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QUAND UNE VERTICALE ÉPOUSE UNE HORIZONTALE !

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (15 février 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Deux petits problèmes se posent au prêtre qui reçoit des fiancés, le premier qui n'a l'air de rien mais qui est très révélateur, c'est qu'il faut trouver une date, parce qu'en général, il y a toujours un oncle ou "la meilleure amie de la marié" qui vit soit à Hong-Kong ou à Tahiti, quand ce n'est pas la deuxième femme du grand-père qui est partie récemment à Nouméa et qui ne peut revenir qu'entre telle et telle date, sans compter les problèmes d'avion. Vous imaginez… notre monde manque de temps, ou s’imagine manquer de temps pour se donner quelque ivresse, meilleur antidote à la morosité. C’est toujours plus excitant que d’avoir avoir à rassembler nos amis des quatre coins de l’horizon. Il y a derrière cette idée le sentiment que le mariage touche à quelque chose qui transcende les frontières, les horaires. Intuition du sacrement qui traverse tout. Vrai, mais il y a autre chose.

On a coutume de penser que le vingtième siècle a vu la fin des idéologies. Je crois plus probable qu’elles se sont déplacées et que l'une d'entre elles est aller se loger sournoisement ailleurs. L’idéologie de la communication. Il faut que nous communiquions les uns les autres, le mieux possible, tous les peuples de la terre. Il nous est intimé une sorte de performance permanente qui consiste à tenter de réussir toutes ces relations horizontales que nous devons développer avec les autres. Le temps des fiançailles sont le laboratoire d’essai de cet essai de communication. Il faut que nous développions une vraie communication. Comme on dit dans les couples : nous, nous allons parler ! On va en parler ! Cela semble la grande garantie, la seule condition que cela dure, d'une qualité de la vie conjugale, nous en parlons. Mais de quoi parle-t-on ? Comment parle-t-on ?

La deuxième difficulté du prêtre qui reçoit les fiancés, est la suivante. Après avoir choisi la date, il faut essayer de dépasser, sans pour autant le mépriser, dépasser ce contexte émotionnel très fort de leur amour, sensuel. Car à ce premier émoi, s’ajoute le contexte émotionnel de la famille. Car ce langage émotionnel, très fort, et tout à fait louable doit s’articuler avec une autre dimension, moins sensible, et pourtant tout aussi fondamentale. On pourrait comparer à la manière dont une verticale épouse une horizontale, c'est-à-dire qui est la manière dont Dieu vient épouser jour après jour, nuit après nuit, pluie après pluie, orage après orage, après le soleil levant, etc. la vie quotidienne. Comment la verticale doit épouser cette horizontale, il n'est pas très facile de l'établir. D’autant plus que notre fascination de la communication qui fonctionne un peu comme une nouvelle idéologie de la relation, cette relation qui existe entre nous, entre tous les hommes du monde entier de ce globe terrestre et dont Internet est un exemple, il faut que nous communiquions. Cette communication pourrait faire de l'ombre sur la manière dont Dieu voudrait verticalement nous rejoindre. Parce que Dieu ne vient pas de la même manière chez les Inuits, chez les Tahitiens et chez les Aixois. Même si effectivement dans nos rêves les plus éclectiques, on peut imaginer une sorte de religion pour tout le monde, en réalité, il y a un enracinement culturel, une façon de penser les choses qui est la nôtre en Occident et que nous ne pouvons pas éviter.

Ce qui est assez typique de notre Occident, nous avons pensé d'emblée qu'il fallait un certain recul par rapport au bruit du monde. C'est pour cela que la pensée occidentale est née dans les cloîtres et dans les églises, dans les universités. Il faut nous mettre un peu à l'écart pour ressentir ce qu'est Dieu. La clôture monastique, qui est faite pour les moines bien sûr, est signifiant. Elle a été érigée pour dire la nécessité d'une certaine distance avec le brouillard du monde, et le mouvement du monde, et cette clôture favorise la rencontre avec l'espace intérieur. Elle donne l'occasion de rencontre avec ce que Dieu veut dire et comment Il veut développer en chacun de nous, sa relation. Cela, c'est typiquement méditerranéen, typiquement occidental que de vouloir développer cette distance, cette mise à l'écart, une façon de larguer les amarres avec le monde pendant un moment. C'est pour cela qu'on a érigé des églises avec murs épais pour que ces murs épais nous ouvrent le ciel. On n'a pas mis des murs épais pour se protéger des ennemis, quoique à une certaine époque, c'était aussi utile, mais c'est d'abord pour que ces murs épais nous incitent au ciel, nous apprivoisent avec le ciel. Cela nous aide à lever les yeux vers le haut. C'est typiquement l'axe de notre foi chrétienne que de demander à chacun de prendre un moment, une distance avec le monde dans lequel il vit, de couper un peu toutes ces horizontales qui ne sont pas mauvaises en soi, mais qui finiraient par parasiter notre esprit, et pour nous obliger à rencontrer, à découvrir, à lire, à déchiffre la façon énigmatique dont Dieu vient en nous. Verticalement !

