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LA MALADIE ET LA GLOIRE DE DIEU

Jb 7, 1-4+67 ; 1 Co 9, 16-19+22-23 ; Mc 1, 29-39
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 février 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Guérison de la belle-mère de Pierre

 

En ce jour-là, dans la maison de Simon, tout allait de travers. Sa belle-mère était au lit, le jour même où l'on avait invité Jésus de Nazareth. En effet il avait été prévu qu'en sortant de la synagogue Jésus prenne son repas chez eux. Mais qui les servirait puisque celle qui devait le faire était au lit ? Alors on le dit à Jésus. Dans le même élan, sans d'autres discours ou explications, Il s'approche du lit et la fit se lever en lui prenant la main. Et l'évangile de terminer le récit en disant simplement : "Et elle les servait". Un miracle et pourtant, personne n'en parlera. Un incident vite clos et on reprend la conversation un instant interrompu. Il est certain que dans sa cuisine, préparant les plats du repas, la belle-mère de Simon mettait encore plus de joie et de cœur à son travail, se sachant guérie. Mais il est vrai aussi que cette guérison simple, familiale, intime, qui est certes un miracle, semble disparaître derrière la banalité de la vie, tout le monde reprend sa place. Or lorsque nous parlons de miracles nous sommes toujours un peu gênés par le fait que ceux-ci semblent faire fi des lois naturelles ou même du travail des hommes, de leur patience, de la volonté de chercher, de guérir, de découvrir, d'accompagner, de soigner. D'un seul geste, Jésus guérit, fait marcher, rend la vue aux aveugles, et il est vrai que les gestes que le Christ emploie dans l'évangile sont des gestes élémentaires de la vie. Rien de bien spectaculaire que de prendre la main, que de prendre un peu de boue, que de poser la main, que de regarder ou que de dire "lève-toi". Jésus n'invite pas à un spectacle. Il redresse une situation que la maladie avait abîmée, Il réintègre la belle mère là où elle devait travailler. Avec un geste comme ceux que nous faisons avec nos malades, Il donne la main, guérit, soigne, soulage, compatit, est présent. Et si l'évangile est si sobre et si familial, c'est pour que nous évitions de le regarder comme un miracle, mais pour comprendre que Jésus ne peut pas faire autre­ment. En quelque sorte, c'est plus fort que Lui. Homme qu'Il est, comme nous tous ici, Il a cette dé­marche humaine de vouloir être présent aux malades, de leur tenir la main, de leur sourire, de leur dire qu'on est là avec eux, mais Dieu qu'Il est, ce geste aussi simple qu'Il fait dépasse ce que nous pourrions faire nous-mêmes et va jusqu'au bout, va jusqu'à la guérison. Tout le monde reprend sa place. Le désordre engendré par la maladie est supprimé. Et même, sou­vent, dans l'évangile de Marc, Jésus impose le secret, le silence, "N'en parlez à personne", non pas pour se cacher, mais pour signifier qu'il s'agit là d'une relation plus intime, plus subtile et qu'il faut la comprendre comme de l'intérieur. Combien sont nombreux les malades, les guéris, les possédés et tous ceux qui cou­rent après Jésus pour se faire guérir. Pourquoi le font-ils, sinon qu'ils se sentent en face de Jésus compris, soulagés et qu'ils savent qu'ils pourront être guéris. Et nombreux après le coucher du soleil sont ceux qui vont courir après Lui pour être, à leur tour, soulagés et guéris.

Le Christ nous invite nous aussi à avoir ces mêmes gestes de compassion, d'attention auprès des malades. Il n'explique pas la maladie, Il n'explique pas le problème de la souffrance ou l'injustice de la souffrance, mais Il est présent, Il tient la main, Il sou­rit, Il se rend tout proche, comme auprès de cette belle-mère, s'approchant d'elle, ou comme le lépreux, quelques versets plus loin, venant près de Lui. Et nous avons tous au fond du cœur cette envie de faire comme le Christ, quand notre cœur est bon, de vou­loir s'approcher des malades, de les aider, de leur tenir la main, de les soulager, d'être proche d'eux. Mais nous nous trompons souvent car nous voudrions à notre tour que notre compassion soit efficace comme celle de Jésus, c'est-à-dire que lorsque nous appro­chons d'un malade, d'un proche, d'un parent, d'un ami, nous voulons y mettre quel que chose afin d'être sûrs que notre présence soit vraiment efficace, oh non pas seulement pour sa guérison, mais pour un certain soulagement, pour un certain bonheur dans ses yeux qu'on puisse lire à nouveau. Nous nous prenons sou­vent un peu pour Jésus en ce sens que nous pensons que nous pouvons faire quelque chose et souvent nous nous heurtons à notre impuissance car nous ne pou­vons rien faire et nous repartons comme déchirés, disant : "Je ne sais pas quoi lui dire". Et l'on sent que le malade est isolé, qu'on n'arrive pas à le rejoindre. La maladie cloisonne, isole ceux qu'elle a atteint, les empêchant d'être debout parmi les autres vivants, dans une relation de vivant à vivant, normale, natu­relle, celle de tous les jours. Alors, on va à la clinique, on va à l'hôpital, on va chez les personnes âgées, es­sayer d'apporter quelque chose et l'on ressort plus démuni que lorsqu'on est entré.

