LA LEPRE LE QUITTA ET IL FUT PURIFIE

Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 février 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, je suis presque certain que la plupart d’entre vous, en entendant ce petit récit, a pensé qu’il s’agissait d’un miracle supplémentaire de Jésus Christ pour épater la galerie, et pour accréditer son pouvoir de thaumaturge. Les évangiles ont-ils été écrits pour nous raconter les miracles de Jésus ? C’est une question que nous n’aborderons pas aujourd’hui. Mais les miracles de Jésus sont-ils des miracles ordinaires ? C’est un autre problème, et la plupart des miracles sont toujours racontés comme des cas uniques. Evidemment, avec la répétition d’un évangile à l’autre, Mathieu, Marc, Luc et Jean, nous avons l’impression d’entendre les mêmes histoires ; en réalité chaque récit de miracle a ce que l’on appelle une pointe, c’est-à-dire une visée pour manifester quelque chose du personnage, du mystère de Jésus à travers un comportement précis dans le miracle qu’Il pose.

Autrement dit, si nous devions faire la collection des miracles, simplement dans l’évangile de Marc, nous nous apercevrions que non seulement les miracles sont différents dans leur matérialité, dans leur processus de guérison par exemple, mais encore ils ont tout un arrière-fond de discussion avec l’entourage qui est extrêmement précis et qui peut nous apprendre beaucoup de choses. C’est le cas, notamment, de l’évangile d’aujourd’hui.

Pour mieux le comprendre, il faut retourner un peu en arrière et nous défaire de nos réflexes médicaux actuels avec les antibiotiques, les médecines douces, l’homéopathie et les huiles essentielles. Or à cette époque, tout cela était à peine envisagé. Le problème de la maladie n’était pas d’abord celui des médicaments, mais plutôt un problème moral, en raison d’une certaine conception de la vie et du corps humain. La vie se transmet par le corps. C’est parce que nous sommes des individus marqués dans une condition corporelle, charnelle, que la vie entre les individus peut devenir source de bienfaits, c’est le cas de la fécondité du corps humain ; mais ça peut devenir aussi source de bienfaits par la manière dont on est au service les uns des autres. Dans tout cela notre corps est engagé, et dans la tradition biblique est envisagée une valorisation positive de la chair ; cependant, il arrive de temps en temps que la chair, le corps, soient dangereux et même menacent la vie humaine, et c’est le problème du corps malade.

Dans le monde ancien, – même si dans le monde grec une petite révolution avait déjà été entamée avec les premiers médecins –, et surtout dans le monde juif, on se méfiait beaucoup des médecins, on ne les aimait pas beaucoup : certaines phrases de la Bible recommandent de ne pas aller les voir parce que c’était dangereux, ils faisaient des choses incompréhensibles. La médecine et le médecin n’étaient donc pas valorisés, en revanche, il était clair qu’à travers le corps pouvaient se transmettre des maladies, des choses mauvaises. C’est ce que l’on voit dans le premier texte que nous avons entendu dans le livre du Lévitique.

Ce livre est en quelque sorte le livre obsessionnel de "Monsieur Propre". Tout doit être impeccable, sans danger, un culte parfaitement organisé, par conséquent c’est de l’hygiénisme avant la lettre. Dès que quelqu’un avait la moindre lésion de la peau, c’était considéré comme une lèpre, et comme on faisait de temps en temps l’expérience que cette lésion de la peau pouvait être contagieuse, tout ce qui touchait à l’intégrité même de la peau, l’élément le plus extérieur, était l’indice absolu qu’il fallait vous mettre hors de la communauté.

Par conséquent, si la chair, si le corps, étaient capables de transmettre quelque chose de mauvais, la maladie, il fallait exclure quiconque était atteint par une maladie quelconque. Des pages entières du Lévitique distinguent les maladies avec des lésions rougeâtres, des lésions rosâtres et des lésions blanches, noires, enfin un échantillon d’observations assez intéressant pour l’époque. De toute façon, le diagnostic était clair : dehors ! Il fallait partir avec une sorte de niqab sur la tête, sur le visage, sans plus reparaître dans la communauté ni familiale, ni humaine, et comme le Lévitique était censé réglementer la vie dans le camp des Hébreux lorsqu’ils étaient dans le désert du Sinaï, on ne rentrait plus dans le camp, on était voué à la mort. Tout ça parce que la chair pouvait devenir moyen de contagion.

C’est ce qui explique un certain nombre de guérisons de lépreux dans la vie de Jésus, car cette situation des lépreux a dû spécialement L’inquiéter et L’émouvoir. On voyait des gens qui agitaient des clochettes ou des crécelles en criant « impur ! impur ! » Le danger de la contagion était l’horreur par excellence et de ce point de vue-là, il n’y avait pas moyen de les guérir. Les deux récits – celui de l’Ancien Testament et celui que l’on voit aujourd’hui à propos de Jésus – racontent que la seule chose à faire lorsqu’on était malade et qu’on avait la lèpre – ça pouvait être une petite tache d’eczéma sur le front –, était d’attendre que ça passe ; et si ça passait, on allait voir le prêtre qui confirmait la guérison. Autrement dit, le travail médical des prêtres de la tradition juive était plutôt administratif : c’était exclusion totale, puis réadmission totale, il n’y avait pas de juste milieu.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, le lépreux ose s’approcher et ose dire : « Si tu le veux, tu peux me guérir ». Autrement dit, ce lépreux a déjà, d’une certaine façon, la foi. Il se rend compte de cette situation extraordinaire, il se trouve devant Quelqu’un dont il pressent intérieurement, on ne sait pas pourquoi, qu’il peut s’adresser à Lui. Il ne s’adresse pas à Lui comme à un prêtre du Temple de Jérusalem, ni comme à un personnage clérical avec "savoir patenté". « Si tu le veux, tu peux me guérir ». Il fait appel à quelque chose qu’il a pressenti dans le comportement, l’allure et la prédication de Jésus, ce qui fait qu’il ose s’approcher, ce qui est parfaitement interdit puisqu’il est lépreux. Il ne devrait pas.

