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 MALHEUR À MOI SI JE N'ANNONCE PAS L'ÉVANGILE

Jb 7, 1-4+67 ; 1 Co 9,16-19+22-23 ; Mc 1, 29-39

(10 février 1985???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint-Denis : Saint Paul

M

 

alheur à moi si je n'annonce pas l'évangile". Frères et sœurs, en ces temps de milieu d'hiver, où la grippe commence à faire ses ravages avec la fièvre, il peut paraître tout à fait opportun de prêcher sur la guérison de la belle-mère de Pierre surtout lorsque soi-même on vient d'en être la victime. Cependant vous me pardonnerez d'avoir choisi pour aujourd'hui de vous commenter brièvement la parole de l'apôtre saint Paul qui nous a été annoncée tout à l'heure : "Malheur à moi si je n'annonce pas l'évangile !"

        En effet c'est une parole qui nous révèle quelque chose de fondamental sur la condition du croyant en face de l'évangile de Dieu. Pour la comprendre, quelques mots du contexte saint Paul est un apôtre qui n'est pas comme les autres. Il a toujours été contesté dans son pouvoir de prêcher et dans l'authenticité de son évangile parce qu'il avait le malheur de s'être converti quelques années plus tard par rapport aux douze. Par conséquent chaque fois qu'il allait dans une communauté, et vous le voyez les "magouilles" ecclésiastiques ne sont pas d'aujourd'hui, il était immédiatement suivi de gens qui semaient la méfiance et le doute sur la valeur de l'évangile qu'il prêchait, si bien que plusieurs fois, dans les lettres de Paul, on trouve ces accents de colère avec lesquels il se justifie d'être lui-même un apôtre. Il est vraiment un apôtre, il a vu le Christ ressuscité et cela lui suffit pour affirmer l'autorité de son évangile.

        Et à la communauté de Corinthe où le débat était particulièrement vif, il écrit : "La preuve que je suis un apôtre, c'est vous, le sceau, l'authentification de mon apostolat". C'est comme si saint Paul demandait aux Corinthiens : "En réalité pourquoi suis-je apôtre ? C'est parce que, par ma parole et par l'évangile que j'annonce, la foi est née dans votre cœur. Il me suffit de cette attestation-là, il me suffit de ce signe-là. L'authentification de ce que je suis apôtre, c'est vous, ma communauté de Corinthe que j'ai enfantée dans la foi au Christ".

        Mais l'apôtre va plus loin, il ajoute ce que nous venons d'entendre et dont nous-mêmes nous ne mesurons pas tout à fait la portée. Il affirme : "Ce serait une véritable malédiction pour moi si je n'annonçais pas l'évangile". La plupart du temps nous avons envie de comprendre cela comme une simple formule de devoir d'état puisque saint Paul a le don d'annoncer l'évangile, ce serait bien malheureux qu'il ne l'annonce pas.

       En réalité saint Paul va plus loin, il dit : "Ce n'est pas de moi-même que je l'ai choisi, mais c'est une nécessité, une charge qui s'est imposée à moi. Par conséquent il n'y va pas de mon caprice, de mon désir ou de ma bonne volonté, d'annoncer l'évangile, mais il y va plus radicalement d'une charge qui m'a été confiée". Et saint Paul emploie des mots si forts, si violents pour désigner cela qu'il choisit le mot "nécessité" du mot dont on désignait "le Destin", cette divinité terrible et redoutable qui pesait sur l'existence de l'homme antique. C'est presque comme s'il écrivait : "mais je suis apôtre parce que c'est écrit dans mon dernier horoscope" !

       Autrement dit ce n'est pas quelque chose qui est livré à son arbitraire, à sa bonne volonté, mais sa mission lui est tombée dessus et vis-à-vis d'elle il ne peut rien. C'est tout à fait remarquable. Car la plupart du temps lorsque nous parlons des apôtres, nous parlons, bien entendu, de la parole du Christ qui les appelle, mais ensuite nous insistons toujours beaucoup sur la réponse libre des apôtres qui quittent leurs barques et leurs filets et marchent à la suite du Seigneur. Saint Paul, semble-t-il, ne voyait pas tout à fait les choses de la même manière, et il considérait que sa tâche d'annoncer l'évangile lui avait été quasiment imposée.

       Cependant, il ne faudrait pas en rester là. Car au moment même où saint Paul affirme que son apostolat lui est ainsi imposé, il dit aussi : "C'est cela même qui fait ma liberté". En effet, il n'a de dette envers personne, il ne dépend de personne ni financiè­rement puisqu'il travaille de ses mains, ni non plus spirituellement puisqu'il est certain, de par le mandat du Seigneur, de la vérité de l'évangile qu'il annonce.