Frères et sœurs, lorsque nous visitons un ma­lade, nous nous penchons sur la maladie et nous pen­sons que, de haut de notre petite santé personnelle, en se pendant sur celui qui est au fond de son lit, nous allons pouvoir, bien maladroitement nous le savons bien, mais quand même, lui apporter quelque chose, un peu d'humanité, de tendresse, ce qui est vrai. Mais nous nous trompons un peu dans le sens qu'il ne faut pas se pencher sur le malade, mais il faut plutôt, comme intérieurement, se mettre à genoux, car nous n'allons pas visiter les malades. Nous allons visiter, nous allons contempler un mystère, un mystère beau­coup plus grand que tous les mots, tous les gestes que nous pourrons avoir, que ne nie pas ces mots et ces gestes. Mais il faut savoir que ces mots et ces gestes resteront pauvres, inefficaces et que la véritable effi­cacité consiste à comprendre que nous venons contempler quelque chose qui nous dépasse, qui est la souffrance et qui est la maladie et qui est le mystère même de Dieu. Et ce mystère même, c'est Jésus en croix, c'est Jésus maltraité, isolé, abandonné, raillé, c'est Jésus souffrant. Dans chaque malade, c'est Dieu souffrant réellement qui se révèle à nous et ce n'est pas nous qui allons apporter quelque chose, mais c'est le malade qui nous dévoile le mystère même de Dieu qui est, qui a souffert et continue de souffrir en cha­cun des malades. Visiter un malade, c'est pénétrer plus avant avec l'humilité nécessaire dans le mystère du Christ. Visiter un malade, c'est prendre conscience que la souffrance, la maladie, la mort, Dieu les a pris pour les signifier, pour en signifier sa propre gloire et sa résurrection et que nous ne pouvons pas nous arrê­ter à cette détresse, mais il nous faut voir à travers là le Christ Lui-même présent, souffrant aujourd'hui, mais demain ressuscité.

Alors frères et sœurs, au lieu d'essayer d'aider bien maladroitement, de vouloir rendre notre compas­sion comme efficace, nous prenant un peu pour Dieu Lui-même, tout en ayant ces gestes nécessaires de tendresse, si importants pour rejoindre le malade dans son isolement, ce qu'il nous faut viser, c'est, non pas la maladie, comme déchéance, comme manque de vie, mais paradoxalement la vie qui est en eux, c'est-à-dire la vraie vie, celle qui traversant la croix, annonce par la Résurrection la vie éternelle. Les malades ont be­soin qu'on reconnaisse en eux la vie qui coule, ont besoin de voir dans nos yeux leur dignité d'homme et de femme. Or dans la foi nous y voyons plus que la vie humaine, puisque nous y voyons paradoxalement, mais avec certitude, une autre vie, plus forte, plus victorieuse. En même temps, tout en même temps que tous ces gestes, que toute cette tendresse à la­quelle Dieu nous invite par son Évangile, arrêtons nous au seuil en voyant qu'il y a là une contemplation et que nous n'allons pas voir la mort, la maladie comme point final, comme impasse, mais nous allons voir la vie du Christ. Il faut que je rentre vivant dans cette relation avec le malade pour que le malade puisse me donner quelque chose. Je n'ai rien à lui apporter, c'est à lui de me donner sa vie, sa vie nourrie du Christ aujourd'hui dans sa maladie. Ce que je viens visiter, c'est la vie nouvelle, aujourd'hui maltraitée, défigurée, mais c'est ça que je viens voir, ce n'est pas ma propre vie à moi qui va le consolider, le soulager, mais j'ai besoin de sa maladie, de ce que je vois à travers sa maladie pour me consolider moi-même. Il faut comme inverser le rapport que nous avons avec le malade, nous voulons toujours faire quelque chose. Il nous faut certes être proches les uns des autres, nous apprendre à désendurcir notre cœur, afin de sa­voir quel geste faire, poser la main sur la tête d'un malade, mais plus encore, c'est un homme, une femme, que je viens voir, avec sa dignité et son inté­grité. Il a l'air déchu, anéanti, mais c'est à moi, et c'est là mon rôle, de lui demander d'être en face de moi quelqu'un de vivant, paradoxalement vivant, non plus d'une vie humaine, mais de la promesse même de la vie de Dieu et c'est cela que nous allons voir lorsque nous visitons les malades, dans nos familles, nos per­sonnes âgées, nos parents. Nous avons à les vénérer d'une vénération réelle du mystère même que Dieu a choisi pour se révéler. "J'ai choisi la souffrance car j'ai pris sur Moi toutes les infirmités et toutes les mala­dies Nous avons comme à inverser le rapport. Je ne parle pas pour les médecins et les infirmières, mais je parle pour nous tous ici, qui sommes en général comme démunis. Alors nous constaterons que nous ressortirons enrichis, émerveillés, appauvris mais émerveillés de constater que, dans ce corps abîmé, dans ce corps souffrant, quelque chose d'autre passe. Encore faut-il nous apprendre à le guetter, à nous en rendre sensibles, à vouloir vraiment tisser une relation de vie à vie, de vie humaine à vie divine, de vouloir vraiment accepter que se révèle en face de nous le mystère le plus profond de Dieu qui est le mystère de sa souffrance, de sa compassion.

