Photos

 ANNONCER L'ÉVANGILE DANS LA LIBERTÉ DE L'HUMILITÉ

Jb 7, 1-4+6-7 ;1 Co 9, 16-19 +22-23 ; Mc 1, 29-39

(9 février 2003???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Simplicité et humilité

L

ibre à l'égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous, afin d'en gagner le plus grand nombre possible. J'ai partagé la faiblesse des plus faibles, pour gagner aussi les faibles, je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l'évangile". Frères et sœurs, une fois n'est pas coutume, nous laisserons Jésus et saint Pierre se débrouiller avec la belle-mère, et nous allons nous concentrer sur ce texte de l'apôtre Paul, qui est une des clés de la vie chrétienne.

       Je pose tout de suite brutalement la question. "Je me suis fait tout à tous, faible avec les faibles" (le texte a été un peu édulcoré, car il dit : je me suis fait sujet de la loi avec les sujets de la Loi, et sans Loi avec les sans Loi). Est-ce que à la suite de ce texte, l'Église est-elle le rassemblement des caméléons ? Vous connaissez les vertus de ce curieux animal, il a l'art de prendre la couleur du milieu où il se trouve. A observer certains traits de la vie ecclésiastique, on est, hélas, tenté parfois de répondre : oui. Une fois ou l'autre il nous est arrivé de rencontrer ces personnages un peu cauteleux, un peu fats, apparemment un peu couleur muraille, on appelle cela "l'onction ecclésiastique", mais on ne sait pas trop de quoi ils sont oints, si c'est du saint chrême, ou de l'huile de foie de morue ! C'est généralement un peu visqueux, un peu pesant, on ne vous regarde pas en face, on a toujours les yeux baissés, cela s'appelle la modestie du regard, et à la fin, on n'a plus qu'une envie, c'est d'aller prendre une douche. C'est évidemment une caricature du cléricalisme et l'on n'en est pas fier, mais cela a existé.

       Plus noble, plus généreuse, est aussi l'attitude qui consiste à dire : "je vais me faire pauvre avec les pauvres", et ainsi ils deviendront croyants. Mais derrière ce comportement, il y a quand même toujours le soupçon de la récupération. C'est-à-dire, que je veux essayer de me mettre à ton niveau et alors, il faudra bien que tu adoptes mes idées. C'est vrai aussi qu'à une certaine époque, l'Église ayant tellement fricoté avec le pouvoir et les riches, on s'est dit qu'il fallait peut-être "faire pauvre". Précisément, la plupart du temps, on a "fait pauvre", sans "l'être". Ce n'est pas très bien non plus. Si les comportements chrétiens que suggère Paul comme un des premiers grands apôtres de l'évangile, n'aboutissent qu'à ces espèces de faux-semblants, de fausse séduction, on comprend les critiques philosophiques radicales de gens comme Nietzsche qui voyaient dans une certaine manière d'être chrétien l'hypocrisie érigée à la puissance vingt-cinq. Pour lui, et cela l'honore, son sens de la vérité était telle qu'il ne pouvait pas supporter une telle fausseté de comportement. Sur ce point précis, je crois qu'il faut être nietzschéen, et viser à ce que toute fausseté ou toute hypocrisie dans les comportements de l'Église ne viennent pas salir ou ternir cette vertu fondamentale de la vie chrétienne qui est l'humilité. Encore faut-il savoir ce qu'est l'humilité, car c'est de cela qu'il s'agit.

       Essayons de lire de plus près cette parole de Paul. Paul est un homme de l'antiquité. Dans l'antiquité, la liberté c'est un statut. Pour nous, aujourd'hui, la liberté, c'est de pouvoir faire ce qu'on veut. Ce n'est pas très évolué comme perspective, mais on fait avec. Tandis que dans l'antiquité, la liberté, c'est d'abord un pouvoir. Donc Paul, en tant que citoyen romain sait qu'il a cette liberté. Quand il va parler à des Corinthiens, comme c'est le cas ici, il sait qu'il n'est pas cet esclave dont le livre de Job nous donnait cette description si saisissante tout à l'heure, le pauvre homme qui est tellement peu maître de lui-même, qu'il n'a même pas pouvoir ni sur son temps, ni sur ses occupations, ni sur son travail. Il vit comme esclave, il ne s'appartient pas. Par conséquent, Paul est conscient que dans cette société où il va voir des Corinthiens qui sont peut-être des porte-faix du port de Corinthe, bien qu'il y ait là quelque idée de romantisme, ce devait être assez mélangé la ville de Corinthe, comme dans toutes les villes dans l'antiquité. Toujours est-il que Paul est parfaitement conscient qu'en se faisant le serviteur de l'évangile, par rapport à son statut d'homme libre dans l'empire romain, à certains moments, ce statut d'homme libre est durement traité. Il est obligé de se faire l'esclave de tous : "Libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous".

