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VA PLUS LOIN…

Is 6, 1-2 a + 3-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 12-11
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 février 2004)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Avance en eau profonde" ! Va au large, comme dit la traduction du texte liturgique. C'est une invitation, une phrase qu’on entend souvent lorsqu'on fréquente un peu le milieu ecclésial, si ce n'est dans la bouche de nos évêques, au moins dans celle de leurs responsables du service des vocations. Pas une plaquette où cette phrase n'apparaisse pas : "Avance au large". Il est vrai qu'il s'agit de l'appel des quatre premiers disciples dans l'évangile de Luc, et que cela sert d'invitation à essayer de susciter au cœur du peuple chrétien, des vocations. Bien sûr, pour ne léser personne, on nous dira toujours qu'il s'agit des vocations de toutes les personnes, selon toutes les conditions, qu'elles soient celles du mariage, ou religieuses. Cela dit l’accent est malgré tout mis pour nos pauvres diocèses qui n'ont plus de prêtres, sur la vocation sacerdotale.

Donc, "va au large", c'est par excellence l'appel à devenir prêtre. Mais est-ce que nous n'allons pas trop vite en interprétant cette phrase dans ce sens ? Je pose la question, parce que est-ce que Jésus a sorti un slogan à usage pour les services diocésains des vocations. Peuvent-ils le récupérer tel quel ? Est-ce qu'Il dit à Simon-Pierre : "Simon, je t'appelle à être pape à Rome et tu vas être évêque" ? "Et vous, les fils de Zébédée, Jacques et Jean, venez, vous allez être des prêtres". Ce n'est pas d'abord ce que fait Jésus. A y regarder de plus près, j'oserais même dire que Jésus a une manière surprenante d'appeler ceux qui vont devenir ses disciples. Ce n'est qu'après dans l'évangile de Luc, qu'Il va prier longtemps dans la nuit, et après toute cette nuit de prière, Il va en désigner douze. Effectivement, parmi ces douze, il y aura Pierre Jacques et Jean, et là, Il les institue comme apôtres.

Mais avant, je crois que l'appel est un petit peu plus large. Cela apparaît dans la manière, que je disais être surprenante, de Jésus de provoquer. Cela est important, puisque, j'aimerais dire, Il se mêle de ce qui ne le regarde pas. Refaisons la trame de l'histoire de ce passage de la pêche miraculeuse. Jésus nous dit-on est pressé par la foule, Il arrive sur le bord du lac de Génésareth, la foule est là et peut-être qu'Il n'est pas très à l'aise, pourtant Il a envie de s'adresser à cette foule. Il voit deux barques, Il s'embarque sans rien demander, dans le bateau de Simon. Il demande à Simon de s'éloigner un peu du rivage. Il prend de la distance, et Il fait prendre de la distance à Simon Pierre, alors que celui-ci avait peut-être d'autres choses à faire. En tout cas, on nous dit qu'ils étaient sur le rivage et qu'ils lavaient leurs filets. Ils venaient de pêcher toute la nuit, ils n'avaient pas pris grand-chose, ils réparaient leurs filets comme tous les pêcheurs et ils les lavaient. Voilà Simon embarqué dans sa propre barque pour écouter quelqu'un dont il a peut-être un peu entendu parler, mais sans plus, et qui se sert de son bateau pour s'adresser aux foules. Et ensuite, chose à laquelle Simon ne s'attendait pas du tout, Il lui dit : "Va en eau profonde et jette tes filets". Simon répond très exactement ce que sans doute n'importe quel autre pêcheur aurait répondu : "Nous avons essayé toute la nuit de prendre du poisson et l'on n'y est pas arrivé". Il faut s'imaginer en somme, quand je dis que Jésus se mêle peut-être de ce qui ne le regarde pas, que la situation c'est un peu comme si Jésus arrivait dans votre travail et qu'Il vous dise ce qu'il faut faire. Il arriverait chez les militaires, il verrait un commandant et lui dirait : voilà, faites avancer vos troupes par là, et puis nous allons appliquer telle stratégie. Le commandant lui dirait à juste titre : écoutez, nous avons fait cela pendant plusieurs jours, laissez-nous faire, nous avons fait les hautes écoles de l'armée et de la guerre, nous savons ce que nous avons à faire. Ou encore, imaginez un professeur ou un instituteur, Jésus arrivant avec une certaine foule, il commence à les enseigner, et puis Il dirait au professeur : recommencez votre cours, reprenez tel chapitre, travaillez dans ce sens. Il est certain que le professeur lui dirait : c'est moi qui fais le cours, et je sais ce que je fais, du moins, on peut l'espérer. Prenez votre emploi, prenez votre profession, votre activité, que vous soyez avocat, ou plombier et imaginez quelqu'un qui vient vous dire ce que vous devez faire alors que vous venez de le faire et que vous savez ce que vous avez à faire. C'est exactement ce qui arrive, Jésus dit à Simon : "pêche, vas-y, fais donc ton travail, avance en eau profonde". Et Simon répond : "Mais je l'ai fait. - Va plus loin".

