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ALORS TON OBSCURITÉ SERA COMME LA LUMIÈRE DE MIDI

Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 1-16
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (7 février 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

On l'appelle : "la Charte des chrétiens" ce pas­sage de l'évangile où il nous est ainsi révélé la joie pour les artisans de paix, ceux qui pleurent, pour les miséricordieux, pour ceux qui de toute manière sont affligés. Mais elle a fait couler beaucoup d'encre, cette charte des chrétiens, et l'on a dénoncé, à travers elle, ce que l'on a finalement stig­matisé comme étant une valeur infra humaine, celle de croire qu'il suffisait d'être pauvre, malheureux, d'être affligé ou de pleurer pour obtenir ainsi la paix, le Royaume de Dieu, la joie, la miséricorde.

Et depuis le siècle des Lumières, de Voltaire jusqu'à Nietzsche en passant par Marx, on s'est fait un festival pour décrier cet attentisme chrétien qui consiste finalement à dire : "souffrez, de toute façon on ne peut pas enlever la souffrance, mais vous serez heureux au ciel". Et de fait non seulement ça a fait marcher des foules entières, mais, encore aujourd'hui, je ne suis pas non plus certain que ceux qui se mettent encore en route n'aient pas la même conception lors­qu'ils pensent qu'à tous leurs malheurs, la seule ré­ponse c'est finalement non pas Dieu, mais le Ciel tout simplement. Autant dire que ce n'est pas d'abord une personne, ce n'est pas quelqu'un, mais c'est nous-mê­mes qui, à travers la notion même du ciel ou du para­dis, recherchons enfin la consolation, enfin le confort, enfin une petite maison agréable où finir ses jours, tranquilles comme si le paradis était une maison de retraite aseptisée où enfin on peut dans la douceur et dans l'éternité couler des jours tranquilles et paisibles.

Est-ce qu'une telle charte n'est ainsi que la ré­alisation ou la promesse de ce que nous pourrions appeler tout simplement nos rêveries et nos désirs, pour ne pas dire nos fantasmes. Certes ce passage d'Évangile recèle une certaine ambiguïté, et il a effec­tivement beaucoup de mal à être compris par l'ensem­ble de nos contemporains. L'homme est fait pour le bonheur, l'homme est fait pour le bien, l'homme est fait pour l'accomplissement de ses désirs Et si la so­ciété de consommation a une ambition et si on peut "lui trouver quelque valeur", c'est bien celle de vouloir répondre le plus simplement possible aux désirs de base de notre humanité Certes le problème, avec ou sans société de consommation, c'est que nos désirs ne se satisfont pas forcément de ce qui nous est donné de prime abord et que, du coup, on transforme telle ou telle manière de faire ou d'agir ou telle idée ou pensée qui nous vient en idéologie. Et c'est comme ça qu'en­suite l'homme est esclave, l'homme est sous le joug d'une dictature parce que tout simplement il n'y a pas adéquation entre ce qu'il porte en lui de son humanité, de ce qui le constitue vis-à-vis des désirs qui le moti­vent et la réalisation qui n'y correspond pas.

Alors, heureux les pauvres de cœur, heureux les doux, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim et soif de justice, ils obtiendront miséricorde. Aujourd'hui, que répondre ? Nous, nous sommes tombés peut-être dans un néo-christianisme, on ne veut plus nous reprocher de nos entendre dire qu'en attendant on souffre, mais qu'on sera heureux plus tard. Alors on a adopté la méthode "carrefour", c'est-à-dire "je positive", donc les Béatitudes ont été transformées en une sorte de supermarché où l'on obtient les choses les meilleures à plus bas prix. Ainsi on ne sait pas à qui profite le crime, si c'est à ceux qui vendent ou à ceux qui achètent, personnellement j'ai la réponse, mais transformer ainsi les Béatitudes en se disant "cette charte, c'est simplement pour se dire qu'il faut aller de l'avant", c'est vrai qu'on ne peut pas enlever le malheur ou la souffrance, mais malgré tout nous allons voir les choses sous un bon jour, nous dirons qu'il y a des valeurs de paix, de justice, de douceur, à la limite peu importe qu'elles ne se réalisent pas aujourd'hui, le tout c'est qu'elles nous rendent plus heureux parce qu'elles nous ouvrent un avenir, comme s'il suffisait de penser que dans l'éternité ça se fera.

En fait c'est oublier que l'éternité c'est aujourd'hui ou que le paradis c'est aujourd'hui, que finalement nous ne sommes pas simplement des gens qui attendons que quelque chose se réalise, mais de constater tout simplement que c'est déjà réalisé. Alors il nous faut reconsidérer cela en fonction de ce que nous vivons aujourd'hui, et surtout de la manière dont nous le vivons. Quel est le drame de ces Béatitudes ? quel est le drame de notre vie ? quel est le drame de notre société ? C'est tout simplement que nous nous sommes trompés de centre. En effet même lorsque l'on pense avoir réalisé parfaitement la charte des chrétiens, on se rend compte très souvent que nous nous sommes encore pris comme le centre des Béatitudes.

En effet, quel est celui qui est malheureux ? quel est celui qui n'est pas dans la paix ? quel est celui qui ne connaît pas la douceur et la miséricorde, qui a faim et soif de justice ? La réponse, c'est nous, et c'est encore nous, et c'est toujours nous.

