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TOUS MALADES !

Jb 7, 1-4+67 ; 1 Co 9, 16-19+22-23 ; Mc 1, 29-39
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (6 février 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Premier décalage proposé : "Or la belle-mère de Simon était au lit avec de la fièvre, sans plus attendre on parle à Jésus de la malade, Jésus s'approcha d'elle, la prit par la main et la fit lever, la fièvre la quitta et elle s'assit parmi les apôtres pour louer le Seigneur de ce qu'il avait fait pour elle". Au lieu de : "et la fièvre la quitta, et elle les servait".

Deuxième décalage : "Simon et ses compa­gnons se mirent à sa recherche, et quand ils l'ont trouvé, ils lui disent : tout le monde te cherche". Et Jésus leur répond : "allons-y et guérissons tous ceux qui souffrent et qui sont malades, continuons à an­noncer le royaume". Au lieu de : "Partons ailleurs dans les villages voisins afin que je proclame la Bonne Nouvelle car c'est pour cela que je suis sorti".

La belle-mère n'est pas intégrée au groupe des apôtres, elle les sert, elle reprend sa place et Jésus ne continue pas son oeuvre de guérison dans les bourgs où il a vécu enfant, où il est connu comme tel.

Nous parlons de maladies ! Ce qui rend tou­jours délicat le fait de parler "maladie" et qui en blo­que toujours la réflexion, c'est qu'on est tout de suite obsédé par l'idée de chercher la cause de cette mala­die. Et nos idées varient selon les maladies.

La grippe, c'est acquis d'avance, personne n'y est pour rien, c'est un petit virus qui se ballade et qui tombe aléatoirement sur les uns ou les autres.

Mais il y a les maladies psychiques. Quand on dit de quelqu'un : "C'est psychique !" Cela veut dire qu'il y est pour beaucoup, qu'il n'a rien fait contre ... L'inconscient est un sujet un peu vaste que je n'abor­derai pas maintenant, mais c'est certain qu'on doit y être pour quelque chose dans la maladie. C'est peut-être un peu plus compliqué !

Il y a la maladie somatique, la maladie psy­chique, et il y a aussi la maladie spirituelle, on n'en parle jamais, mais c'est la plus grave à mon avis. La maladie spirituelle se caractérise par un désintéresse­ment de Dieu, désintéressement qui se fait à petits pas, sans faire beaucoup de bruit. Cela ne soulève pas les montagnes de nos actualités internes et ce n'est pas non plus "la une" de nos médias personnelles. La maladie spirituelle se manifeste par le détachement progressif de notre relation avec Dieu, et à l'inverse, par un intérêt plus grand porté à ce qui semble mieux nous convenir. Nous sommes souvent malades spiri­tuellement, et il y a un lieu de guérison, un laboratoire extrêmement efficace qui s'appelle "la confession", il y a des très bons médecins qui sont des prêtres, et qui écoutent très bien ces genres de malades, étant d'ail­leurs eux-mêmes malades, donc ils connaissent bien cette maladie.

Devant la maladie, nous manifestons souvent de la compassion, or, Jésus lui, semble manquer un peu de compassion à la fin de l'évangile, on dirait qu'Il s'esquive devant les malades des bourgs dans lesquels il vient d'aller, il va ailleurs, comme si trop de compassion empêchait de bien réaliser ce qu'est la maladie. En effet, lorsque nous voyons quelqu'un souffrir, par solidarité, nous souffrons également, et cela peut nous empêcher d'en comprendre le sens et la réalité.

La maladie, c'est quand on ne peut plus ren­contrer l'autre. En Autriche, 40% des autrichiens sont devenus malades récemment : ils ne peuvent plus supporter l'autre, alors ils ont pris un "des leurs" qui leur ressemble.

Lorsque nous ne pouvons plus nous lancer en avant de nous-mêmes, en dehors de nous-mêmes pour rencontrer quelqu'un d'autre, nous sommes malades. Voyez par exemple la grippe, le corps fait la loi, il n'y a aucune raison de chercher à communiquer ... Il y a bien un frère qui rentre dans une chambre en disant : "ça va ?" -"Non !" et la porte n'a plus qu'à se refermer. Vous avez tous été plus ou moins malades, et même des maladies très graves, et de fait chaque maladie est une régression par rapport à la relation et à la rencontre avec l'autre.

