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MALADIE, GUÉRISON, PURIFICATION

Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 février 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Je ne voudrais pas proférer une hérésie, mais ce que j'ai envie de dire après la lecture de cet évangile, comme cela, à chaud, je ne sais pas s'il peut y avoir deux péchés originels, mais il semble que ce fameux lépreux ait peut-être inauguré un deuxième péché originel, qui serait "la cause" d'un nouveau problème qui est de ce renvoi du Christ, Lui qui était venu nous toucher, qui s'est laissé toucher par nous aussi, comme si ce lépreux avait renvoyé une fois encore le Christ loin des foules, puisqu'il est dit qu'Il ne pouvait approcher les foules, et que par consé­quent, à nouveau l'homme se retrouve à courir après Dieu, lui qui s'est réfugié dans le désert. Nous avons souvent le sentiment de vivre un désert, où Dieu est absent. Je ne sais pas si c'est la faute de ce pauvre lépreux, d'avoir renvoyé le Christ dans les déserts, mais je crois qu'on tourne toujours un peu en rond, avec la même problème de cette phrase qui vous hante : devenir mieux, se sentir mieux, vivre quelque chose de bien, c'est toujours présent absolument par­tout dans notre univers, dans notre monde, dans notre culture, en littérature, cela va des articles les plus simples comme se sentir mieux en maigrissant, en allant à des articles ou des livres un peu plus savants et compliqués, écrits par des éthologues, des psychia­tres, des psy, ou même certains ministres philosophes, qui vous donnent la clé pour réaliser enfin le bonheur. C'est vrai que ce genre de littérature de la meilleure à la moins bonne se vend très bien en librairie.

"Mieux aller". Je crois que c'est quelque chose qui n'habite pas uniquement le cœur de nos contemporains athées ou agnostiques, d'autres reli­gions, mais aussi quelque chose qui habite le cœur des chrétiens. Le cœur des chrétiens, parce que je crois qu'il y a un mot qui est maintenant devenu vrai­ment à la mode, chez les chrétiens, c'est le mot "gué­rison". C'est quelque chose qu'on voit partout. Je pense que c'est quelque chose qui est lié d'une part à la médecine, son développement qui nous montre qu'on est capable de faire des grandes choses, d'opérer de grandes guérisons physiques, et puis peut-être aussi parce que d'autre part, maintenant, je dirais que la guerre des tranchées entre surtout le catholicisme et le monde "psy", la guerre des tranchées est finie et que chacun essaie d'apprivoiser l'autre et l'on essaie à la fois de mettre un peu de religieux dans le psy et inversement, mais ce n'est pas mon domaine.

La guérison ! La guérison demandée par nous tous. Peut-être un petit peu comme cet homme, ce lépreux, dont la maladie est signifiée par la coupure radicale avec sa communauté. Une maladie qui prouve que je suis coupé de ceux que j'aime, que je vis une sorte d'exclusion qui m'empêche de vivre ma vie d'homme qui est une vie fondamentalement axée sur une vie de société, une vie avec les autres. Et en fait, le lépreux est celui qui demande à réintégrer cette communauté. Dans cette version on dit qu'il demande la guérison, dans d'autres versions qui me semblent plus intéressantes, il demande à être purifié. "Purifie-moi". C'est-à-dire donne la possibilité enfin de revivre dans cette société. C'est vrai que nous aussi, très souvent, le mal-être que nous vivons en tant qu'individus, c'et de se sentir sur tel ou tel sujet, coupés de la société. On le voit peut-être plus particu­lièrement avec les jeunes qui ont un sens aigu du groupe, parce qu'il faut avoir absolument le sac à dos ou les chaussures adéquates, pour justement ne pas se sentir coupé du reste de la communauté des jeunes. Et Jésus répond d'une manière indirecte par la guérison. Et en fait, on découvre une ligne très précise qui est maladie, guérison et purification. La guérison est un moyen de retrouver ce dialogue non seulement avec mes frères et mes sœurs, mais aussi avec Dieu. Nous le savons très bien que ce soit par des amis, par des proches, par la famille, ou dans notre corps même pour l'avoir subi, que la maladie est justement ce lieu où nous nous enfermons sur nous-mêmes et où nous arrivons à une certaine exclusion vis-à-vis des autres.

Et Jésus guérit. Il guérit pour qu'ensuite, le lépreux aille faire un acte de purification. C'est cela je crois qui est très important, et je crois que c'est cela qui est souvent à la base d'un malentendu dans notre société quand on appelle toujours le Christ comme guérisseur. Vous savez, pour faire bref, il y a eu le Christ théologique des premiers siècles avec les grands conciles, j'ai envie de dire aussi qu'il y a eu un Christ spirituel avec la tradition carmélitaine ou avec saint François de Sales, il y a eu un Christ un peu moral, même beaucoup moral, surtout au dix-neu­vième et au début du vingtième siècle, et j'ai l'impres­sion que la mode maintenant, c'est un peu d'arriver à avoir un Christ guérisseur. Un petit peu comme si le Christ guérisseur était comme le French doctor, qu'on appelle et qui doit venir très vite pour régler une si­tuation, pour régler un problème. Mais le problème, ce n'est pas tant la guérison, c'est ce qui devrait suivre et qui est la purification. S'arrêter à la guérison, comme le fait le lépreux, c'est toujours se refermer sur soi-même. Le lépreux, fondamentalement brise l'in­terdit que le Christ lui a donné. Le lépreux avait un désir, être touché par Dieu, celui qui n'est pas toucha­ble l'éternité, le pur par excellence, accepte de toucher ce qui est le plus impur, la demande, le désir du lé­preux est entendu et en contre-partie la demande et le désir du Christ n'est pas pris en compte. D'un côté le lépreux qui demande et qui reçoit, pour quelque chose de plus grand, qui devrait le dépasser, et de l'autre côté le Christ qui demande et qui ne reçoit pas alors qu'Il lui demande tout simplement d'accomplir un acte rituel. Je crois que là aussi, il ne faut aussi nécessai­rement se précipiter sur une différence entre l'Ancien et le Nouveau Testament, l'abolition du rite, et je crois que même là encore pour des problèmes de traduc­tion, le Christ en fait est en colère quand il opère la guérison. Il est en colère comme si peut-être Il sentait déjà que la relation était biaisée entre le lépreux et lui, et comme s'il avait peur que ça finisse exactement comme Il l'avait pressenti, c'est-à-dire qu'à la place que les deux désirs fonctionnent ensemble dans un dialogue et dans un respect, et bien qu'effectivement, le lépreux s'enfuit et brise l'interdit que le Christ lui avait donné.