       Par rapport à l'idéal de l'antiquité, la vie d'un missionnaire, d'un prédicateur de l'évangile ce n'est pas une sinécure, c'est même une sorte de quasi renoncement à ce statut d'homme libre qui était le sien. Par conséquent, il dit aux Corinthiens : "Si vous croyez que cela m'amuse de me faire votre esclave, si vous croyez que cela m'amuse de me rendre à un statut inférieur pour vous apporter quelque chose qu'aucun humain, pas vous non plus, ne mérite, essayez de réfléchir à ce que je fais". La visée est très claire, cela veut dire : si vous, dans la communauté, vous commencez à vous chamailler sur le statut, moi j'apporte davantage de choses pour célébrer les agapes, par conséquent moi, j'ai droit à une meilleure place ; moi je finance davantage au denier du culte pour la communauté, par conséquent j'ai droit au banc d'œuvres, et bien dit Paul, si on continue comme cela dans la communauté, c'est fichu ! Paul dit clairement que lui-même d'abord, mais les Corinthiens aussi, à partir du moment où ils sont chrétiens, ne peuvent en aucun cas, se prévaloir de leur statut social.

       En agissant de cette manière, je vous signale, Paul est dans le droit fil de l'évangile. C'est déjà une première indication. La plupart du temps quand on parle de l'évangile, on déclare que la morale de l'évangile, c'est "aimez-vous les uns les autres". Soit, mais "aimez-vous les uns les autres" n'a jamais exclu qu'on s'estime supérieur aux autres. Vous connaissez tous cette caricature de l'amour absolument insupportable et étouffante qui consiste à dire : je vous aime. Et l'on a envie de dire : de grâce, un peu moins ! On vous accable tellement de la supériorité d'un amour de qualité "Iso 9002", qu'à ce moment-là, vous ne le supportez plus. L'amour peut devenir, dans sa caricature, j'en conviens, une possession.

       Or, dans le Nouveau Testament une des choses les plus originales, est la combinaison l'amour et l'humilité. Pourquoi ? Simplement à cause de ce qu'était Jésus. Lui, le maître, le Créateur, n'a pas hésité à subvertir le statut et la condition qu'Il avait, Fils de Dieu, pour devenir un homme. Saint Paul commentera : "Esclave, le dernier des derniers, obéissant jusqu'à la mort et la mort des esclaves, la mort sur la croix, la mort des hommes hors citoyenneté". Dans l'évangile lui-même le véritable évangile, c'est la conjonction des deux : amour et humilité. Un amour qui ferait simplement de la condescendance pour se placer au-dessus et dominer, serait toujours suspect d'une opération de pouvoir et de récupération. En revanche un amour qui accepte de ne pas faire prévaloir le statut qu'on a, mais qui simplement accepte de partager la condition même de ceux que l'on aime, pas par forfanterie ou désir de récupération, mais à cause du salut à communiquer, l'amour dans l'humilité c'est le véritable amour. Paul explique que lui-même lorsqu'il se fait messager de l'évangile, il pratique ces deux dimensions. C'est parce qu'il aime les Corinthiens qu'il accepte de ne pas se présenter à eux avec un statut ni social (citoyen romain), ni même ecclésiastique, car c'est cela qui est très intéressant, le Christ l'avait déjà dit Lui-même : "Celui qui parmi vous, dans l'Église, dans la communauté veut être le plus grand, qu'il se fasse le serviteur". C'est-à-dire qu'à l'intérieur du fonctionnement de l'Église, la cléricature n'est ni un statut, ni un pouvoir, ni un privilège, mais elle et au contraire l'exigence de se faire le serviteur des autres.

