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 LE FRUIT DU BIEN QUE J'AI À FAIRE NE ME REGARDE PAS

Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 1-16
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (7 février 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'évangile d'aujourd'hui parle de nous : "Nous sommes le sel et la lumière du monde". En attendant une telle affirmation nous consta­tons tout de suite que nous ne sommes ni vraiment le sel ni vraiment cette lumière. Or pourtant le monde a besoin de sel et de lumière, ce qui suppose que la thèse de cet évangile d'aujourd'hui puisse se résumer ainsi : chaque chrétien doit posséder en lui-même une vertu, un force intérieure qu'il doit absolument com­muniquer aux autres, sinon il serait inutile, il ne serait bon à rien, qu'être jeté dehors et foulé aux pieds. Car on ne mange pas le sel pour lui-même comme on ne regarde pas le soleil pour lui-même, le sel est fait pour donner du goût et la lumière est faite pour éclairer et donner les couleurs. Quelque chose donc ne fonc­tionne pas dans cette apostrophe de Jésus et nous sommes une nouvelle fois confrontés à une sorte d'in­dignité radicale, indignité qui semble plus nous bles­ser que nous convoquer à un changement.

Hier après-midi, je regardais avec des enfants, je regardais les enfants regarder un ultime reportage sur Mère Térésa. Je ne dis pas cela contre les caté­chistes qui ont fait très bien leur travail hier mais de­puis le temps que je vois des reportages sur Mère Térésa et qu'avec les enfants je me sens quelque peu voyeur en regardant à quoi ressemblent les yeux d'un aveugle ou les moignons d'un lépreux ou un mourant, même si dessus surgit le sourire d'une sœur, d'une femme de tendresse. Je me suis demandé à quoi cela pouvait bien servir et qu'est-ce que cela changerait dans leur propre vie. Est-ce que cette confrontation avec le Kinopanorama de la misère mondiale a eu comme effet de nous changer le cœur et de nous aider à devenir davantage le sel et la lumière du monde ? J'ai plutôt l'impression que je suis comme vous da­vantage confronté à une impuissance, je ne suis ni Mère Térésa ni même une de ses sœurs, je ne suis pas parti en Inde, d'ailleurs je n'en ai guère envie. Et pourtant des hommes et de femmes continuent là-bas à mourir dans l'indignité, dans le déshonneur, dans l'horreur. Est-ce que ce déploiement sur l'écran mon­dial de toute l'horreur, l'absurde du mal, a comme effet de réveiller la torpeur de mon cœur ? pour une part peut-être, mais surtout de me conforter dans le fait que je ne suis pas grand-chose, ni très efficace, ayant peu de moyens pour changer la face du monde. Alors le sel et la lumière du monde, je l'entends, mais je ne le reçois pas.

Et pourtant, frères et sœurs, il y a une chose qui est la suivante : l'évangile du jour nous demande de faire le bien, de pratiquer la charité, de couvrir celui qui est nu, d'accueillir celui qui est sans abri, donner à manger à celui qui a faim, donner à boire à celui qui a soif, et ceux qui le feront, le feront donc en mon Nom, car c'est Moi qu'ils recevront. Ceci est clair. Nous sommes donc convoqués à "faire le bien". Pour nous, faire le bien est ramené à la mesure même humaine, c'est donc une question de geste personnel à faire autour de soi. En contraste de ce bien à faire, qui est une œuvre quotidienne, fatigante mais nécessaire face à ce bien personnel que je dois faire moi-même pour être digne de l'appel de Dieu de la grâce qu'Il me donne, se déploie, comme je le disais, sur l'immense écran le mal dans une espèce de dimension sans fin, une espèce d'absurdité presque automatique. Et lors­qu'on essaye de rassembler dans sa tête les évène­ments actuels du monde sans parler de ceux dont nous avons parlé longuement dans cette Eglise : la Yougo­slavie, le Liban, la Pologne, il faut ajouter aujourd'hui l'Afrique Noire que le saint-Père est en train de visi­ter, le Soudan, le Bénin, le Zaïre aussi et d'autres pays, nous pourrons dire aussi le "Tadjikistan" que nous ne connaissons pas encore, mais nous l'appren­drons bientôt. Outre d'apprendre la géographie du monde, il y a quelque chose d'effrayant dans ce dé­placement de violence, d'horreur et d'absurde. C'est-à-dire que le mal d'emblée se développe sur un plan cosmique. D'emblée le mal prend par cette sorte de diffusion propre, prend la couleur de toute l'histoire du monde. Il se diffuse comme un feu, comme une épidémie, comme une contagion, une maladie, il tou­che le monde, ses haines, ses frontières, il réveille ce qui est le plus laid en chaque homme et il hurle à la face des autres, de ceux qui sont encore derrière et qui constatent sur ce grand écran ce déchaînement ef­froyable du mal.

