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LA MISSION

Is 6, 1-2 a + 3-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 12-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire – année C (7 février 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Dinant : Je suis un homme aux lèvres impures

 

Frères et soeurs, vous avez entendu les textes de la liturgie, il est clairement question de mission et d'envoi. Notre premier réflexe quand nous entendons le mot "mission", c'est de dérouler les cartes de l'état-major, de regarder les frontières entre le monde chrétien et le monde non-chrétien, de compter le nombre de divisions, de voir de combien de temps nous disposons, combien d'argent nous avons, et combien de troupes nous avons pour lancer l'assaut.

La mission, oui, vue de ce côté-là, c'est du côté de l'action, d'ailleurs je vous rappelle très simplement que pour beaucoup de nos contemporains, et pour beaucoup d'entre vous l'action s'oppose ben sûr à la contemplation. La mission, c'est cette action, c'est être capable de jeter un regard précis sur la situation pour lancer les troupes d'évangélisation. C'est bien sûr de l'ordre de l'efficacité, et par conséquent face à ce genre de situation, il n'y a pas de place pour la faiblesse, il n'y a pas de place pour l'hésitation, et encore moins de place pour le péché. Les troupes missionnaires de l'évangile sont à l'Église et à Jésus-Christ ce que seraient les commandos de choc de la marine de l'armée française de notre nation. Nous les regardons avec beaucoup d'admiration, beaucoup de fascination. Ils ont réussi à passer des épreuves absolument incroyables, ils sont partis au bout du monde, ils ont appris des langues complètement inconnues, ils sont rentrés dans des civilisations très étranges, pensez à la Chine, au Japon. Hier nous célébrions saint Paul Miki qui a donné sa vie sur la croix avec ses compagnons au Japon. Ils sont allés explorer le fin fond de l'Amazonie, etc …

Pourtant, je crois frères et soeurs, que la mission ne se résume pas uniquement à cette sorte d'extériorisation où nous sommes et d'une rencontre de l'inconnu ou du différent, ou d'un civilisation autre. Je crois en fait, et c'est peut-être la raison pour laquelle nous sommes quelquefois si peureux en termes de mission et d'évangélisation, ce qui nous fait le plus peur, c'est le regard des autres, ne serait-ce que maintenant en France. Je suis chrétien, comment l'autre va-t-il me regarder ? Vais-je réussir à lui offrir le visage sinon parfait, du moins assuré du commando de marine qui est capable de faire face à la situation. Généralement, nous nous disons que nous sommes bien incapable de faire face à la mission, et au regard de ceux qui ne sont pas chrétiens, et donc, nous laissons tomber. Je crois en fait, frères et sœurs, que dans un premier temps la mission n'est pas avant tout une affaire d'action ou une affaire d'accepter de se laisser juger par le regard des autres.

Je crois que ce que la liturgie nous apprend aujourd'hui, avec le premier texte du livre d'Isaïe, et ensuite l'évangile, c'est que la mission est une affaire de regard. Mais pas d'abord le regard de l'autre, du païen, du mauvais chrétien, de celui qui n'est pas du chrétien, la mission est d'abord l'affaire de notre regard vis-à-vis de Dieu et du regard de Dieu vis-à-vis de nous. Je ne sais pas si vous avez remarqué dans les deux textes, le départ de la mission est une rencontre entre Dieu et un homme. Ce regard que l'homme jette vis-à-vis de Dieu, est un regard émerveillé. Isaïe est dans le Temple, tout s'ouvre, et il voit avec émerveillement le monde invisible s'offrir à lui. Il découvre que ce monde n'est pas clos sur lui-même, mais qu'il est comme porté, accompagné, géré par un monde invisible, celui des anges qui signifie toute la douceur, la pré-science et la bonté de Dieu pour notre monde. La première chose que fait l'homme dans sa plus grande intimité face à Dieu, c'est de découvrir un Dieu créateur, qui n'a pas créé le monde simplement fermé sur lui-même mais en vue d'une relation profonde entre la créature et le créateur.

De même, quand vous lisez l'évangile, que découvrez-vous ? On découvre la fascination de la fécondité qui était tellement cachée au fond des eaux les plus profondes du lac de Tibériade, que de fait, l'homme aurait pu passer à côté. D'ailleurs ils sont passés à côté parce qu'ils ont pêché toute la nuit sans rien trouver ! Le deuxième émerveillement de l'homme, c'est de découvrir que même dans les lieux qui semblent les plus fermés, les plus stériles, la fécondité est présente de quelque manière que ce soit, et parfois de la manière la plus surprenante soit-elle, mais elle est là.

