JE NE SUIS PAS VENU ABOLIR LA LOI MAIS L'ACCOMPLIR

Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 13-16
Sixième dimanche du temps ordinaire ??? année A (12 février 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

« Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir ».
Frères et Sœurs, la foi chrétienne est-elle désespérante ? Si on en juge par une première lecture de ce que nous venons d’entendre, la réponse est « oui », car on a l’impression que Jésus (est-ce pour justifier son pouvoir de contestataire face aux prescriptions de la Loi ?) dit simplement qu’il va faire de la surenchère. Jusque-là, on disait qu’il ne fallait pas commettre d’adultère, maintenant chaque fois que vous feuilletez un magazine, vous commettez inévitablement un adultère, parce que la collection de personnes généralement assez affriolantes qui vous sont exposées sont là précisément pour susciter le désir. Il ne faut pas se faire d’illusions, si on comprend la parole de Jésus de la façon que je viens de décrire, nous sommes tous adultères, nous sommes tous meurtriers. Qui n’a jamais dit du mal de personne ? J’attends. C’est désespérant. Qui n’a jamais eu de chicanes avec son voisin et avec ses collaborateurs au travail ? Personne. On a envie de considérer que l’enseignement de Jésus est tellement élevé, qu’il a mis la barre si haut, qu’il est absolument impossible de faire quoi que ce soit. Nous sommes donc voués au désespoir.
Je vous signale d’ailleurs puisqu’on en parle en cette année 2017, cinq-centième anniversaire de la Réforme protestante (1517), que c’est un des aspects de la crise personnelle qu’a vécue Luther lorsqu’il s’est rendu compte qu’il n’arrivait pas à faire tous les actes religieux (et Dieu sait qu’à cette époque-là, la vie religieuse était remplie de petits actes, de détails, de subtilités de couvent et de monastère). Jamais il n’arriverait à satisfaire aux exigences de la Loi, la loi de l’évangile et la loi de son couvent d’augustins. Dans les années 1515-1517, Luther est passé par une sorte de crise de désespoir mystique, il était désespéré de lui-même.
C’est vraiment la question : le christianisme, le Christ mettent-ils la barre si haut qu’il nous faut finalement désespérer de nous-mêmes ? C’est sûr, la doctrine est très belle, c’est magnifique, il faut être attentif au moindre détail de sa vie, mais ça n’est pas possible. Il faut quand même le dire une bonne fois pour toute, c’est impossible. De quoi s’agit-il ? Jésus a-t-Il vraiment voulu dire cela ? A-t-Il voulu dire qu’Il a porté les exigences de la Loi si haut que nous ne puissions plus désormais nous permettre aucune bavure ? Pas la peine de faire des allusions à la situation politique actuelle, mais c’est exactement le problème. Peut-on avoir des hommes politiques absolument intègres, qui vivent l’évangile au pied de la lettre depuis le premier détail jusqu’au dernier centime ? Eh bien, non.
Alors, nous pourrions penser que s’il en est ainsi, mangeons et buvons, entrons dans une sorte de laxisme religieux absolument tranquille et paisible. Et comme disait l’autre : « On fait ce qu’on peut, et comme on peut peu, ça ne fera pas grand-chose ! » A ce moment-là, on tombe dans le travers inverse, et on peut tourner le problème dans tous les sens, entre d’une part des exigences impossibles à réaliser, et d’autre part, le fait d’en prendre tranquillement son parti, de toute façon on n’y peut rien, et ce qu’Il nous demande est au-dessus de nos forces. Que faire ? On attend que ça passe ?
Et c’est peut-être un des problèmes fondamentaux, pas simplement de l’Eglise et des chrétiens, mais de nos sociétés actuelles : que faire de la morale ? Que peut-on faire de la morale ?