        Je prendrai une comparaison : pourquoi le travail des professeurs est-il si fatigant ? C'est parce que d'une part, il faut être intelligent, mais en général pour devenir intelligent, c'est plutôt de tout repos, c'est satisfaisant et cela se passe bien. Mais après il faut, pardonnez-moi l'expression, redevenir aussi ignorant que ses élèves pour savoir comment le savoir peut leur être communiqué, et voilà qui est très fatigant, surtout quand les élèves ne veulent pas admettre qu'ils sont ignorants. C'est presque désespérant, car comme ils ont tout vu à la télé, on n'a plus rien à leur apprendre. Le problème est là, la dure vie du professeur c'est le fait de pouvoir se rendre humble, au grand sens du terme, de partager le statut d'ignorant. Vous me direz : c'est fictif ! Pas autant que cela, parce que quand ils partagent le statut d'ignorant, et les bons pédagogues le savent, avec leurs élèves, ils redécouvrent des choses qu'ils n'avaient pas découvert eux-mêmes tout seuls, quand ils étaient dans leur "pensoir" à lire les livres en situation isolée.

        L'humilité chrétienne, c'est l'accès divin à l'autre. C'est le fait qu'on peut tellement jouer sur la confiance vis-à-vis de l'autre à cause de la profondeur et de la grandeur de ce qu'on a à lui apporter, qu'on peut lui dire : mon statut vis-à-vis de toi, finalement est sans importance. C'est le même statut que le Christ acceptant de ne pas arriver avec toute l'esbroufe divine de la puissance du Messie et se faisant un homme pauvre parmi les pauvres. C'est la souveraineté de la liberté, c'est l'accès divin à l'autre, et à ce moment-là, c'est la vraie réciprocité dans l'amour. Il y a une connection, et c'est pour cela que saint Paul dit cela à propos de l'annonce de l'évangile : quand j'annonce l'évangile, je suis configuré au Christ pauvre, annonçant et portant le salut à l'humanité.

        Toutes les transpositions sont alors possibles. Dans votre vie si vous ne vivez que l'amour et n'avez pas le pressentiment de ce qu'est l'humilité par rapport à l'autre que vous aimez, c'est que vous commencez à être sur une fausse piste. Il est vrai que dans l'Église, à certains moments, dans des comportements sociologiques donnés, on l'a récupéré comme une sorte de fausseté ou d'onction. C'est faux, évidemment. Mais la véritable humilité qui est de pouvoir se retrouver devant l'autre tel qu'il est et soi-même partageant exactement sa condition, c'est le sommet de la relation humaine. C'est cela qui fait la grandeur d'un amour humain, la grandeur de la vie familiale, et cela peut même faire la grandeur d'une communauté chrétienne et la grandeur de l'Église sûrement, et cela pourrait faire la grandeur de nos sociétés. Si on y réfléchit, qu'est-ce qui fait la différence entre les démocraties athéniennes ou grecques en général, avant l'arrivée de la prédication chrétienne, et les démocraties modernes ? C'est que précisément, on a changé sur le paramètre de l'humilité. Toute la démocratie athénienne reposait sur le fait qu'il y avait des hommes libres, et surtout des esclaves, et l'on était d'abord homme libre pour ne pas être esclave. Pourquoi les démocraties modernes sont-elles si difficiles à réaliser ? C'est parce qu'il y a quelque chose de l'exigence de l'humilité par rapport au statut, aux responsabilités ou aux devoirs, qui et maintenant assez nettement perçu dans nos sociétés. Peut-être que nos sociétés ne sont plus chrétiennes pour confesser la Trinité, mais sur ce point-là, peut-être ont-elles bien capté certaines valeurs.

     Plus modestement, avant de réformer les structures de la Constitution de la cinquième république, je crois que nous pouvons simplement nous interroger nous-mêmes en nous demandant ce que cela veut dire aujourd'hui pour chacun d'entre nous, se "faire tout à tous", recouvrer cette vraie liberté qui me rend esclave de l'autre, non pas dans une servitude fausse ou feinte, mais dans ce véritable jeu de la réciprocité et de la confiance qui fait que pour aborder l'autre, je n'aurai pas besoin de cette évangélisation à coups de marteau, l'évangile servant en l'occurrence de marteau, mais simplement de la confiance que Dieu me donne à cause de la Bonne Nouvelle que j'ai à apporter à mon frère.

     AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public