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 DE LA RÉSURRECTION DES MORTS

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15,12-20 ; Lc 6,12 et 16-20

(15 février 1998???)

Homélie de Frère Daniel BOURGEOIS

Mycènes : Tombeau d'Agamemnon

S

 

i l'on proclame que le Christ est ressuscité des morts, comment certains d'entre vous disent-ils qu'il n y a pas de résurrection des morts". Frères et sœurs, beaucoup d'entre vous maintenant connaissent le contexte et l'ambiance de cette communauté chrétienne de Corinthe qui vivait avec des traditions religieuses païennes très enracinées et selon un sens de l'existence qui était parfois sujet à certains excès : quand elle a reçu l'évangile par le ministère de saint Paul, dans un premier temps elle l'a accueilli avec beaucoup de ferveur et d'enthousiasme. Mais très vite, Paul a dû déchanter, car il avait l'impression que tout ce qu'il leur avait expliqué sur la foi, sur la manière de vivre en chrétien, sur les exigences de la vie baptismale sur la charité, sur les dons à mettre au service de la communauté, et finalement même sur la résurrection, tout allait à vau-l'eau, tout était interprété de travers. Et, passe encore que les préceptes moraux soient déformés et caricaturés, ce n'est pas très agréable, mais les comportements moraux, on peut les corriger, on peut inviter les croyants à changer de vie. Mais lorsqu'il s'agissait de défigurer la foi même en la résurrection, comment voulez-vous corriger une chose pareille ? S'ils croyaient de travers, s'ils interprétaient de travers l'évangile de Paul sur des questions aussi essentielles que la résurrection, comment voulez-vous que Paul n'ait pas attrapé des colères monumentales ? Et le passage de la lettre que nous venons de lire est un passage écrit dans la colère : d'ailleurs on sent que sa plume s'échauffe, il reprend les raisonnements dans tous les sens en leur disant : "Vous n'avez rien compris si vous croyez que le Christ est ressuscité des morts et que pour vous il n'y aura pas de résurrection ".

       Pour Paul, il s'agit là de quelque chose de terrible : tout ce qu'il avait dit, fait, expliqué, annoncé, n'avait servi à rien. Et c'est pourquoi il leur écrit que même son travail de prédicateur est sans but, sans valeur et qu'il a perdu toutes raisons de vivre. C'est comme si aujourd'hui vos prêtres vous disaient : "Si vous ne croyez pas, alors à quoi l'on sert ?" Car vous êtes la raison d'être du clergé, c'est vrai d'ailleurs. Donc Paul reprochait à ces Corinthiens d'avoir falsifié son évangile sur ce point aussi essentiel que celui de la résurrection. Il en conclut aussi : "Vous-mêmes, Corinthiens, vous croyez en vain", en clair : vous vous dites chrétiens, vous pratiquez les rites chrétiens, vous faites plus ou moins semblant d'appliquer les exigences chrétiennes, mais tout cela, c'est du vent, ça ne sert à rien, on a perdu son temps, vous et moi.

       Qu'est-ce que pensaient les Corinthiens exactement ? En fait, je crois qu'il s'était passé une chose très simple. Les Corinthiens avaient été enthousiasmés par l'annonce de la résurrection. Et pour eux, l'idée de pouvoir vivre toujours leur plaisait sans doute beaucoup. Puis quelques années avaient passé, et des frères étaient morts : évidemment, statistiquement c'était inévitable. Donc ces frères étaient morts et ils n'étaient pas ressuscités. Et donc les Corinthiens qui avaient beaucoup de bon sens s'étaient dit : "Paul nous a sans doute expliqué de belles choses, et sûrement que le Christ est ressuscité, mais pour ce qui est de nous, apparemment ça ne change rien, puisque certains d'entre nous continuent à mourir. Donc on veut bien dire et croire que le Christ est ressuscité, mais les conséquences, tant pis, on en prend son parti : on ne ressuscitera pas, c'est fini". Ils avaient d'ailleurs si bien pris leur parti que la vie la communauté à Corinthe n'était pas trop désagréable, parce qu'ils avaient fait l'addition et tiré les conclusions : oui pour la résurrection du Christ, mais non pour la résurrection de tout le monde. Si on ajoute à cela que, dans leur mentalité païenne, l'idée de ressusciter ne leur disait pas grand-chose, car comme la plupart des grecs, ils considéraient que le corps était une chose, mon Dieu, pas vraiment désagréable, mais pas nécessairement indispensable. Et par conséquent si on mourait, eh bien le corps disparaissait, il se décomposait, c'est l'évidence et peut-être pouvait-on imaginer par la suite une vague immortalité de l'âme, mais pas beaucoup plus. Et donc ils avaient réduit l'évangile de Paul à une Bonne Nouvelle pour Jésus-Christ, mais non pas à une Bonne Nouvelle de Jésus-Christ pour nous. Tout au plus en déduisaient-ils un encouragement à vivre avec l'enthousiasme de la grâce de Dieu.

