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JE NE SUIS PAS VENU ABOLIR LA LOI, MAIS L'ACCOMPLIR

Si 15,16-21 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
Sixième dimanche du temps ordinaire – année A (16 février 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Le texte que nous venons d’entendre est l’occasion des plus grandes incompréhensions. Je crois que la plupart du temps, nous lisons ce texte complètement de travers. « Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l’accomplir ». Combien de fois de pauvres curés qui sont pécheurs comme les autres, peut-être même parfois un peu plus, combien de fois des curés se sont escrimés à vouloir dire à leurs frères : « Il faut être parfait, et vous qui avez pris femme ou mari vous avez bien vu, il ne faut pas regarder les photos des magazines dans les kiosques à journaux etc. » ? Combien de fois a-t-on interprété cette parole du Seigneur, pardonnez-moi l’expression, comme une sorte de stakhanovisme moral et spirituel ?

En gros, on comprend les choses de la façon suivante : on se dit que c’est très simple, Jésus avait donné comme pédagogie une Loi, des principes – comme on dit quand on amène des enfants au catéchisme, « mon Père, on voudrait qu’il ait des principes ». Nous avons reçu des lois et des principes et il faut donc apprendre non seulement à s’y tenir, parce qu’ils avaient déjà été donnés par Moïse il y a trois mille ans, mais maintenant il faut faire mieux. Autrement dit, on considère que toute cette exhortation de Jésus a pour simple but de nous dire : « Engagez-vous, rengagez-vous, soyez rigoureux, faites-en plus, faites mieux que les juifs, les pharisiens, les scribes et vous verrez que ça ira mieux ».

 Frères et sœurs, quel échec ! A quoi sert de prêcher la surenchère morale, la surenchère spirituelle en disant : « Nous sommes meilleurs que les autres ». Il y a même des traités entiers qui se sont acharnés à essayer de montrer ce qu’est la supériorité des chrétiens par rapport aux autres. Je dois dire que je ne connais plus beaucoup de prêtres, sauf peut-être un peu les jeunes qui sont plein d’illusions, qui reprennent ce thème dans les sermons. En réalité, nous ne sommes ni meilleurs, ni pires, nous sommes pêcheurs et si nous croyons que nous allons par notre resplendissement moral et spirituel transformer le monde, nous risquons au bout d’un moment d’être déçus. C’est pour ça, vous le savez frères et sœurs, que l’on a tant de chrétiens aujourd’hui qui cultivent la mauvaise conscience : « Si nos enfants ne vont pas à la messe c’est notre faute parce que l’on n’a pas été de bons parents ». La belle affaire ! On ne sait pas pourquoi ils ne vont pas à la messe. Ce n’est sans doute pas de la faute des parents qui ont été très attentifs à l’éducation religieuse de leurs enfants, on n’en sait rien.

On ne se rend donc pas compte mais on est en train de sombrer dans ce que l’on pourrait appeler le capitalisme spirituel, c’est-à-dire qu’au lieu d’être comme tout le monde et de vivre la vie avec, comme on dit facilement, ses valeurs matérielles, ses valeurs individualistes etc., nous, nous allons faire un effort, d’ailleurs nous allons nous y préparer ; il faut voir pendant le carême tous ceux qui arrêteront de fumer, de boire l’apéro etc. Thème connu, n’est-ce pas ? Je vous fiche mon billet que dans 80 % des cas ça ne va pas marcher. Je ne veux pas désespérer Billancourt, mais quand même il est vrai que si on interprète la parole de Jésus : « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir », ce n’est pas dans l’accumulation, dans l’amélioration des performances qu’il faut chercher l’explication de ce texte.

D’abord, il y a un gros malentendu. La première phrase est claire : « Je ne suis pas venu abolir la Loi ». C’est Lui qui l’a donnée, Il ne va quand même pas abolir et transformer la Loi dans le sens de ce qui L’arrange. Les gouvernements des hommes font ça régulièrement, mais Jésus, quand même, ne peut pas faire une chose pareille ! Jésus n’a donc pas aboli la Loi, nous sommes bien d’accord, « Tu ne tueras pas », il valait mieux qu’Il ne l’abolisse pas, ça allait déjà suffisamment mal comme ça. Donc, « je ne suis pas venu abolir la Loi », il y a déjà une Loi qui pèse sur nous. Mais ensuite, quand on lit « mais l’accomplir », avez-vous déjà remarqué la façon spontanée et subversive dont nous le comprenons ? Les juifs n’avaient que la Loi, mais Jésus va nous poser des exigences supérieures. Donc dans la tête de chacun d’entre nous, ce n’est pas : « Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l’accomplir », mais : « Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais pour que vous accomplissiez mieux que la Loi, que vous poussiez la Loi à un degré d’intelligence de vie pratique telle qu’aucun jusqu’ici n’a pu le faire ».