Je vais essayer de répondre pour ce qui est du Christ et de l’Eglise. Et j’espère une réponse qui vous remontera le moral et qui vous permettra de mieux comprendre ce que Jésus a voulu nous dire. Reprenons la phrase, clé de tout ce passage que nous venons d’entendre : « Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l’accomplir ». Reconnaissez que spontanément, nous imaginons que cette phrase signifie : « Je ne suis pas venu vous prêcher les observances de la Loi, mais je suis venu les poser plus haut pour que vous les accomplissiez vous-mêmes ». Comme si la parole que Jésus prononce à ce moment-là s’adressait à nous, et nous disait : « Jusque-là, vous aviez des préceptes de la Loi extrêmement généraux, déjà très difficiles, mais relativement réalisables. Et maintenant, je vais mettre la barre encore plus haut. Si vous voulez les accomplir, il va falloir être des super pharisiens, des super saducéens, des super religieux, des super bouddhistes et des super musulmans ».
On a ce phénomène avec les enfants : à force de leur donner des idéaux tellement élevés, de leur dire qu’ils doivent absolument faire Polytechnique, non seulement ils ne font pas Polytechnique, mais en plus on ne sait pas ce qu’ils font après. La méthode pédagogique de Dieu serait-elle de venir nous mettre la barre très haut ? Ce serait quand même un paradoxe ! Parce qu’au moment où Jésus parle, il s’adresse à de pauvres gens qui sont déjà accablés. Nous, aujourd’hui, nous avons nos assurances sociales, nos petits arrangements moraux, et notre société qui ne va pas très bien ne va pas si mal que ça. Donc, si on nous prêche cela, ça nous passe dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Mais la population qui suivait Jésus avait encore plus de raisons que nous d’être désespérée, surtout si Jésus était vraiment venu dire : « Vous en avez déjà une couche avec l’enseignement des scribes et des pharisiens, eh bien moi j’en rajoute une autre couche », ce qui est la lecture spontanée que nous faisons de ce texte ; évidemment, c’était encore plus désespérant pour eux.
Il faut lire ce texte littéralement : « Je ne suis pas venu abolir [Jésus n’a jamais contesté les exigences morales] mais accomplir ». Qui est le sujet de "accomplir" ? C’est "je", c’est le Christ. Nous, nous croyons toujours : « Je ne suis pas venu abolir la Loi dont vous subissiez déjà le poids et les conséquences, mais je suis venu vous en rajouter sur le dos ». Non ! Il est venu non pas abolir la Loi, c’est-à-dire qu’Il n’a pas contesté les exigences fondamentales de la Loi, mais Il est venu les accomplir Lui-même. Et c’est là toute la différence. Pour montrer la façon dont Il veut accomplir les exigences de la Loi, l’accomplir, la porter au maximum, Il va donner une sorte de portrait-robot de la perfection, par rapport à laquelle nous savons tous que nous serons toujours déficients.
Jésus n’est pas dupe, Il évalue très bien la description qu’Il va donner de l’accomplissement de la Loi. "Accomplir" ne veut pas nécessairement dire "faire", mais "porter à la plénitude" : « Je vais vous montrer où normalement doit conduire la Loi ». Et c’est pour ça qu’ensuite, Il se pose en exégète, en interprète de la Loi. Il dit : « Vous avez entendu qu’il a été dit cela, mais moi, je vous dis qu’en réalité, ce que la Loi voulait dire, c’était ça ». Il est en train de développer la quintessence de ce que la Loi peut être, et qu’est la Loi si ce n’est le désir de Dieu sur nous ? Il dévoile, et c’est ce qui est merveilleux, le regard de son père sur chacun d’entre nous, tel que Dieu nous voit, c’est-à-dire comme Il voudrait que nous soyons.
Jésus ne dit pas : « Il faut le faire sinon vous êtes perdus ». Il dit : « Si vous voulez vraiment découvrir ce que Dieu attend de vous, Il attend encore beaucoup plus de vous que l’interprétation traditionnelle des scribes, des pharisiens, des légistes et des docteurs de la Loi, qui eux, finalement, ont toujours essayé de combiner des petits arrangements ou de faire des moyennes sociologiques ». Voilà la finesse de ce grand discours sur la montagne. Jésus n’est pas en train de dire : « Je vais vous coller un programme impossible », mais « Je viens vous révéler toutes les exigences de la Loi. Vous allez bien voir, vous n’y arriverez pas ». D’ailleurs, dans tous les exemples qu’Il prend, nous nous sentons tous absolument visés.