Face à cet émerveillement de l'homme vis-à-vis de Dieu, de sa création de son amour et de sa fécondité, l'homme tout de suite jette un regard sur lui-même et c'est un regard d'effroi, un regard de peur, un regard de déception. "Je suis un homme aux lèvres impures". – "Ne t'approche pas de moi Seigneur, je suis un homme pécheur". Vous aurez remarqué frères et sœurs, que généralement nous pensons que c'est Dieu qui met les distances avec nous, alors que souvent, c'est plutôt l'inverse, c'est nous qui mettons une distance entre Dieu et nous-même, comme si nous avions effectivement peur de signer les dernières conclusions avec cet émerveillement que nous avons contemplé auparavant et qui nous fait peur, nous paralyse, et qui nous fait dire que de toute manière, nous, on ne correspond pas, on n'est pas beau, on n'est pas fécond, et donc, cela ne marche pas. Il vaut donc mieux rester sur la touche, que Dieu cherche une autre victime consentante pour sa mission. Eh bien, non ! La mission, qu'est-ce que c'est ? C'est la rencontre entre Dieu créateur et fécond et la fragilité de sa créature. Il y a mission parce qu'il y a effectivement un abîme entre Dieu et nous et cet abîme n'est pas là pour nous rapetisser, pour nous dire que nous sommes moins que rien, que nous n'avons qu'à rester où nous sommes parce que les autres ne changeront pas, c'est bien connu, et c'est d'ailleurs comme cela que le mal se déchaîne dans le monde, c'est parce que nous passons notre temps à nous dire que de toute manière cela ne marchera pas. Cet abîme il n'est pas là pour nous détruire, pour nous rendre encore plus petit et plus faible. Il est là parce que justement c'est grâce à cet abîme qu'il y aura un élan, l'élan de Dieu vers l'homme à travers l'Incarnation du Fils, et l'élan de l'homme vers Dieu, c'est-à-dire toute notre vie entière donnée et offerte au Christ, avec toutes nos tares, nos maladies psychiques, physiques, etc…

Autrement dit, la mission n'est pas réservée aux commandos de marines qui sont capables de ne pas dormir pendant deux nuits, de faire cinquante kilomètres à pied après avoir nagé vingt kilomètres. La mission, qu'est-ce que c'est profondément ? C'est quelque chose que Dieu donne à chacun d'entre nous et qui jaillit au cœur même de la contemplation ou de la prière. La contemplation c'est-à-dire à la fois la contemplation de la beauté et de la fécondité de ce monde magnifique que Dieu nous a donné, et en même temps, de cette constatation bien réelle que nous ne sommes pas grand-chose.

Le dernier émerveillement consiste à dire : nous ne sommes pas grand-chose et pourtant, aux yeux de Dieu nous sommes tout, nous sommes beaux et nous sommes féconds. D'une part nous aurions pu penser que d'un côté il y a l'Église qui dit : nous vous invitons plus précisément à méditer sur la pastorale de la santé, puis, on avait des textes qui semblaient nous dire la mission, la mission. Mais n'y a-t-il pas une sorte d'antagonisme ? Mais je crois profondément que les malades jouent un rôle clé et important dans la mission et dans l'annonce de l'évangile. Effectivement, quel que soit le niveau des maladies, de ceux qui sont cloués dans leur lit, de ceux qui marchent comme vous et moi dans la rue et dont on a l'impression qu'ils sont en pleine santé, alors que la maladie les abîme, en fait, c'est exactement la même chose. Quand on est malade, quand on est faible, quand on vieillit, quand on se retrouve limité dans nos désirs et dans les plans que nous avons érigé, nous pourrions dire : "Eloigne-toi de moi Seigneur, je suis un pauvre pécheur et je ne peux rien faire". Et en fait, Dieu demande aussi à cette personne de le suivre et de témoigner justement de ce qu'elle est en train de vivre dans son cœur.

Frères et sœurs, que ce dimanche et que cette expérience vécue d'une part par Isaïe et par les premiers apôtres soit pour nous l'occasion, d'abord d'accepter, même si c'est très difficile, de nous mettre en face de Dieu lors de la prière. Nous avons tous envie de prier, et généralement, au dernier moment, on se retire parce que justement, c'est de cela que nous avons peur. Nous avons peur de nous retrouver à la fois face à la grandeur de Dieu, et en même temps, face à notre petitesse. Mais ce que nous dit Isaïe, et ce que nous dit aussi l'évangéliste, c'est que nous n'avons pas à avoir peur. Dieu nous prendra avec ce que nous sommes, et nous enverra en mission, non pas pour faire la mission de mon voisin qui a la sienne propre, mais notre mission à nous selon ce que nous sommes.

 

 

AMEN

 

 

 

 
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