       Les Corinthiens essayaient de réinterpréter toute leur existence en se disant : "Si le Christ est ressuscité, essayons de vivre le mieux possible actuellement, mais sans illusions sur ce qui se passera après... On avait peut-être cru que ... mais en réalité cette espérance est démentie par les faits". Pour Paul, l'affaire est dure à accepter. Au risque de forcer le trait, mais ne le répétez pas à Rome, je résumerais sa réfutation de la façon suivante : notre propre résurrection est plus importante que celle du Christ. Pour Paul, si c'était simplement l'événement de la Résurrection du Christ, l'événement passé qui comptait, on resterait dans un fidèle et pieux souvenir de Jésus ressuscité, et l'on devrait constituer une association du souvenir de Jésus-Christ ressuscité, mais en réalité, Paul s'est donné tout ce mal, et Dieu sait qu'il y insiste car il était toujours conscient des efforts qu'il faisait et il avait le don d'en faire prendre conscience aux chrétiens, Paul s'est donné tout ce mal pour leur dire qu'ils étaient appelés à ressusciter, et par conséquent que leur vie avait totalement changé. Et voilà ce qui décourageait le plus Paul et le rendait presque furieux.

       Entre nous soit dit, c'est encore aujourd'hui sur ce problème que la lettre de Paul, les mots de Paul nous touchent directement, car je me permets de poser la question : "Si vous croyez à la Résurrection de Jésus, est-ce que vous y incluez le fait de croire à la vôtre, à la nôtre ? Est-ce que la résurrection des morts, pas simplement celle de Jésus-Christ, mais celle de tous les hommes, notre propre résurrection personnelle, est-ce bien cela la raison pour laquelle vous êtes ici ce matin, dans cette Église ? Ce n'est peut-être pas si sûr !" Il y en a pour qui la raison est peut-être que la vie chrétienne est une sorte d'orientation globale de ses ans, pour gérer sa vie présente, ici-bas. Quand des parents inscrivent leurs enfants au catéchisme et qu'ils disent simplement : "Mon Père, c'est pour qu'ils aient des principes", ce n'est pas sûr que le principe en question soit toujours la résurrection des morts. C'est peut-être tout simplement une sorte de bonne correction du comportement moral et de la pensée qui permet à l'enfant et plus tard au jeune adulte de se diriger dans la vie sans faire trop de dégâts à lui-même ou aux autres. Or Paul affirme à ses Corinthiens : "Si nous ne ressuscitons pas, si nous ne croyons pas en la résurrection, alors nous sommes les plus malheureux de tous les hommes", c'est-à-dire des imposteurs, les gens les plus à plaindre, on est les plus "minables".

       Où donc Paul voulait-il en venir ? Je crois qu'il s'agissait d'une chose très simple. Paul explique aux Corinthiens qu'on ne peut pas séparer les deux réalités. Proclamer la Résurrection de Jésus-Christ en disant ensuite : ça ne change rien à ma propre existence, non seulement ça n'a pas de sens, mais c'est absurde et destructeur, tellement destructeur qu'à ce moment-là Paul précise : "S'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n'est pas ressuscité". Ça nous paraît une sorte de paralogisme. Mais Paul raisonne comme ça car pour lui, les deux affirmations se conditionnent mutuellement. Affirmer la Résurrection de Jésus sans la nôtre, ça n'a pas de sens. Et si on n'affirme pas la nôtre, on ne peut même pas envisager d'affirmer la Résurrection de Jésus. Donc finalement, si on y réfléchit, dans la tête de saint Paul, ce qui est le plus important, c'est notre propre résurrection. Et cela, vous pouvez le répéter à Rome. Car si les chrétiens affirment la résurrection des morts, c'est parce qu'ils sont les premiers, et je crois les seuls, et il leur faut une audace folle pour dire cela, ils sont les premiers et les seuls à dire que la réalité de notre existence n'est plus conditionnée par la mort comme une limite absolue. Je suis d'accord, il faut être un peu excentrique pour dire ça, et l'on a essayé de polir et d'arrondir les angles pour que ça devienne davantage "bon teint, bon chic, bon genre". En fait c'est une affirmation d'une audace incroyable : désormais la mort dont tout le monde fait l'expérience et en face de laquelle tout le monde se trouve comme devant l'horizon de notre existence, on voit bien ce que signifie l'image de l'horizon : il peut être relativement lointain, ce que l'on souhaite d'ailleurs dans le cas précis, mais ça bouche quand même la vue pour la suite. Donc l'horizon, la limite, la circonscription de notre propre existence. Et Paul dit : à partir du moment où l'on dit que le Christ est ressuscité, on affirme que, non seulement pour Lui, mais pour nous, Il a levé la mort comme horizon qui nous bouche la vue. Et par conséquent, l'existence qu'il nous est donné de vivre, c'est une existence dans laquelle on peut affirmer, on doit affirmer notre propre résurrection, c'est-à-dire défier la mort, comme telle, et oser manifeste par toute notre manière d'exister qu'elle n'est pas la fin ni le dernier mot de notre existence.

