Photos

LE PROLOGUE DE LA MISSION

Is 6, 1-2 a + 3-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 12-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (9 février 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dieu a de grandes mais insistantes délicates­ses. Les textes de ce dimanche sont très clai­res, il s'agit de la mission. Dimanche dernier, quelques-uns d'entre nous ont réfléchi sur ce thème : Paroisse, refuge ou mission ? barque bien tranquille accrochée au pont ou "avance en eau profonde" ? Si cela vous semble trop répétitif, je ne sais pas ce qu'il faut faire.

Il y a un parallèle extrêmement suggestif à faire entre le passage du Livre d'Isaïe et l'évangile. Le prophète Isaïe s'entend dire : "Qui enverrai-je quel sera mon messager ?" Lui, de façon un petit peu ra­pide, sans trop réfléchir : "Je serai ton messager, en­voie-moi". L'apôtre Pierre, sans guère réfléchir non plus, ce n'est pas son genre, s'entend dire : "Sois sans crainte, Pierre, désormais ce sont des hommes que tu prendras". Voilà donc que l'un et l'autre sont chargés par Dieu d'une mission. L'un et l'autre sont envoyés, chargés d'un message. C'est cela essentiellement la mission : être envoyé, chargé d'un message. Ces deux textes ne nous proposent pas la suite de la mission, le comment de la mission, plutôt, le prologue de la mis­sion. La parole de Dieu venant avant la mission afin que les hommes répondent. Deux éléments indisso­ciables forment le prologue de la mission. Le parallèle de ces deux textes nous les révèle.

Ici, d'abord la manifestation de Dieu. Isaïe est témoin du Dieu trois fois saint, témoin de la gloire de Dieu qui remplit toute la terre, parce qu'Il en est le Créateur. Isaïe entend les gonds des portes s'ébranler, il voit le Temple se remplir de fumée d'encens, signe visible et audible de la présence du Dieu Tout-puis­sant : "Mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l'uni­vers". Voilà le premier fondement de ce qui sera l'en­voi du prophète : la manifestation du Dieu Créateur, Père des temps et de l'histoire, et la contemplation de la grandeur, de la beauté d'un Dieu certes lointain, mais si proche. Nous retrouvons la même chose dans l'épisode de l'évangile : Pierre se jette à genoux de­vant Jésus. Pourquoi ? parce qu'il vient d'être témoin de la merveilleuse fécondité du salut. Car cette pêche miraculeuse lui signifie que le Christ Sauveur, par sa parole, vient sortir des eaux abyssales, vient repêcher des eaux mortifères, des filets entiers d'hommes, jus­qu'à ce que les liens de l'histoire se rompent et se cas­sent, c'est-à-dire perdent au fond leur sens immédiat et matériel ou trop humain. Cette fécondité, la barque de Pierre ne peut même pas la retenir et la supposer, puisqu'elle s'enfonce. Face à cette abondance démesu­rée du salut apporté par le Christ, Pierre s'agenouille et s'éloigne, contemplation de cette merveille de la présence d'un Christ qui sauve en abondance, sans calcul, dans le filet de sa grâce tous ceux qui sont là à errer solitaires dans quelque courant des eaux profon­des de l'histoire et de notre propre péché.

Pierre et Isaïe s'inclinent et reconnaissent la présence d'un Dieu Créateur et d'un Dieu Sauveur. Voilà le commencement, non seulement de la mis­sion, mais de la foi : Dieu est un Dieu Créateur, Dieu est un Dieu Sauveur. Ceci vous paraît banal, on l'en­tend toujours, mais nous le vivons si peu. Pourquoi ? parce que notre regard, notre cœur, nos oreilles se sont habitués à Dieu, accoutumés aux merveilles de Dieu. Nous avons perdu cette acuité des premiers témoins qui, à travers des signes, et des symboles, par des événements de leur propre histoire, ne s'arrêtant pas au circonstanciel ou à l'évènementiel, atteignent tout de suite l'essentiel : la présence de Dieu.

Il fallait à ces hommes toute la foi que Dieu met dans leur cœur, mais une foi capable de s'émer­veiller, de se réjouir, de les renverser. C'est la pre­mière leçon de ces textes : quelle est notre foi, décou­vre-t-elle la beauté de Dieu, la fécondité de sa grâce, cette fumée de miséricorde qui nous entoure, ces gonds des portes de l'histoire qui parfois s'ébranlent pour ne pas se refermer sur elles-mêmes, de cette pêche miraculeuse sans cesse renouvelée malgré les eaux sombres et l'échec des hommes, ceci est-il en­core capable de nous émerveiller ? croyons-nous vraiment que Dieu créé toujours, qu'il donne sa gloire, vient se manifester. Croyons-nous encore, malgré toutes les vicissitudes de l'histoire de la barque de Pierre et de l'échec des pécheurs, que le salut travaille dans les eaux profondes de l'histoire et de notre âme ? La première leçon donc : une reconnaissance festive que Dieu est Dieu, une reconnaissance merveilleuse et heureuse des effets de sa grâce et de son salut. J'y insiste beaucoup, comme nous le faisons ici souvent. Pourquoi ? parce que nous respirons l'air d'un temps qui est un temps de pessimisme ou de morosité. Non, non, non et non. Laissez cela aux politiciens si vous voulez, en tant que chrétien nous ne devons pas épou­ser ce monde-là. Si nous autres, chrétiens, dans ce monde que j'ose dire si beau, dans cette humanité si riche, parmi ces hommes et ces femmes dont on ne parle jamais, mais qui sont si bons au fond et si bra­ves et qui savent tisser dans leur vie, simplement, humblement, sans médiatisation, l'humble présence de Dieu, l'humble présence des uns aux autres, il faut que nous soyons capables, à cause de notre foi, d'être heu­reux de ce monde, et pas simplement de Dieu, d'être émerveillés de cette création, de cette gloire de Dieu et de ce salut de Jésus-Christ, car si les eaux sont sombres, dit-on, pour nous elles sont toujours claires aux yeux de notre foi puisqu'elles sont remplies de la présence du Ressuscité. Alors ouvrons nos yeux aux merveilles de Dieu, ouvrons notre cœur au salut de Dieu. Nous sommes des habitués du salut et nous ne le comprenons plus, nous ne le vivons plus. Et ceci, c'est une forme de refuge, pour reprendre un terme qui a été utilisé dimanche dernier. Le pessimisme est un refuge, la morosité aussi, tel un aveuglement inté­rieur.