Mais de quoi s’agit-il ? C’est de l’encouragement à l’illusion. Qui d’entre nous peut dire « J’accomplis la Loi » ? Il suffit quand même de lire trois lignes de saint Paul pour se rendre compte que l’on ne peut pas empoigner le feu comme ça, à la main ! Nous sommes donc là quand même devant un problème de fondement de la vie morale. Qu’est-ce que la vie morale chrétienne ? Sur quoi tout est-il basé ? Est-ce simplement fondé sur les performances nouvelles, athlétiques et olympiques, que Jésus est venu apporter au monde en disant : « Je vais vous envoyer quelques exemples, non seulement le pape, les évêques, la hiérarchie, les curés etc. – maintenant on en est revenu –, mais je vais vous envoyer, vous, pour que vous soyez des athlètes de la vie spirituelle et de la perfection morale » ? Mais, j’allais dire, pauvre Jésus ! Il nous a fait exagérément confiance, une telle chose n’est pas possible. S’il fallait faire le bilan, nous ne serions pas tellement contents.

Alors, de quoi s’agit-il ? Le texte que nous avons entendu aujourd’hui est-il vraiment la justification de la surenchère morale ? Je crois qu’il faut le dire tout de suite : non. Du point de vue moral certes, comme dirait l’autre, on fait ce qu’on peut. Mais l’idée que nous faisons mieux, ça reste complètement à vérifier. Alors, qu’est-ce que je fais ? Je désespère Billancourt ? Ce n’est plus la peine ? Laissons courir, on va essayer de faire comme on peut, et si on peut peu, eh bien ça fera peu ? Ce serait une autre erreur, ce serait la paresse spirituelle. Mais il faut bien se rendre compte d’une chose, c’est qu’Il a dit : « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir ». Qui accomplit ? C’est Lui. Où accomplit-Il ? En Lui-même d’abord, mais aussi en nous. Et c’est là peut-être qu’est toute l’ambiguïté du texte.

Nous considérons spontanément ce texte comme une exhortation à faire mieux et en réalité, nous sommes là devant une réalité tout à fait différente parce que nous dit Jésus, c’est moi qui accomplis, et pour mieux montrer que c’est Lui qui accomplit, comment va-t-Il procéder ? C’est très simple, c’est ce qu’on a entendu : « Vous avez entendu Tu ne tueras pas ». Avez-vous mesuré ce que veut dire la Loi : « Tu ne tueras pas » ? Dans notre compréhension humaine et dans la compréhension de nos sociétés, la Loi, c’est l’autorité, c’est la barrière, c’est la mesure où l’on ne dépasse pas tel stade. Par conséquent, « tu ne tueras pas », ça nous paraît très simple, il ne faut pas manipuler un couteau de cuisine la veille du nouvel an, sur les autres. Pour ouvrir les huîtres mais pas les autres. Donc, « Il ne faut pas », c’est ça la Loi. C’est l’interdit, c’est-à-dire ce que l’on s’est dit entre nous qu’il ne fallait pas faire pour que la société puisse continuer. C’est assez simple. L’avons-nous compris ? Le danger, c’est de se dire : « A partir du moment où je ne tue pas, j’accomplis la Loi ». Mais Jésus dit : « Avez-vous lu, avez-vous regardé cette prescription de la Loi non pas simplement dans l’intelligence spontanée que vous en avez, mais avez-vous compris que quand vous blessez quelqu’un vous le tuez ? » Ce n’est pas pour démultiplier la mauvaise conscience ; Jésus n’a jamais fait de cours de psychologie et n’en a jamais suivi, c’est pour ça que son enseignement est si remarquable.