Alors évidemment face à ce déploiement cosmique du mal, de ce chaos, de l'incontournable, le fait de faire le bien dans une rue à Aix en Provence ou même dans la paroisse saint Jean de Malte paraît peu, si peu qu'on finit même par démissionner de ce bien-là. Il va nous confronter à l'impuissance que je signa­lais au début. D'où, trois réflexions.

La première : Il est vrai que nous serons tou­jours confrontés à être déçus par notre effort. Il me semble même que c'est une constante de notre vie chrétienne que notre effort propre et personnel ne porte pas immédiatement de fruit, et j'ajoute, pour moi en tout cas. Lorsque nous pensons "le mal", nous constatons ce chaos, mais lorsque nous le pensons pour nous face au bien que nous avons à faire, nous le pensons souvent comme une sorte de nécessaire ré­solution de nos ennuis. Nous voudrions bien que cela aille mieux, ce qui veut dire dans notre tête que le propre mal dont je suis à la fois la victime et le propa­gateur, se résolve devant moi. Il n'y a pas de rapport, il y a une disproportion entre ce qui m'ennuie dans la vie, ce qui m'abîme, ce qui m'attriste, ce qui m'an­goisse, ce qui me fait trébucher, et le "mal" dans son grand déploiement. Il y a donc une différence d'échelle, et nous ne pouvons pas passer de l'un à l'autre, nous restons un peu cantonnés à notre propre échelle en essayant de dire : le bien que je pourrais faire, moi et d'autres avec moi, pourrait régler quelque peu le mal qui nous entoure immédiatement. Conten­tons-nous de ça ! Oui et non. Lorsqu'on est chrétien, vous avez entendu "vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde", vous n'êtes pas le sel de ce petit quartier ou même de votre famille. Nous sommes confrontés à une vocation qui concerne toute l'histoire du monde. Donc il faut bien nous mesurer au mal tel qu'il se déploie dans ses grandes dimensions spatiales et même temporelles et que nous sommes donc confrontés, même si cela nous rend pour l'instant im­puissants, à cette dimension générale du mal.

La seconde proposition que je fais, est que, si nous ne pouvons pas constater l'efficacité du bien que je fais en ce monde et que nous sommes découragés souvent entre l'effort qui m'est nécessaire pour aller vers l'autre, pour le rejoindre, pour le respecter, pour l'aimer, pour l'aider et qu'à côté de cela les gens se déchaînent et se tuent, je préfère rester chez moi et me taire. Et pourtant quelque part le peu de bien ou le bien le plus secret qui anime mon cœur, qui anime mes yeux, a peut-être, d'après ce que je comprends de cet évangile, une efficacité autre que celle que je peux mesurer immédiatement. Car je ne sais pas comment Dieu nous a arrangés les uns avec les autres, il est certain que nous sommes confrontés tous apparem­ment, jusqu'à la fin du monde en tout cas, à une sorte de déception intérieure que notre effort ne sera pas immédiatement concluant ni pour moi ni pour les autres, et que pourtant ce bien que je fais a une im­portance radicale car il intervient fondamentalement dans la marche du monde.

La troisième réflexion sur le mal que je vois se déployer sur l'immense écran de ce monde ne si­gnale pas simplement le chaos, le désordre, mais j'ai envie de dire qu'il signale sa propre fin. Vous allez me dire : c'est trop facile de dire cela. Oui et non, encore une fois. Lorsque je vois ce mal, forcément cela aura une fin, le chaos en se détruisant lui-même, un jour, n'aura plus rien à détruire. Et j'ai envie de dire que le mal à l'envers, malgré lui, signale "l'Autre" du monde, ce qu'on appelle le monde nouveau. Toutes ces fractu­res qui saignent du déshonneur, de l'horreur dans les­quels les hommes se jettent, laissent pressentir que cela cessera un jour pour laisser paraître l'autre monde que Dieu prépare comme une trame que Dieu tisserait sous le vieux vêtement qui commence à se déchirer, mais en se déchirant, laisse apparaître le nouveau tissu. Soit le mal projette devant moi toute son hor­reur, il me renverse alors en arrière et je suis possédé par lui, soit au contraire, tout en acceptant de rester déçu par mes propres œuvres, je constate qu'une lu­mière commence à filtrer derrière ce mal, car il n'est pas possible qu'il n'y ait pas un minimum de cohé­rence entre Dieu et son dessein face au monde si je garde la foi. Si donc cohérence il y a, il y a donc une eschatologie, une fin possible. Et si mon bien, aussi petit soit-il, aussi secret soit-il, a participé d'une façon mystérieuse à cette chute eschatologique, à cette chute de la fin des temps, si finalement ma vocation n'était pas simplement d'être un homme aujourd'hui, en 93, dans une ville, en France, mais qu'elle était de façon mystérieuse de participer à une action plus grande, plus générale, qui est aussi large que l'écran du mal pour y mettre fin.