Or, comment Jésus réagit-Il ? Par une chose scandaleuse, « Il le toucha ». C’est vraiment le cœur du récit. Normalement ce lépreux est dangereux. Il est dangereux par la proximité de son corps avec d’autres corps. Normalement il est coupé de la société, il ne peut plus y trouver sa place, et que fait Jésus ? Avec son propre corps, Il le touche. Il fait exactement le contraire de ce que prescrit la Loi. Il bouleverse les catégories mentales des juifs de l’époque, de ses coreligionnaires face au problème de la lèpre. Il affirme qu’on peut toucher le lépreux, je peux toucher ce lépreux. Et non seulement Il le touche, mais à travers le geste provocateur et scandaleux, Il le guérit.

Voilà qui est quand même étonnant ! La plupart du temps, nous pensons qu’il était nécessaire de toucher pour guérir. Non ! Dans d’autres récits, Jésus guérit à distance, comme le fils du centurion. Là, cet événement raconte comment Jésus transgresse le commandement classique du Lévitique, de la Loi, pour affirmer que la Loi ne peut pas exclure le lépreux. C’est un premier bouleversement dans la conception de la médecine, en tout cas dans le milieu où vivait Jésus. On peut guérir par le moyen qui paraît une transgression, un refus d’obéissance, et cependant on peut guérir par là.

Frères et Sœurs, imaginons-nous quel changement a ainsi été introduit, petit à petit, dans les communautés chrétiennes ? Pourquoi aujourd’hui avons-nous, ou essayons-nous d’avoir, un comportement de proximité si délicat et si profond avec ceux qui sont malades ? C’est l’inverse de ce que la population contemporaine de Jésus vivait. Elle vivait la maladie comme un rejet, comme une exclusion. Or le comportement de Jésus, ce n’est pas le seul cas, par le geste de proximité de sa main sur le corps, peut-être sur la plaie elle-même, montre que c’est cette proximité de Dieu dans sa chair, par sa chair, qui peut guérir le malade.

Frères et sœurs, il ne faut pas se faire d’illusions, aujourd’hui nous n’avons pas de pouvoir thaumaturgique de ce genre-là. Mais ce qui est clair, c’est que désormais la maladie est devenue un défi pour l’entourage qui ne peut plus, au nom de quelque règle et de quelque loi que ce soit, exclure le malade sous prétexte qu’il est malade. Au contraire, non seulement l’entourage, mais aussi la société comme telle, reconnaissent comme un devoir absolu de venir en aide à la personne malade, même si ça creuse le trou de la Sécurité Sociale.

Il y a là un changement de mentalité extraordinaire, qui s’est opéré à peu près à cette époque-là. La médecine a progressivement cessé d’être simplement comme chez les Grecs et les Latins un gagne-pain assez fructueux, et petit à petit on a instauré dans le courant du IVème et du Vème siècles ce que l’on appelait les médecins anargyres, c’est-à-dire les médecins qui ne demandaient pas d’argent. Ceux-là assumaient par leur propre travail, dans leur propre service, le trou de la Sécurité Sociale, c’est-à-dire qu’ils le faisaient à leurs dépens. La gratuité même du soin devenait une exigence de la proximité du frère malade et non plus l’occasion de le condamner ou de le rejeter, ajoutant à la souffrance l’exclusion qui allait inévitablement le conduire à la mort.

Cela fait partie des données fondamentales de l’évangile des chrétiens. Lorsque les sociétés civiles ne s’occupaient guère du problème de la santé, l’Eglise s’en préoccupait, pour preuve tous ces hospices, tant de lieux, des Hôtels-Dieu, l’Hospice de Beaune etc. S’il n’y avait pas eu tous ces beaux monuments, pas seulement beaux par leur architecture, mais des monuments de charité où des gens risquaient leur vie, que seraient devenus beaucoup de malades ? Ici encore à Aix, le dominicain André Abellon est mort en soignant les lépreux, parce qu’il considérait que le soin et le souci des malades étaient des données fondamentales de sa vie de religieux. Il ne faut certes pas mettre sa vie en danger, à présent nous avons les moyens d’agir plus rationnellement, mais la transformation et l’appréhension du corps et de la maladie ont radicalement changé.

Aujourd’hui où nous prions plus spécialement pour les malades, et pour tous ceux qui sont d’une façon directe ou indirecte à leur service, essayons de rendre grâce pour cette transformation dans la vie sociale de nos communautés, de nos pays ou de nos Etats et enfin essayons de voir comment chacun individuellement peut essayer de traduire effectivement par les gestes les plus simples possibles, « Il le toucha », toute la proximité du salut de Dieu à l’intention de nos frères qui souffrent et qui sont malades. Amen.

 
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