il faut aller chercher le sens du silence de Dieu, lorsque apparemment Il est totalement absent. Car c'est là que nous l'entendrons, en cette profondeur "où les voix du monde n'arrivent plus", comme l'écrivait Julien Green.

       Alors, frères et sœurs, la souffrance de cette lancinante douleur du silence de Dieu nous révélera la discrétion brûlante de la Parole de Dieu et sa présence. Car voyez-vous, ce n'est pas la Parole de Dieu qui nous manque, c'est nous qui lui manquons. Et lorsque nous l'accusons d'être silencieux, au fond, c'est une bonne manière de nous justifier de ne pas savoir l'écouter.

 

       AMEN 

 

 
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