Alors frères et sœurs, pour le synode, beau­coup d'entre nous ont regretté que nous ne parlions pas assez du sacrement des malades. Nous avons pensé, Jean-Philippe et moi, que nous pourrions, sur ces deux dimanches qui traitent l'un de la guérison de la belle-mère de Simon et l'autre du lépreux, essayer de commencer une réflexion sur ce sacrement. Moi, je voudrais en rester simplement à cette première idée que nous n'avons pas à apporter quelque chose aux malades, mais que nous avons à en voir la significa­tion, c'est-à-dire que c'est l'occasion pour Dieu, para­doxalement, de révéler sa gloire. C'est difficile à comprendre, c'est douloureux pour notre propre sen­sibilité, non pas que Dieu veuille cette maladie, ou cette mort, ou cette déchéance, mais un homme dé­chu, affaibli, et c'est l'occasion pour Dieu de faire éclater, dans cette faiblesse, l'immensité de sa puis­sance et de sa gloire. Car la gloire de Dieu n'est pas comme une cuirasse qui resterait comme impénétrable à la souffrance des hommes. Au contraire, la gloire de Dieu, c'est ce qui jaillit de ce qui est le plus faible dans le cœur du cœur de l'homme. La gloire de Dieu, c'est ce que Dieu veut faire épouser à chacun de nous. Il cherche toujours à pénétrer par les interstices de notre cœur, mais souvent, comme nous sommes en bonne santé et que nous marchons debout, le cœur est comme cuirassé, car un malade, lui, sait qu'il a besoin de Dieu et il laisse passer cette gloire et elle brille à travers son corps et à travers son cœur. Et c'est là qu'il faut exercer son regard de foi, de chrétien c'est là que les malades ont pour nous signification réelle, qu'ils sont réellement la révélation d'un Dieu se rendant présent, intimement présent dans chaque souffrance, dans chaque maladie, au milieu de nous.

Frères et sœurs, quand nous irons voir nos malades, ceux que nous connaissons, à qui nous ne savons plus que dire, devant lesquels nous sommes comme désarmés, un peu culpabilisés parfois d'être en bonne santé, essayons de renverser la situation, d'y voir le Christ, humblement, doucement, paisiblement, de vouloir le contempler, nous en nourrir. Alors nous verrons, nous constaterons, comme le malade lui-même l'avait fait avant nous, que nous avons vraiment besoin de Lui, que nous sommes, nous aussi, malades, et que nous manquons de Dieu, et que nous avons soif de sa gloire et que sa gloire frappe sans arrêt à notre porte, voulant siéger, demeurer en nous. Frères et sœurs, dans cette Eucharistie, essayons de pénétrer plus avant ce mystère de la croix, ce mystère de la maladie, qui est le mystère d'un Dieu qui s'est rendu totalement présent au milieu de nous.

 

AMEN

 

 

 
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