Frères et sœurs, c’est ça le problème, c’est que Jésus dit : « Avez-vous réalisé jusqu’où va la parole Tu ne tueras pas ? » Cette parole, Tu ne tueras pas, touche pratiquement tout l’enjeu de la relation que nous avons les uns avec les autres et à chaque moment nous sommes capables de tuer. C’est ce qui est sans doute le plus difficile à admettre pour nous : il y a beaucoup de cas où nous tuons un petit peu, c’est-à-dire modérément, modestement mais nous tuons.

Jésus nous dit donc : « Avez-vous compris ce que veut dire sous forme de commandement ne pas tuer ? » C’est ce qui est extraordinaire : c’est viser – et ici personne n’avait expliqué les choses comme Jésus-Christ –, c’est viser à travers la relation que tu as avec un frère ou une sœur, la plénitude d’intégrité que Dieu lui a réservée et tu ne vas pas la diminuer, tu n’as pas de prise là-dessus et donc tu ne vas pas mettre le grappin sur cette personne.

Ce sermon sur la montagne, c’est le sermon programme que Jésus s’est donné. Que veut-Il ? Il ne veut pas simplement assurer un ordre policier de la société et de l’Eglise. On peut-dire que les Romains, même s’ils n’étaient pas toujours très impartiaux dans cette affaire, ont à peu près essayé d’implanter le régime Tu ne tueras pas. Les juifs aussi d’ailleurs bien que de temps en temps, quand une femme était surprise en flagrant délit d’adultère, là Tu ne tueras pas volait en éclat, mais c’est un autre problème.

Mais frères et sœurs, Tu ne tueras pas c’est : « N’as-tu jamais regardé ton frère dans la perspective par laquelle Je le regarde, c’est-à-dire ce que Je veux, c’est qu’il vive dans la plénitude de son humanité, dans l’intégrité totale du don que Je lui ai fait de sa personne et dans le projet d’accomplissement que J’ai pour lui ? » C’est impossible. On ne peut pas.

Si ce n’était Lui qui l’accomplissait en nous, nous ne pourrions pas, et même encore lorsqu’Il se donne beaucoup de mal pour l’accomplir en nous, nous ne répondons pas suffisamment. Parce que Jésus veut précisément que nous ayons ce regard-là sur l’autre et à ce moment-là, tous nos efforts moraux ne sont plus simplement l’observation des consignes : tu dois le faire, tu peux parce que tu dois, là ce n’est pas Jésus, c’est Kant. Mais la réalité même de notre vie de croyant, notre vie morale de croyant, c’est l’exercice par lequel nous apprenons à voir l’autre, non pas simplement dans le système de commandement qui vise au maintien et à la survie, mais dans la perspective par laquelle Dieu voit chacun d’entre nous. Il veut que nous soyons accomplis, et par conséquent, puisque nous sommes accomplis nous nous accomplissons au jour le jour, les uns par les autres, les uns avec les autres pour que notre regard ne tue pas et que notre regard voie vraiment le frère ou la sœur dans ce qu’ils sont.

Si vous relisez, parce que je ne peux pas commenter tout le texte – vous avez vu que le texte que nous avons lu aujourd’hui termine par la consigne au prédicateur que votre oui soit oui, que votre non soit non, tout le reste vient du mauvais. Ce n’est pas très bon pour les prédicateurs trop longs –, vous comprenez frères et sœurs ce qui est extraordinaire : Jésus, dès le moment où Il jetait ses yeux sur cette foule, leur a dit : « Je ne suis pas venu abolir, c’est-à-dire vous aurez toujours cette exigence de ne pas tuer, mais accomplir, c’est-à-dire à la fois vous révéler l’immensité de ce programme et d’une certaine manière je sais que vous ne pourrez pas y satisfaire mais c’est Moi qui l’accomplirai en vous et avec vous ».

Frères et sœurs, telle est la grâce. La grâce n’est pas l’accumulation de bonnes actions. La grâce est la manière dont Dieu ouvre notre regard sur le frère ou la sœur en face de nous, et qui nous fait reconnaître que Jésus est en train, à travers nous et avec lui ou elle, d’accomplir ce projet qu’Il a de la plénitude de chacun d’entre nous. Eh bien, même si c’est quinze jours avant le Carême, on peut s’y mettre tout de suite !

 
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