       En fait, il a trouvé sa véritable liberté dans le fait d'accomplir la mission et la vocation que le Seigneur lui a imposées. C'est dans l'annonce de l'évangile qu'il trouve sa véritable existence pour le Seigneur. Cela aussi est tout à fait remarquable. Saint Paul n'a pas du tout envie de se plaindre comme ce pauvre Job qui s'écrie : "mais la vie est absolument insupportable, c'est comme la vie d'un manœuvre qui n'est jamais payé, la vie d'un ouvrier qui ne reçoit jamais son salaire". En réalité, pour Paul c'est tout à fait le contraire : c'est bien une vocation, une mission qui lui a été impartie. Mais il y trouve sa souveraine et totale liberté C'est pour cela qu'il peut annoncer l'évangile non seulement au service des autres, mais aussi pour y trouver la plénitude même de ce qu'il est. C'est là peut être le secret de l'évangile.

       Le mystère profond par lequel nous sommes appelés par Dieu, c'est effectivement une volonté absolue de Dieu sur nos cœurs. C'est un appel vis-à-vis duquel nous ne pouvons en aucune façon nous dérober, mais en même temps nous y trouvons la plénitude de la force et de l'amour de Dieu pour nous, et nous y trouvons par conséquent notre totale appartenance au Christ et la plénitude de notre liberté.

       Voilà ce qui fait de nous des chrétiens : ayant reçu la charge de l'annonce de l'évangile, ayant reçu une mission pour laquelle nous pouvons même être enchaînés, nous y trouvons la plénitude de notre vie, la totale et entière liberté. Et de cette liberté va découler une conséquence extraordinaire et importante. Saint Paul affirme : "A partir du moment où j'ai compris que j'avais trouvé la plénitude de ma liberté et de ma vie avec le Christ, alors j'ai pu me faire tout à tous, pleurer avec ceux qui pleurent, me réjouir avec ceux qui se réjouissent, vivre sans loi avec les sans loi, moi qui pourtant suis sous la Loi du Christ, vivre selon la Loi avec ceux qui sont soumis à la Loi de Moïse, c'est-à-dire les juifs, alors que je suis soumis à la Loi du Christ." L'apôtre découvre à ce moment-là qu'il a reçu la plénitude de sa liberté, non pas simplement pour lui-même, mais qu'il a trouvé une manière d'être, au milieu de ce monde, au milieu des juifs et des païens, au milieu de ceux qui sont avec la loi de Moïse et avec ceux qui sont sans loi aucune, il trouve une manière de vivre qui est infiniment proche de chacun. Or d'où puiserait-il cette grande liberté qu'il a à fréquenter aussi bien les païens que les juifs, sinon dans la plénitude de liberté qu'il a reçu de son Seigneur ressuscité ?

       Frères et sœurs, ceci est d'un grand enseignement pour nous. En effet, nous vivons depuis à peu près un siècle et demi dans une époque où, pour de multiples raisons, la société, la culture se sont souvent insurgées contre ce que nous appelons communément les valeurs chrétiennes. C'est vrai que nous vivons dans une société, on le dit à temps et à contretemps qui est une société sans loi. C'est vrai que chacun se fixe sa propre loi. Et j'ai l'impression que, nous autres chrétiens, avec un réflexe de très bonne volonté qui est hors de cause, nous avons souvent tendance à nous replier comme le dernier carré de la garde impériale, à nous dire : "s'il n'en reste qu'un, je serais celui-là". Mais vouloir défendre à toute force le dernier bastion de quelque chose qui nous paraît important, nous met toujours dans une situation conflictuelle, polémique, avec le contexte de la culture, de la pensée, des grands traits de la mentalité ambiante.

        Or je crois que cet évangile de Paul et cette manière dont il annonce le Christ peuvent sûrement nous aider à réfléchir en notre cœur et à prendre du recul.

        Sommes nous vraiment destinés à vivre comme Job à défendre pied à pied les derniers carrés de quelque chose que nous voyons disparaître ? ou bien au contraire irons-nous rechercher véritablement les sources de notre liberté dans l'annonce de l'évangile ? Où est notre véritable évangile ? Est-il celui que nous défendons à corps et à cri parce que nous pensons que c'est le seul possible ? Ou bien est-ce l'évangile qui devrait s'emparer de nous, de nos communautés chrétiennes pour en faire des signes de véritable liberté, la seule qui puisse répondre à une ambiance qui est parfois au libertinage ?

       Frères et sœurs, il suffit que nous laissions résonner ces questions dans notre cœur, il suffit que nous essayions de voir comment nous pouvons vivre, nous, non pas contre les sans loi, mais vivre vraiment de la Loi du Christ avec les sans loi, non pas dans une opposition irréductible, mais dans cette surabondance généreuse du cœur de Dieu qui veut faire de nous ses fils, et qui veut que la liberté chrétienne rayonne très humblement, très simplement, mais réellement : non pas en nous laissant prendre au premier "gadget" ou à la première lubie qui passe dans les courants culturels actuels, mais au contraire en veillant à garder cette profonde liberté, ce sens véritable de notre appartenance au Christ ressuscité. Et alors, au lieu de nous battre pour des choses qui, la plupart du temps, ne sont pas toujours très utiles, et ne constituent pas des objectifs toujours bien visés, nous pourrons au contraire témoigner de la plénitude, de la vérité de cette liberté que le Christ a répandue en nos cœurs, pour la vie et pour la vraie liberté de nous-mêmes et du monde.

       AMEN

 

 

 
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