Photos

GUÉRISONS ET VULNÉRABILITÉ HUMAINE

Jb 7, 1-4+67 ; 1 Co 9, 16-19+22-23 ; Mc 1, 29-39
Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (8 février 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Guérison de la belle-mère de Pierre

 

Frères et sœurs, il faut bien le dire, le texte que nous venons d'entendre relatant une journée type de la vie de Jésus, nous met dans un certain malaise. En effet, on a l'impression que ce nombre très grand de miracles dans les évangiles, c'est un peu excessif. Cela nous gêne de voir Jésus opérer des guérisons qui ont toujours un peu la même tonalité que celle de la belle-mère de Pierre. La belle-mère de Pierre, évidemment, c'est un peu comme une fleur à son chef des disciples, elle a la fièvre, on la guérit, c'est très utile puisque après, elle vous sert le repas. Des guérisons comme cela, c'est très intéressé. En plus, on ne nous donne aucun détail, pas de diagnostic, la plupart du temps, cela reste dans le flou. Quand ce sont des aveugles, des boiteux, on y voit clair ! (pardonnez-moi l'expression). Mais quand ce sont des possédés du démon, on se demande de quoi il s'agit : est-ce que ce sont des gens qui ont mal résolu leur complexe d'Œdipe, ou des hystériques, ou des paranoïaques, ou des déments ?

Il y a surtout cette manière de Jésus de dire trois mots, et immédiatement après la personne est guérie. Nous qui vivons dans une atmosphère rationaliste, nous avons décrété, même si nous sommes des esprits très ouverts puisque nous sommes religieux, que tout ce qui dépassait les normes de la science telle que nous la connaissons, était à priori suspect.

Je voudrais commencer par un constat. Aux dires d'un des grands spécialistes modernes de la vie de Jésus (Meier), s'il y a une chose certaine dans l'activité de la vie publique de Jésus, ce sont les miracles de guérison, et en priorité les miracles de guérisons qui sont d'une proportion exceptionnelle par rapport aux autres miracles comme la tempête apaisée ou la multiplication des pains, qui sont comme des remises en ordre du cosmos. Les miracles de guérisons adressés à des gens personnellement sont le pain quotidien du ministère de Jésus. Contrairement à ce que nous pensons, dans le monde juif, il n'y avait que très peu de thaumaturges, très peu de faiseurs de miracles. Autrement dit, la présentation de Jésus comme quelqu'un qui fait des miracles ne vient pas d'une espèce d'atmosphère socioculturelle de l'époque qui voudrait que si l'on voulait épingler un personnage un peu illustre il devait opérer des miracles. En réalité, cela vient de ce que Jésus lui-même a été reconnu par ses contemporains comme quelqu'un qui faisait des miracles. Vous aurez remarqué que dans les évangiles, très souvent, on s'aperçoit que c'est la renommée publique de Jésus ou même des personnes qui conduisent elles-mêmes un grabataire, une personne malade, ou qui fait demander la télé guérison, la guérison à distance.

Première constatation : on ne peut pas déduire que l'activité de guérisons de Jésus vient d'une sorte de mentalité de l'époque. C'était plutôt le contraire, on n'a qu'un ou deux exemples dans toute la littérature juive contemporaine de Jésus de personnes qui "auraient" fait des miracles et que l'on rapporte d'ailleurs avec un certain doute. D'autre part il faut bien dire que jamais la polémique entre les juifs qui ne suivaient pas Jésus et ceux qui étaient convertis et qui suivaient Jésus, jamais cette polémique n'a porté sur le problème de la validité des miracles. On pouvait porter la polémique sur le fait de la permissivité du miracle le jour du sabbat par exemple, mais on ne dit jamais à Jésus : est-ce que tu l'as vraiment guéri ou pas ?

Deuxième constatation : il semble bien que Jésus lui-même ait voulu que les miracles soient une de ses activités majeures. Cela peut nous surprendre un peu plus et cependant c'est très important. Quand on compare le ministère de Jean-Baptiste d'un côté et le ministère de Jésus de l'autre, on s'aperçoit que les deux profils de mission sont très différents, et même sur certains points, opposés. Pour Jean-Baptiste, sa mission consiste à dire : le Royaume va venir et vous allez voir ce que vous allez voir, cela va être terrible ! Jésus a connu cette prédication, il a même sans doute vécu quelque temps aux côtés de Jean-Baptiste, mais il n'a pas adhéré à ce message. S'il a connu cette mission, il n'a pas voulu la suivre. Au contraire, Jésus a engagé un tout autre processus. Il disait : le Royaume de Dieu non pas va venir, mais vient (première différence), et le signe qu'il vient, c'est que je fais des miracles (deuxième différence). C'est précisément ce qu'il répond à Jean qui pose les questions dans sa prison et semble-t-il, ce dialogue à distance est très important. Quand Jean-Baptiste se demande si vraiment Jésus annonce le Royaume parce que sa prédication ne fait pas peur et ne terrorise pas, Jésus répond : non seulement je ne terrorise pas, mais les aveugles voient, les sourds entendent et les morts ressuscitent. Jésus caractérise l'originalité de sa prédication et de sa mission par le fait qu'elle est accompagnée de miracles qui soulagent la souffrance humaine. C'est une tout autre perspective sur le Royaume et qui est évidemment essentielle.