Cette attitude est typique d'une culture et dont cette culture a épousé la civilisation chrétienne. Non pas que l’émotion soit mauvaise en soi, mais elle ne doit pas occuper seule le premier plan. Il faut toujours craindre de confondre et son clapotis du port, et la houle de la vie.

Je les vois comme un navire attaché au quai par les amarres, mais le bateau est déjà un peu secoué par le clapotis du port, et il va falloir que non seulement le jour du mariage, mais bien après, on largue une à une les amarres. Et comme l'a dit le Frère Bernard dimanche dernier, on va aller au large ! C'est la tarte à la crème de l'évangile, tout le monde va au large. Il y a un monde fou au large ! D'ailleurs, c'est bien cela l'évangile, c'est d'aller au large. Le problème, c'est que contrairement à cette injonction de l'évangile, il y a beaucoup de gens qui sont encore au port et qui confondent le clapotis du port avec la vie. Cela remue un peu, et cela suffit. L'émotion aussi belle soit-elle, ce n'est pas moi qui dirai le contraire, n'est que le début de la vie, ce n'est que le clapotis du port. En larguer les amarres, revient à passer des attaches à des liens. Tout est là. Nous sommes attachés. Ou bien nous ne savons pas que nous sommes attachés, ou bien nous ne voulons pas en prendre conscience. Nous sommes attachés par nos familles, par des tas de choses qui ont servi, comme les échafaudages qui sont montés le long des églises pour les réparer, mais après, rassurez-vous, on va les enlever, et normalement l'église devrait tenir debout. (en 2006) ! Je dis cela pour les nouveaux mariés de l'an prochain, il y aura encore des échafaudages dehors, donc pour les photos, c'est raté. Normalement, quand on enlève les échafaudages, l'église tient debout, et c'est pareil pour toutes les attaches qui nous ont servi, attaches familiales, sociales et autres, quand on enlève tout cela, l'individu reste debout sans attaches. Sans attaches, ce qui ne veut pas dire, sans liens. Et ce n'est pas parce qu'on se marie qu'on reste attaché, contrairement à l'apparence des choses. On va établir un lien vivant avec cette épouse magnifique, délicieuse, surtout au début, parce que ce lien horizontal de cet époux et de cette épouse future, est la manière dont Dieu va se révéler. Quand vous rencontrerez Dieu vis-à-vis et face à face, là, au large, quand enfin toutes les amarres seront larguées, vous vous direz : c'est incroyable comme Dieu a le goût de ma Mélanie, ou ma Stéphanie. C'est cela le mariage, c'est que votre époux, votre conjoint, votre proche, vont vous donner l'occasion de goûter ce qu'est Dieu. Elle n'est pas Dieu, c'est bien clair, mais elle est l'occasion de Dieu. Encore faut-il que vous larguiez suffisamment toutes les amarres, que vous ne vous contentiez pas de ce petit clapotis du port et que vous vous avanciez en prenant le risque d'une certaine houle qui est la vie, l'aventure, la vie, l'improvisation, l'amour qui va avec et qui nous fait inventer chaque jour une relation libre.