Vous savez, pour caricaturer justement sur le Christ guérisseur, c'est comme quand on a une très bonne adresse de docteur, et bien, on se le refile entre nous. C'est un peu ce que fait en fait le lépreux, en allant crier partout justement qu'il est guéri et que c'est le Christ qui l'a guéri.

Pourquoi donc faut-il opérer cette purifica­tion ? Pourquoi faut-il donc que cet homme aille ac­complir un rite très précis ? Je crois justement que c'est pour éviter de tomber dans ce problème actuel du monde contemporain, ce problème de cette relation que nous avons avec Dieu. Pour faire vite il y a peut-être eu trop de ritualisation auparavant, il y a peut-être eu trop d'interdits auparavant, trop de séparation entre le pur et l'impur. Mais je crois qu'un lecture trop ra­pide de l'évangile comme nous le faisons actuellement dans notre société, aboutit exactement à ce qu'a fait le lépreux avec le Christ. Nous oublions les conséquen­ces de nos guérisons qui est d'entendre véritablement ce que le Christ nous dit, de nous empêcher de nous renfermer sur nous-mêmes, sur nos problèmes, sur notre guérison et d'entendre une parole qui dérange. Car c'est bien là le problème. Le Christ a un désir qui dérange le lépreux et le lépreux ne le prend pas en compte. Le Christ aussi a pour chacun de nous un désir particulier qui n'est pas nécessairement d'ailleurs contre une guérison que nous demandons. Il ne s'agit pas non plus de dire : alors si je comprends bien maintenant, il ne faut plus que je demande à Dieu qu'Il me guérisse. Non, il s'agit de voir que nous avons à prolonger la guérison que le Christ nous donne. S'arrêter sur la guérison, c'est garder une cer­taine manipulation vis-à-vis de Dieu. C'est ce que je disais tout à l'heure, c'est d'en faire ma chose, c'est de domestiquer et de dire : voilà, je suis heureux, j'ai mon Dieu qui m'a sauvé, j'ai mon docteur et je sais que je peux lui téléphoner à n'importe quelle heure et il viendra pour me sauver. Et le Christ est celui qui a un désir particulier qui n'est pas de fonder sa relation avec nous comme ça, d'une relation de fusion mais au contraire d'une relation fondée sur un minimum de rites parce que le rite est alors cet espace objectif dans lequel je vais pouvoir fonder une vraie relation avec Dieu dans le respect et dans l'écoute peut-être d'ail­leurs d'une parole qui ne me plaît pas. Je crois que ce n'est pas pour rien que dans notre monde aussi actuel la messe comme on dit, ou même les offices posent un problème particulier à nos contemporains.

Ce n'est pas pour rien que beaucoup de nos contemporains aiment venir dans une église prier quand il n'y a personne, mais qu'au moment même où la cloche sonne pour l'office des vêpres ou pour la messe et bien ils se précipitent pour partir parce que nous disent-ils d'ailleurs après, on se sent tellement mieux tout seul avec Dieu. Et c'est un petit peu ce que le lépreux veut vivre avec le Christ et c'est exactement ce que le lépreux veut faire vivre à ses contemporains en allant le crier sur tous les toits, un sorte de multiplication d'une autre lèpre je dirais qui est pire, puisque justement tout le côté ritualisation objectif de la relation publique avec Dieu disparaît.

Alors frères et sœurs, la messe comme on dit ce n'est pas uniquement par devoir, l'office ce n'est pas par devoir, prier avec ses frères et ses sœurs, prier avec la Parole de Dieu c'est d'accepter justement ce rite qui est d'écouter une parole différente. J'ai envie de dire pour finir justement que la structure de l'eu­charistie et bien c'est exactement la même chose que ce que vit le lépreux avec le Christ. Nous arrivons ici remplis de nos questions, de nos doutes, de nos peurs, de nos envies, nous arrivons devant, dans cette église, devant le Christ, devant Dieu comme le lépreux en lui disant : guéris-moi, purifie-moi, et le Christ est là pour nous guérir. Qu'est-ce que nous en faisons en­suite ? Est-ce que quand nous quittons cette assem­blée nous en ressortons exactement de la même ma­nière ou peut-être avec un peu plus de baume au cœur sur mon problème, mon angoisse, ma souffrance, ou au contraire est-ce que nous avons accepté de faire ce processus de purification comme on le dit d'ailleurs dans une certaine spiritualité, processus justement de purification qui est d'accepter une autre parole, un parole qui dérange. Et c'est alors que véritablement nous aurons une relation avec le Christ et que le Christ ne sera pas impuissant.

Alors frères et sœurs, prions afin que nus lais­sions notre cœur à l'écoute justement de ce que Dieu veut nous donner non pas pour le garder pour nous, mais au contraire pour découvrir cette véritable rela­tion que le Christ veut avec nous.

 

 

AMEN

 

 
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