Alors, ne me demandez pas comment se faisaient ces miracles. Le même historien auquel je faisais allusion tout à l'heure et qui a étudié un par un tous les miracles de Jésus (peut-être que certains d'entre vous s'en souviennent, j'en ai parlé l'an dernier au cours d'un exposé), ce même historien disait ceci qui me paraît être du bon sens : quand vous pensez que pour un miracle à Lourdes, il faut un dossier de cinq ou six mille pages pour établir non pas le miracle, mais le fait que cela ne s'explique pas par la science telle qu'on la connaît maintenant, ne me demandez pas pour des miracles qui sont racontés en trois lignes, de vous dresser un dossier médical pour prouver la véracité des faits. C'est un autre problème. Effectivement, nous avons les évangiles qui rapportent chacun une vingtaine de miracles. Mais que s'est-il passé dans le nerf optique de l'aveugle-né? Nous ne le saurons jamais. Que s'est-il passé dans le nerf sciatique du grabataire qui s'est mis à marcher, à gambader et à louer Dieu ? Nous ne le saurons jamais. Mais, ce qui est certain, c'est que dans le monde dans lequel vivait Jésus, son activité de faiseur de miracles était reconnue comme originale et lui-même ne l'a jamais reniée. La seule chose qu'il demandait (c'est ce qu'on vient de voir par exemple dans l'évangile de ce jour), généralement quand il guérissait, il demandait aux personnes guéries de ne pas ébruiter l'affaire, ce qui en général n'était pas respecté (la presse et la télévision, c'est toujours calamiteux).

Aujourd'hui, on ne peut pas mettre en doute sérieusement le témoignage et l'intention de Jésus concernant le miracle. Mais la question rebondit. Nous sommes tellement soupçonneux vis-à-vis du miracle : est-ce qu'on peut vraiment croire des gens ou un personnage comme Jésus qui a tellement misé sur le miracle ? Au fond, peut-être que c'était un bon cheval au premier siècle, mais il n'est plus aussi valable au vingt-et-unième. Peut-on vraiment essayer encore de justifier le miracle en pensant que Jésus s'est mis dans un drôle de pétrin ?

Là-dessus, il faut être assez clair, et c'est la raison pour laquelle j'ai choisi ce thème de notre réflexion ce matin. Aujourd'hui, c'est une journée comme il y a des journées consacrées mondialement à la femme, aux enfants, aux grands-mères, etc … aujourd'hui, il y a donc une journée consacrée au monde de la santé, aussi bien les soignés que les soignants. Evidemment, si c'est devenu une préoccupation aussi centrale, si c'est le sujet majeur d'angoisse de la société moderne, la maladie et notamment la maladie incurable, c'est que vis-à-vis de la maladie et de la souffrance, nous avons complètement modifié notre manière de voir, et si l'on peut dire, notre logiciel. En effet, pour nous aujourd'hui, c'est heureux dans un certain sens mais malheureux dans l'autre, le problème de la maladie et de la guérison est devenu sans qu'on le veuille ou non, un problème scientifique et technique. Vous avez mal dans le dos ? Vos vertèbres ne sont pas en place ? Chirurgie, anti-inflammatoires, thalasso-hérapie ! Vous avez mal à la gorge ? O.R.L., antibiotiques ! Vous avez le choléra ? Quarantaine, traitement de cheval pour essayer de vous empêcher de perdre toute l'eau qui s'écoule de votre corps ! pour nous, notre première approche est technique.

Cela engendre un certain nombre d'effets pervers : puisque les médecins ont de tels moyens techniques, si ma grand-mère meurt à cent dix-huit ans, c'est de la faute au médecin qui lors de la dernière grippe ne lui a pas donné le bon antibiotique. Aujourd'hui, et l'on s'en étonne, le milieu médical pratique une méthode du parapluie pour essayer de se protéger de cet acharnement qui veut que si l'on se met entre les mains d'un médecin, il faut qu'il soit plus qu'un magicien. Jésus à côté, c'est un enfant de chœur. Il faut qu'avec des moyens purement humains (Jésus au moins avait la révélation et la grâce surnaturelle), les pauvres médecins aujourd'hui avec les pauvres moyens qui sont à leur disposition doivent arriver à vous guérir à coup sûr. S'il y a erreur de prescription, ou si le médecin ne vous plaît pas parce que s'il prescrit des médicaments que vous n'avez pas vu recommandés sur internet, c'est le dernier des derniers.