Mais que signifie : « Je suis venu les accomplir ? » Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est un texte d’une immense espérance, car s’Il vient les accomplir, c’est Lui qui les accomplit. Et Il les accomplit par nous. C’est ce qu’on appelle le don de l’amour de Dieu, et le don de la grâce. Là où les hommes croyaient que toutes les exigences religieuses, morales et spirituelles étaient des choses qu’ils s’imposaient, qu’ils se proposaient comme un défi, comme une sorte d’entraînement sportif pour remporter le prix et la médaille, Jésus dit : « Non, ne le prenez pas comme ça. C’est Moi qui vais l’accomplir en vous. C’est vous qui serez le lieu même où Moi, j’accomplirai les exigences de la Loi. Mais à ce moment-là, ne réclamez pas pour vous-mêmes ce que j’aurai fait en vous et par vous ». Et c’est pour ça que c’est d’un immense optimisme. C’est comme si Jésus disait, à ces hommes, à son auditoire, et à nous aussi : « Je sais très bien que vous n’y arriverez pas ». Et je pense que Dieu le sait très bien. Il nous connaît mieux que nous nous connaissons nous-mêmes. Notre faiblesse ne lui est pas cachée. Mais malgré cela, il affirme : « Je te le promets, j’accomplirai la Loi. J’accomplirai cette figure de plénitude que je veux pour toi ». C’est un programme extraordinaire. Programme impossible certes, mais extraordinaire. C’est Dieu qui défie l’impossible.
Quand nous défions l’impossible, nous sommes généralement amenés plus ou moins vite à échouer lamentablement, Dieu nous dit : « Nous allons essayer de ne pas échouer. Je vais construire cela avec vous ». Ce discours sur la montagne n’est pas l’occasion de désespérer l’homme, mais c’est l’occasion de dire à l’homme : « Tu peux plus que tu ne crois, à condition de ne pas compter que sur toi-même ». Ça ne veut pas dire qu’il faut être laxiste et attendre les bras en croix que le Saint-Esprit nous envoie des interventions divines ; ça veut dire qu’à partir du moment où l’on a compris comment ça fonctionne, et où l’on a compris que c’est Dieu qui peut Lui-même venir intervenir en nous et par nous, alors la vérité même de notre être commence à apparaître.
Je voudrais simplement terminer en deux mots puisque nous prions aujourd’hui plus spécialement pour les malades. L’expérience de la maladie, finalement, est peut-être assez révélatrice de cela. Qu’est-ce que la maladie ? C’est le fait de sentir, plus que jamais ce que c’est bien d’être en bonne santé, et de ne pas pouvoir nous y remettre par nous-mêmes. On a trouvé les antibiotiques et un certain nombre de produits, certes. Mais fondamentalement, être malade, c’est être confronté dans son corps, dans sa chair, dans son psychisme, à l’incapacité que nous avons de nous en sortir par nous-mêmes. Et c’est sentir, d’une façon plus forte que jamais, comment la loi de la bonne santé, est une chose "inatteignable". C’est ici le même problème.
Jésus n’est pas venu inventer ni l’aspirine, ni les antibiotiques, ni les corticoïdes. Jésus a dit : « Je vais prendre votre souffrance ». Tel est le mystère de la mort et de la croix de Jésus. Il ne veut pas guérir notre souffrance, Il ne veut pas faire que le monde ne souffre plus. Ce n’est pas la méthode qu’Il a choisie. Il veut qu’en s’identifiant à la souffrance de chacun d’entre nous, Il nous aide et nous porte dans la maladie et dans les épreuves que nous traversons. Ainsi, cette parole était fondamentalement nouvelle, et je crois qu’elle reste encore très nouvelle aujourd’hui, car la plupart du temps, nous avons tendance à interpréter tout cela, qu’il s’agisse de la maladie, des qualités morales ou autres, comme si c’était à nous seuls de nous débrouiller. Mais précisément, le Christ à ce moment-là veut nous dire de ne pas calculer uniquement à partir de nos propres énergies et de nos propres forces, mais d’essayer de faire entrer en ligne de compte le fait que Lui peut accomplir en nous ce dont Il vient de nous révéler les exigences, et en même temps de révéler par elles nos limites. Mais c’est parce qu’Il est là qu’Il arrive à nous conduire à ce but.

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public