       Autrement dit, c'est la première fois dans l'histoire religieuse de l'humanité et c'est, me semble-t-il, la seule fois que, par un événement réel, la Résurrection de Jésus, nous est dévoilé quelque chose de fondamental sur notre condition humaine : la mort n'est plus la limite absolue ni le conditionnement radical de notre propre existence. Cela ne veut pas dire que nous aurions à vivre dans l'illusion en nous persuadant que la mort n'existe plus. Mais nous ne pouvons plus, dit saint Paul, tenir le raisonnement que certains tenaient peut-être à Corinthe: "Mangeons et buvons, car demain nous mourrons", en d'autres termes : "Profitons de la vie, car après tout on ne sait pas ce qui peut arriver après". Ici saint Paul nous annonce tout le contraire : si le Christ est ressuscité des morts c'est pour que nous sachions que ce qui arrive après la mort est le donné le plus essentiel, le plus fondamental et le plus absolu de notre propre existence. La foi chrétienne, la proclamation de la Résurrection du Christ a déplacé le centre de gravité de la manière classique dont les païens de l'antiquité envisageaient la vie à l'intérieur des limites de la naissance et de la mort sur cette terre pour que désormais nous puissions envisager la vie et la destinée de l'homme entre sa naissance ici-bas sur la terre et sa présence vivante dans le face-à-face éternel avec Dieu dans le Royaume.

       Voilà ce qu'a fait le christianisme : il est la religion qui a osé se confronter comme religion, comme existence comme croyante, comme découverte personnelle de Dieu avec la question de la mort. Et le christianisme est le premier grand mouvement religieux à avoir osé dire que, même si la mort était une chose terrible et irréversible, puisqu'il l'a même intégrée de la façon la plus réaliste qui soit dans le mystère de la mort de Dieu sur la croix, désormais on ne pouvait pourtant plus considérer la mort comme une limite absolue à notre existence humaine. Notre existence est faite pour Dieu, elle est faite pour la résurrection, elle est faite pour vivre en présence de Dieu : les Corinthiens ne l'avaient pas compris, ils avaient réinterprété au fond l'annonce de la résurrection par Paul à la lumière de leurs propres préoccupations et de leur antique religiosité païenne. Ils s'étaient dit que même si le Christ était ressuscité, ce fait ne les empêchait pas de continuer à vivre dans l'horizon et sous l'esclavage de la mort.

        Dans quelques instants, nous allons poser un geste qui devrait nous ramener à l'essentiel de ce que je viens de dire et qui est le cœur même de notre foi chrétienne. Nous allons baptiser Clara, apparemment quand on baptise, nous sommes beaucoup plus attentifs aux gestes et aux rites. C'est beau, le bébé qui est plongé dans l'eau, notre cœur d'adultes et de parents est touché par le mystère de l'avenir de l'enfant qu'on baptise. C'est bien et c'est légitime, mais il nous faut revenir à l'essentiel : que signifie ce geste? En fait, nous proclamons aujourd'hui que, pour Clara, quoi qu'il lui arrive dans sa vie, la mort ne constituera désormais plus jamais la limite absolue de son existence. Que nous ayons la grâce, nous, les chrétiens d'aujourd'hui, dans une société comme la nôtre qui panique et qui meurt de peur devant la mort avant même d'en mourir définitivement, notre société qui fait tout pour ne pas la voir, que nous ayons la grâce de poser par le geste du baptême cet acte de foi que la mort n'est ni le but, ni la limite, ni le conditionnement absolu de notre existence. Il est magnifique que Clara puisse être baptisée, elle qui ne sait pas encore qu'elle peut mourir, dans cette foi de l'Église, dans cette foi, la nôtre aujourd'hui, que nous allons encore proclamer tout à l'heure : "Je crois en la résurrection des morts et à la vie éternelle".

       AMEN

 

 

 
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