Voici le deuxième élément. Isaïe comme Pierre, et ça c'est magnifique, à l'intérieur même de leur contemplation du visage et de la présence de Dieu qui remplit l'univers de sa gloire, devant ce Christ qui a rempli les filets d'une malheureuse bar­que où des hommes s'étaient épuisés une nuit entière sans rien prendre, là au cœur même de cet émerveil­lement de la présence et de l'action de Dieu, Isaïe, autant que Pierre, découvrent qu'ils sont pécheurs. "Malheur à moi, je suis perdu, je suis un homme aux lèvres impures" confesse le prophète. Au cœur de cette fumée d'encens il est pécheur, pauvre pécheur. Il en est de même pour Simon-Pierre : "Eloigne-toi Sei­gneur, Car je suis un homme pécheur". Ce n'est pas en s'auto-analysant dans son coin qu'il se découvre pécheur, ce pauvre homme, ni en examinant sa cons­cience après l'échec de la nuit. C'est devant le Sei­gneur dont il vient de reconnaître la fécondité de la parole. Voilà, le second fondement de la mission. Cela vous paraît paradoxal, n'est-ce pas, mais la mis­sion Si elle ne naît pas de notre conscience de pé­cheur, elle ne se reçoit pas. Les textes de l'Ecriture sont sans équivoque. Isaïe et Pierre se reconnaissent pécheurs, mais devant la grandeur, la magnificence et la fécondité de Dieu. Voilà une chose très importante pour nous, car l'Église, c'est d'abord un Royaume de pécheurs, une barque de pécheurs aux deux sens du mot, des gens qui savent très bien, non pas parce qu'ils l'ont découvert d'eux-mêmes à eux-mêmes, ou en lisant quelque livre. Mieux, des hommes qui sa­vent qu'ils sont pécheurs avant de poser des actes de péché. Ni pour Isaïe, ni pour Pierre, il n'y a de péché, ils n'ont rien fait de mal, ces deux hommes, ils font simplement leur boulot, ils vivent ce qu'il y a à vivre. A l'intérieur de la manifestation de Dieu, ils se décou­vrent pécheurs, loin du mystère de Dieu : "éloigne-Toi de moi, Seigneur, malheur à moi". Ces deux mots marquent la distance infinie que l'homme peut parfois saisir entre son Dieu Créateur et Sauveur et sa pauvre vie de pécheur. Mais comme c'est curieux cette dis­tance, ils ne la comprennent que dans l'immédiate proximité de Dieu. Il y a là quelque chose de para­doxal, d'apparemment contradictoire et pourtant de très beau le poids de la gloire de Dieu vient peser sur notre vie, jusqu'à en déplacer le centre de notre gra­vité pour nous faire basculer dans la reconnaissance de notre pauvreté, misère et finitude.

Ainsi lorsque ces deux éléments se sont bien intégrés, reconnus, avoués par Isaïe autant que par Pierre, Jésus peut leur dire : "qui enverrai-je" ? Au fond le message de la mission, ce n'est rien d'autre que la double expérience en simultané de la grandeur de Dieu et de la faiblesse humaine : voilà l'expérience originelle que doit vivre tout messager. Dans cette grandeur de Dieu et cette faiblesse du messager naît l'étincelle de la mission, comme deux silex qui vont se rencontrer, se heurter pour faire jaillir le feu, une lumière qui aura, de là, à se répandre pour éclairer et réchauffer.

Frères et sœurs, l'Église ou la paroisse, un re­fuge, oui, oui, oui. Mais c'est un refuge de pécheurs, pas de peureux. A l'intérieur même de ce refuge où nous découvrons ensemble la miséricorde et la gran­deur de Dieu, et en nous la réponse à l'appel que Jésus adresse à son Église et à chacun d'entre nous : "Qui enverrai-je" ? Et nul, nul qui a fait cette expérience de la grandeur de Dieu et qui a découvert son péché, nul ne doit dire : "Seigneur, je ne peux pas". Non. Chacun d'entre nous doit pouvoir dire, en s'appuyant non pas sur lui ni sur sa faiblesse, mais sur la grandeur et la fécondité de Dieu : "oui, envoie-moi, Seigneur, à tra­vers ton Royaume, car j'ai accepté ton appel". Nous avons reçu et nous vivons la foi par le message d'Isaïe et de Pierre, que cette foi vécue devienne le message que nous allons adresser à nos frères.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public