Nous avons acquis une mentalité purement technique vis-à-vis de la maladie. C'est évidemment faux. Qu'il y ait des éléments techniques qui interviennent dans le processus de guérison, c'est tout à fait vrai. Mais sur la base de cela, le corps humain étant une machine si compliquée, les réactions psychologiques de l'individu étant tellement difficiles à saisir, on ne peut préjuger sur rien. Par conséquent, sous prétexte de scientificité et de technicité, nous sommes en train de nous cacher la réalité fondamentale que devrait nous révéler toute maladie. Simplement un saignement de nez ou une petite toux rauque le matin, c'est le signe que notre vie a quelque chose de fondamentalement fragile et vulnérable. La médecine ne s'exerce que sur le fond de cette vulnérabilité, de cette fragilité de l'homme et la médecine ne le contrôle pas. Que l'homme soit mortel, c'est un fait qui existe avant les médecins. Ils ne viennent qu'après pour essayer de faire quelque chose, mais ils ne peuvent qu'essayer de faire quelque chose ! Ils le font le mieux possible, mais ils ne sont pas sorciers. Même avec des moyens techniques extrêmement appréciables, ils ne sont pas capables d'enlever cette réalité qui est que dès que vous êtes malade (c'est surtout chez les messieurs d'ailleurs, dès qu'ils sont malades, on a l'impression qu'ils vont mourir, il faut que leur femme soit d'un dévouement et d'une attention extraordinaire, parce que "eux", ils souffrent !), on essaie de faire reculer la réalité de l'échéance. En fait, on se retire petit à petit du véritable champ de regard sur la souffrance et la maladie qui est cette condition fondamentale de la vulnérabilité humaine et l'on demande au médecin (et c'est cela le piège) : monsieur le médecin, épargnez-moi ce regard sur la fragilité de ma vie par rapport à la mort. Donc, on ne veut plus voir en face que notre vie n'est pas entre nos mains, mais que notre vie est un don, c'est un cadeau.

Dans les sociétés où nous n'avions ni les antibiotiques, ni le scanner, ni les techniques sophistiquées que nous connaissons actuellement, il est évident qu'on tombait comme des mouches. La mortalité infantile dans l'Antiquité, vous n'imaginez pas ce que c'était, les épidémies étaient catastrophiques. Par conséquent, on comprend mieux le texte de Job que nous avons lu tout à l'heure. A cause de la fragilité humaine et de la souffrance humaine, la vie est une corvée. Il le dit carrément, mais au moins, il le dit, il le reconnaît. Il reconnaît fondamentalement cette vulnérabilité et cette fragilité de l'existence et de la vie humaine : je n'ai pas la maîtrise de ma vie.

C'est pour cela que Jésus a choisi le miracle, cette activité de thaumaturge. Il voulait dire à l'homme : je viens te rencontrer là où précisément où tu es en face de la vulnérabilité de ton existence. Je viens t'apporter le salut de façon, hélas, très sélective, car il y avait des millions de malades à l'époque où Jésus a exercé son ministère, et il n'a fait que quelques guérisons. Il a voulu manifester que lorsqu'il apportait le salut, il ne l'apportait ni en-dehors du corps humain, ni en-dehors de l'âme humaine, mais il venait l'apporter là où le corps et l'âme humaine sont dans la plus grande fragilité. Ce qui est intéressant dans la guérison de la belle-mère de Pierre, ce n'est pas qu'elle leur ait fait un bon couscous après sa guérison. Ce qui est intéressant c'est que le Christ lui a révélé à la fois que la fragilité de son état manifestait qu'elle pouvait être vouée à la mort, comme l'on dit un certain nombre de philosophes au siècle dernier, mais que en même temps, lui-même venait s'occuper dans l'homme de cette partie-là vouée, minée et menacée par la mort. Les miracles de Jésus, loin d'être simplement des arguments apologétiques pour prouver son origine divine et sa puissance, en réalité, les souffrances et les maladies sont le terrain que Jésus avait choisi pour manifester la délicatesse avec laquelle il venait s'approcher de l'homme dans sa réalité la plus fragile et la plus menacée.

Si aujourd'hui par exemple la médecine a un peu changé son fusil d'épaule c'est venu par le docteur Habivin qui lui-même est le réel inventeur des soins palliatifs. Il avait dit un jour : dans ma faculté de médecine, on ne m'a jamais parlé de la mort. Et c'est cela qui lui a fait se poser la question : quand je suis devant certains patients qui vont mourir, comment faut-il faire ? C'est là qu'il a pensé qu'il fallait des soins palliatifs, c'est-à-dire, l'accompagnement de la personne sans la terroriser, pour qu'elle réalise la fragilité de son état, et que ce passage vers la mort soit humain. Si la médecine aujourd'hui commence à reconnaître ses limites, c'est parce que le rêve prométhéen de maîtriser totalement la vie a pratiquement échoué. Maintenant, c'est peut-être quelque chose de plus vrai, de plus raisonnable et de plus humain : nous sommes, que ce soient les soignants, que ce soient patients, nous sommes face à la vie dans sa fragilité et nous sommes invités à porter sur cette réalité, un regard différent. Ce n'est plus ce regard technique et scientifique qui manipule la vie (on aura toujours besoin des médecins, rassurez-vous), mais par-delà, dans sa globalité, cette réalité de la fragilité humaine dit exactement ce que nous sommes. Or, qu'est-ce que l'évangile sinon cette parole qui nous révèle à nous-mêmes sous le regard de Dieu ?

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public