Il me semble que c'est d'abord cela qui est important dans la parole que Simon entend. Le mot "parole" revient trois fois dans cet évangile. La parole, parce que la foule suit pour écouter la Parole de Dieu ; la Parole à Simon au cœur même de sa vie ; et puis la Parole qui est dite à ces pêcheurs de le suivre, Lui, Jésus. Simon se confronte à la Parole de Dieu, non pas en allant à un groupe évangélique, non pas en faisant des études au séminaire pour être un bon apôtre, mais bien dans le quotidien de sa vie. Au cœur même de son travail et de sa responsabilité, il est confronté à la Parole de Dieu. L'exercice de son appel ou de sa vocation, si appel ou vocation il y a, ne se fait pas de l'extérieur mais à l'intérieur de sa réalité, de ce qu'il connaît. Ce qui signifie, quand on nous rabâche, que finalement l'appel c’est ce que chacun doit ressentir dans sa vie, que tout appel est à l'intérieur de son existence comme ce que Jésus fait pour Simon. Est-ce que Jésus sait d'abord qu'Il fera de Simon ce pêcheur d'homme ? Peut-être qu'Il le découvre justement au moment où Simon exerce son métier de pêcheur. Jésus voit bien en lui quelque chose qui va bouleverser sa vie : "N'aie pas peur, tu seras pêcheur d'hommes". Je comprends qu'il y ait de quoi avoir la frousse, parce qu'Il lui dit : désormais tu vas faire la même chose, mais plus loin, et tu vas le faire non plus avec des poissons, mais avec des hommes.

Dans notre vie à nous, Jésus nous parle. Dans notre vie à nous parce que nous sommes chrétiens, porteurs de cette Parole de Dieu, parce que prêtres, prophètes et rois par notre baptême. Dans notre vie, nous nous confrontons à cette parole de Dieu et souvent, nous recherchons ailleurs l’écho de sa voix. Or ce n’est pas dans d'autres domaines que ceux qui nous sont donnés de vivre que l’appel surgit. Cette relation à Dieu c’est à travers notre profession, notre famille, à travers la réalité quotidienne de notre vie, quel que soit d'ailleurs notre état que cela se réalise. Pas d'état supérieur à un autre, pour rencontrer Jésus, pas plus les gens mariés que les célibataires, pas plus les prêtres que les moniales, pas plus un homme qu'une femme. Nous sommes tous appelés à cette rencontre avec Jésus, il n'y a pas de privilégiés de la rencontre et de la confrontation à la Parole de Dieu. Mais en revanche, à chacun d'entre nous, il est adressé cette parole : "Va en eau profonde, va au large". Autrement dit, c'est dans ce que tu connais qu'il faut creuser, c'est dans ce que tu vis qu'il faut encore faire croître, c'est dans ce que tu appréhendes dans ton quotidien qu'il faut pousser, aller plus loin, aller au large, dans ce que tu connais. Finalement, nous, notre vie est faite à chaque fois de multiples limites, nous mettons des limites à notre vie familiale, nous mettons des limites à notre vie professionnelle, nous mettons des limites à notre vie spirituelle. Et dans ces cas-là, nous avons un monde qui n'est pas fait d'océans, mais qui est fait de petits rivages, à chaque fois, de limites. Nous avons alors du mal à nous dire : oui, cette parole est un appel à aller au large avec ma famille, à aller au large avec ceux que je rencontre dans ma vie professionnelle ou sociale, à aller au large avec ma communauté chrétienne et dans ma vie spirituelle. C’est là plus certainement que nous entendrons ce qui bouleversera notre vie. Maintenant, tu es allé au large, tu peux aller encore plus loin, je ferai de toi désormais un pêcheur d'hommes.

Vous le voyez, il y a là pour notre Église aujourd'hui un véritable enjeu. Bien sûr, nous manquons de prêtres, bien sûr, nous nous lamentons, bien sûr, il nous faut redoubler notre prière parce que l'Église ne peut pas vivre sans le sacerdoce. Mais Il y a une phrase qui m'a marqué récemment, en lisant ce que je n'avais pas encore fait, le "Dialogue des carmélites" de Bernanos. La prieure dit à un moment dramatique : "Quand les prêtres manquent, (elle le dit à sa communauté, c'est la révolution française, et ou bien on les tue, ou bien ils sont obligés de fuir), les martyrs surabondent et l'équilibre de la grâce se trouve ainsi rétabli". Je trouve cela fantastique que l'on puisse écrire une telle chose à un moment d'ailleurs, à l'époque de Bernanos, où il ne manquait pas de prêtres.

"Quand les prêtres manquent, les martyrs surabondent et l'équilibre de la grâce se trouve ainsi rétabli". Les martyrs, qui sont-ils ? C'est chacun d'entre nous, car l'équivalent du mot martyr, on peut presque le dire, c'est le mot "baptisé", et que martyr veut dire "témoin". Et quand je dis que c'est chacun d'entre nous, je ne vous souhaite pas bien sûr d'être torturés et de verser votre sang mais d'être vraiment témoins, donc d'être vraiment martyrs. Autrement dit, ce ne sont pas les prêtres qui font les témoins, mais ce sont les témoins qui font les prêtres, ce sont les témoins qui appellent au sacerdoce, ce sont les témoins qui vont faire naître et surgir et grandir cette Église que Jésus a commencé très simplement avec des gens, dans leur profession, dans leur travail, et les a appelés à aller plus loin, à aller au large.

Il me semble, et je ne veux pas remplacer les services des vocations ni les appels au sacerdoce, ni reprendre la tarte à la crème "que ce sont les baptisés maintenant, qui doivent faire et prendre la place des prêtres", ce n'est pas cela. Mais comme Jésus appelle chacun d'entre nous, c'est au cœur de ce qui se réalise dans notre vie que le véritable enjeu se joue. Oui, si nous entendons dire alors qu'on ne s'y attend pas, et qu'on croit connaître très bien les choses parce qu'on a posé toutes les limites à notre monde et à notre mode vie, si on s'entend dire quand même : "Avance au large" qu’allons-nous faire ? La question qui nous est alors posée nous avons à y répondre, je crois, et à découvrir que nous pouvons aller bien plus loin, et pas dans l'extraordinaire, mais dans l'ordinaire de notre vie. Ainsi nous comprendrons que la grâce, le salut, la Parole de Dieu, c'est vraiment pour aujourd'hui, c'est vraiment pour nous, et cela nous engage.

AMEN

 

 

 
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