Lorsque nous sommes accaparés par nous-mêmes de façon disproportionnée, c'est la maladie psychique. La maladie spirituelle, c'est quand l'Autre, Dieu, diminue en consistance dans notre vie. Il y a une sorte de point commun dans toutes nos maladies, c'est la baisse de l'intérêt de la rencontre avec l'autre, et peu importe où se situe la responsabilité, que nous subissions ou non, et cela va de pair avec la souf­france qui est le corollaire de la maladie. Le fait que la belle-mère de Simon vienne à table et serve, n'est pas une sorte de moquerie sous-jacente sur les belles-mères qui seraient faites pour la cuisine et les autres travaux ménagers, mais le fait qu'elle reprenne sa place et exerce sa fonction qui était la sienne au mi­lieu des autres est le signe de sa guérison. Et quand Jésus la délivre de sa fièvre, c'est justement pour qu'elle réintègre cette place où elle est là pour les au­tres, au milieu des autres. Jésus sent bien qu'on le prend pour une espèce de "guérisseur", un "soula­geur", et la perspective des gens est si obnubilante qu'ils ne pensent qu'à une chose : "Je vais être délivré de ce qui me fait souffrir". Mais Jésus voit ce qu'est vraiment la maladie : "Ta maladie est que tu ne peux pas me rencontrer, tu ne peux pas rencontrer quel­qu'un d'autre".

Parfois il est vrai, certaines maladies nécessi­tent une sorte d'isolement, nous avons besoin de bais­ser le rideau pour arrêter cet impératif de la rencontre de l'autre, parce que l'autre c'est l'autre, et qu'il est un lieu d'étonnement, de déception, d'admiration, de vie, de croissance, de maturité. Parce qu'il y a l'autre dans ma vie, je suis amené à me dépasser, franchir les frontières, briser mes certitudes paralysantes, et je suis incité à aller plus loin, plus haut, à grandir. Ainsi, de temps en temps nous avons besoin d'un certain répit dans notre corps, dans notre relation avec Dieu, dans notre relation avec les autres, pour souffler, pour récupérer, pour comprendre, pour explorer notre monde intérieur. Ensuite ayant dépassé cette crainte, cette peur de rencontrer l'autre, nous pouvons nous remettre en quête, en chemin pour rencontrer l'autre.

Face à la maladie, je l'ai déjà dit ici, notre vingtième siècle est fortement préoccupé par la souf­france : si nous pouvions faire cesser la souffrance des hommes. Je crains que cette souffrance ne fasse partie du paysage de l'horizon humain jusqu'à la fin des temps, car elle est une sorte de réalité humaine douloureuse, certes, mais elle en fera partie intégrante jusqu'au bout. Une sorte d'idéologie inconsciente peut nous faire rêver d'un moment où nous cesserions de souffrir des maladies, mais ce n'est qu'un rêve stérile.

Et encore une fois, je l'ai dit au début, la ma­ladie spirituelle, souvent mise de côté, est aussi im­portante que les deux autres. La maladie est à intégrer dans nos vies comme une réalité potentielle. C'est très facile d'en parler quand on est bien portant, j'en suis bien conscient, c'est très difficile de ne pas en parler quand on n'est pas plongé dedans et devant des gens qui souffrent terriblement dans la maladie, il vaut parfois mieux se taire. Pourtant, il nous faut en parler et y réfléchir avant ... là, maintenant, simplement pour essayer de ne pas sombrer dans une espèce de com­passion doloriste, quand la maladie fond sur un être proche, un parent. Car évidemment nous mourrons un peu avec cette personne, certains ressorts se brisent en nous de façon presque définitive, et bien souvent, ils ne peuvent se réparer.

Les frères et les sœurs nous sont donnés comme des moyens, comme des chemins, comme des étapes, comme des musiques préparatoires, une sorte de prélude pour attiser en nous le goût de Dieu. Tou­tes nos maladies sont comme des reculs, des régres­sions sur ce chemin que nous devons emprunter pour aller plus loin, et Dieu est toujours au terme. En fait, Dieu "sera" (au futur) à la fois plus grand, plus beau, plus loin, plus profond, et en même temps le fruit de toutes nos rencontres humaines. Plus nous nous ou­vrons, (c'est parfois un peu douloureux de s'ouvrir) à la réalité de l'autre, imprévisible, étonnante, désar­mante, agaçante, agressive, plus nous nous mettons en position d'imaginer que Dieu "est" Dieu, et qu'Il n'est pas simplement un fruit de nos projections intimes, de nos désirs et de nos convenances personnelles. Il y a une sorte d'étrangeté de Dieu qu'il nous est donné d'approcher par l'autre et nos maladies sont toujours des démissions dans cette recherche.

Frères et sœurs, nous sommes appelés à gué­rir ici spécialement de la maladie spirituelle, de ce qui fait effectivement notre gentille indifférence, notre tiède attachement, notre figure extérieure. Nous som­mes toujours invités par Dieu à venir vers Lui. D'une certaine manière, Dieu souffre de notre façon d'être là sans vraiment nous donner à Lui, mais, respectueux de cette liberté même qu'Il nous a donnée, ne peut pas nous forcer à la rencontre avec Lui, et pas davantage à accepter la guérison toujours offerte. Jésus s'en va dans les bourgs voisins, certes, et cependant, il y a une sorte d'entêtement à nous inviter, à briser dans notre cœur profond ce qui nous alourdit et nous em­pêche de nous élancer vers Lui notre Dieu notre Sei­gneur et notre Maître.

 

 

AMEN

 

 
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