Nous constatons, frères et sœurs, qu'entre nous, les vivants, il y a au-delà de nos volontés pro­pres, de nos désirs mêmes, une sorte de communica­tion, ce que l'on appelle en termes communs la sym­pathie, le "feeling" comme on dit. Lorsqu'on sent qu'un autre être communique avec nous, on peut alors développer par une parole, par des gestes, une amitié qui profite de ce terrain premier pour grandir.

Il y a à la base une communication qui s'est établie un peu comme à notre insu. Nous vivons sou­vent aussi avec les défunts ce genre de communica­tion, non pas que je fasse du spiritisme, soyez-en ras­surés, mais il me semble bien qu'avec ceux que nous aimons et qui sont partis, reste encore cette commu­nion profonde entre nous qui n'est pas simplement d'inventer ou de se remémorer ce qu'ils ont été, mais de continuer, une sorte de vie secrète. Entre nous, vivants, il y a une communion qui n'est pas simplement en surface, celle de nos intelligences, de nos désirs, mais qui, plus large et plus grande que nous, nous tisse les uns avec les autres dans une véri­table relation que souvent nous découvrons après coup. Et je fais l'hypothèse ainsi que ce que j'essaye d'être, le bien que j'essaye malgré tout de faire grandir en moi, vous touche, et vous transforme sans que vous le sachiez. Et le bien que vous faites vous-mê­mes, à votre tour, me transforme également. Vous constatez lorsque, dans une réunion ou dans une fa­mille ou dans un groupe, lorsqu'est présente une exi­gence, elles se transmet très facilement les uns aux autres, lorsque nous sommes animés par un même désir, eh bien quelque chose se fait plus aisément. Par contre si l'un d'entre nous refuse, même intérieure­ment, même en le cachant "d'être avec", d'être en symbiose, d'être en harmonie, alors le groupe ne mar­che pas.

Je fais l'hypothèse que ce bien qui me paraît si dérisoire par rapport au chaos final, par rapport au chaos qui se laisse voir, ce bien qui est à l'intérieur de moi a une action très puissante. Seulement je n'ai pas le droit de regarder le résultat. Cela ne me regarde pas. Je suis à la fois un acteur, mais un acteur qui ne sait pas quel effet son jeu fait sur son public, car il n'entend pas le public, il est séparé de lui par un ri­deau, il a à jouer, il a à donner, il a à sourire, il a à grandir, mais il ne saura pas maintenant quel est l'ef­fet de son action. Certes nous pouvons nous arrêter sur le bord du chemin, écœurés, déçus, aigris, et pourtant nous sommes convoqués à marcher de nou­veau pour devenir ce sel et cette lumière du monde, car lorsque Dieu déploiera devant nous toute l'histoire du monde, nous constaterons que notre action person­nelle, ce que nous étions, l'être que nous sommes a joué un rôle non pas déterminant, mais unique, irrem­plaçable, le jour où je le verrais face à face, alors que je louerais Dieu d'avoir dit telle parole, d'avoir fait telle chose, que je me sois relevé à tel moment et que la face du monde, sa face cachée actuelle ment, en a été vraiment transformée.

Pourquoi dis-je cela ? parce que nous ne sommes pas la lumière du monde, c'est d'ailleurs Jé­sus qui dit : "Je suis la lumière du monde". C'est donc Jésus agissant par nous. Il reçoit ce que nous faisons, l'être que nous sommes pour diffuser cette vie, pour diffuser cette force de puissance qui, comme le disait un enfant d'ailleurs hier : "ce sera la force de la res­suscitation". C'était aussi joli que la résurrection !

Frères et sœurs, ce n'est pas pour éveiller un espoir humain, mais c'est pour confronter notre im­puissance humaine face à l'écran de l'horreur, en di­sant que je suis un intervenant réel dans le combat et que j'ai à attendre, et c'est cela le cœur de la vie chré­tienne, je suis un homme qui attend la victoire, mais non pas la victoire pour moi, mais la victoire pour le salut du monde, un homme qui attend la victoire et qui sait que de ses propres yeux de chair, il ne verra pas cette victoire, mais qui a à intervenir souvent dans l'obscurité pour qu'un jour cette lumière qui m'est chère, que j'ai commencé à pressentir en moi, éclate comme en plein jour, et illumine toute la face des hommes enfin réconciliés et consolés.

 

AMEN

 

 

 
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