Or effectivement dans ces cas-là, les réponses seront toujours ou fausses parce qu'elles ne corres­pondront pas à ce que nous croyons être nous-mêmes, ou bien elles seront ramenées à l'aune de nos idées, de nos pensées ou de la manière dont nous vivons la foi chrétienne. Je pense, dans ces cas-là, que la seule manière de comprendre réellement cette joie qui doit nous habiter malgré notre détresse, eh bien nous est donnée par la suite de l'évangile : "Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. Si le sel vient à perdre son goût, avec quoi salera-ton ? et si on met la lumière en dessous, sous le boisseau, qu'est-ce qui éclairera les ténèbres ? Eh bien rien".

Mais reconsidérer qu'on est le sel de la terre et la lumière, deux gestes d'ailleurs que l'on reprend pour le baptême, c'est considérer quelle est notre di­gnité. Cela dit, cette dignité du chrétien, nous le sa­vons bien, elle ne vient pas de nous, elle ne vient même pas de tout ce que nous pourrions faire ou dire de bien. Certes il faut le faire, mais cela n'est toujours que de l'ordre de la gratuité, c'est un don, être la lu­mière de Dieu pour les hommes, c'est un don. Et à quoi sert le sel ? pas à nous, à quoi sert la lumière ? pas à nous, elle sert aux autres. Le sel, c'est le sel de la terre, c'est pour la terre, la lumière, c'est la lumière des hommes, c'est pour les autres, c'est pour l'univers. Et c'est à ce niveau-là peut-être que nous pouvons comprendre tout ce que nous dit le prophète Isaïe : "Oui, partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtements, ne te dérobe pas à ton sembla­ble". Qu'est-ce qui se passera si on fait tout ça? "Alors ta lumière jaillira comme l'aurore et tes forces re­viendront rapidement. Alors tu bondiras de joie". Autrement dit : Alors tu es dépressif, tes forces reviendront. Alors tu es replié sur toi, ta vie changera. Alors tu te morfonds et tu ne penses qu'à toi, tu trouveras une nouvelle clarté. "Ta justice marchera devant toi et la gloire du Seigneur t'accompagnera. Et si tu appelles le Seigneur, le Seigneur alors répondra, et si tu cries, Il dira : "Me voici". Mais qu'est-ce qu'il faut faire ? Eh bien il faut "faire disparaître de ton pays le joug", il faut "faire disparaître de ton pays le geste de menace", il faut "faire disparaître de ton pays la parole malfaisante", ce qui détruit. "Si tu donnes de bon cœur à celui qui a faim et si tu combles les désirs des malheureux", que se passera-t-il ? "Alors ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme la lumière de midi". Ta vie morne et triste "sera comme la lumière de midi". Tes péchés, ton cœur brisé sera comme la lumière de midi. Alors oui, mais il faut avoir changé de centre. Il ne faut plus s'occuper de soi-même et simplement s'être ouvert à l'autre.

Cela dit, le vrai centre c'est s'ouvrir à l'autre pour l'autre, pas pour nous-mêmes, parce qu'effecti­vement si j'ai décrié notre vie centrifuge, il y a malgré tout le risque du centripète, celui qui croit faire le bien en se regardant le faire. Donc que ce soit centrifuge ou centripète, cela ne règle pas le problème, les "centri" sont à évacuer, il nous faut trouver le seul noyau qui est le Christ. Et c'est ce que dit saint Paul : "Je n'ai rien voulu savoir d'autre en venant, moi craintif et chétif". Oui, nous sommes, je suis craintif et chétif, c'est vrai, c'est trop dur d'annoncer la parole de Dieu, et j'ai crainte de la Parole de Dieu, c'est vrai, je suis craintif et chétif, "mais je n'ai rien voulu savoir d'autre que Jésus Christ et Jésus Christ crucifié". Et il l'a connu Jésus Christ crucifié, il l'a vu, mais il l'a vu dans le peuple juif, il l'a vu dans les païens, il a an­noncé la Parole, il l'a vu dans les Églises qu'il a cons­truites et bâties. Il a vu Jésus Christ crucifié et il n'a plus rien voulu connaître d'autre. Il a reconnu le vi­sage du Christ dans le visage de ses frères. Voilà, il avait trouvé un autre centre, et le sel avait du goût et la lumière avait la clarté, et les ténèbres, son obscurité s'était transformée en lumière du midi.

Mais voilà, il faut faire disparaître de ton pays le joug. Oui il faut dénouer les liens de servitude, il faut dénouer les liens de servitude de notre pays, de notre société. Mais n'allons pas si loin. Dénouons le liens de servitude, ceux de nos proches, ceux de notre famille, dénouons les liens de servitude de notre cœur. Combien de choses avons-nous liées ? de poids et de joug faisons-nous porter sur les autres ? le poids de nos reproches, le poids de nos insatisfactions, le poids de notre tristesse et de nos désirs inassouvis, nous les faisons porter aux autres, il faut délier le joug de ser­vitude, il faut enlever le geste de menace. Il suffit d'un simple regard ou d'une attitude tellement froide, ré­servée et distante à l'égard des autres pour qu'une communauté chrétienne, pour qu'une famille, pour que le proche comprenne qu'il est menacé, qu'il est menacé dans son identité. Nous ne lui laissons pas la place de vivre.

Si tu enlèves la parole de malfaisance. Oh frè­res ! La parole de malfaisance. Ce n'est même pas la peine de s'attarder. Et si tu donnes de bon cœur à celui qui a faim, c'est-à-dire si tu prends ta joie à ce que l'autre n'ai plus faim, qu'il soit peut-être plus rassasié que toi, s'il a été comblé dans sa faim, même si toi, tu ne l'es pas encore, c'est alors là que tu seras heureux. Oui et ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité à toi sera comme la lumière de midi.

 

 

AMEN

 

 
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