Qu'est-ce que larguer les amarres ? Qu'est-ce que se détacher ? L'émotion est magnifique, et encore une fois, je ne veux pas avoir l'air de la mépriser, mais elle pourrait nous cacher la nécessité de nous détacher pour aller plus loin. Cultivons cette émotion, ce ressenti en tant que tel, mais ce ressenti cultivé en tant que tel finirait par nous empêcher de voir qu'il y a une sorte d'eau plus profonde, un mouvement plus large, qui est le grand mouvement de l'océan, et qui n'est pas simplement le mouvement de surface. Pour ceux qui font un peu de voile, j'aime tellement cette idée de la différence qu'il y a entre ce qu'on appelle la route sur le fond et la route de surface. Les navigateurs ont l'habitude de calculer non seulement la route sur la surface de la mer, mais aussi sur le fond de la mer à cause des courants et donc de la dérive. Le mariage calcule ses coordonnées d'aventure non pas sur la route de la surface mais sur la route du fond, en tenant compte des courants, des contre-courants, des tempêtes, et des beaux temps. Pour qu'on goûte pleinement ce que l'autre va me dire, à son insu, de Dieu, il faut pour cela que je sois libre de toute attache. Il faut qu'il y ait de la place pour que Dieu écrive dans le corps, dans le cœur, dans la vie commune, dans les enfants, tous ces messages de Dieu. C'est cela la vie conjugale. Elle est le meilleur reflet, bien qu'horizontal, de la façon dont Dieu vient verticalement nous épouser.

Comment se fait ce mariage vertical-horizontal ? Pour larguer des amarres il faut accepter qu'il y ait un certain état d'esprit qui fait qu'on arrive à se débarrasser des choses dont on croyait qu'on ne pourrait jamais lâcher. Quand on part en voyage, on emmène toujours beaucoup trop de choses, toujours. Il y a des bagages qu'on peut laisser sur le quai. Le problème c'est qu'on a bien une idée sur ce qu'on voudrait bien laisser, mais on n'y arrive pas seul. Cette douce épouse que je vais épouser, elle va me faire lâcher ce que je ne pensais pas nécessaire de lâcher. Je ne peux pas savoir ce qui est superflu dans ma vie et qui peut m'empêcher de rencontrer Dieu à travers l'autre. J'ai une idée, mais ce n'est pas nécessairement la bonne.

C'est en cela que le mariage se conjugue avec une certaine pauvreté offerte. Ce qu'on a entendu ce matin dans les béatitudes, qui est presque insupportable dans les béatitudes de Luc, dans ce contraste permanent, presque violent entre : si vous n'avez pas été …alors, vous n'aurez rien du Royaume. Il y a une manière presque exagérée et prononcée, comme un contraste permanent, mais ce contraste est pédagogique, pour nous dire qu'il y a quelque chose qui se conjugue avec une pauvreté que je ne choisirais pas et qui est pourtant la meilleure occasion pour que Dieu me parle si je maintiens la relation. Elle va me faire lâcher ces richesses inutiles, qui une fois que j'en serai débarrassé me rendront plus libres, plus léger, comme un voyageur, comme un navigateur sur la mer. Si nous faisons pour nous, les vieux mariés, un peu le bilan de ce qu'on a lâché, au fond, ce qu'elle m'a fait lâcher, que jamais je n'aurais fait tout seul, par crainte, par paresse, parce que je suis trop petit, parce que je n'y vois pas clair sur moi-même, c'est bien ce qu'il fallait me faire lâcher. Ce n'est pas son mérite personnel, mais c'est le mérite de l'amour qui nous a unis. C'est le mérite de la relation que Dieu a voulu pour nous qui fait qu'elle me donne de larguer quelques bagages inutiles dont je pensais que je ne pourrais jamais me passer.

C'est pour cette raison que cela se conjugue avec pauvreté. Ce que saint Luc dit : Maudits soient ceux qui pensent aller au bout de la vie avec tout. S'ils n'éprouvent pas dans leur vie quelque chose qui manque, de la richesse, de la justice. C’est pareil pour les rires dans l'évangile selon saint Luc, cela veut dire qu'ils sont satisfaits d'eux-mêmes et qu'ils rient des autres, c'est la moquerie, il n'est pas question d'humour dans cet évangile. Ceux qui effectivement n'éprouvent un moment presque douloureux devant ce qui va me manquer, et puis, juste au bord, comme un danseur qui se lance dans le vide. Il y a quelque chose qui va manquer, mais c'est à ce moment-là que je commence à naître en moi. C'est cela l'enjeu de la vie conjugale, de tout engagement devant Dieu, de la manière dont la verticale vient, non pas nous casser en deux, mais elle vient éliminer progressivement la matière inutile comme le sculpteur qui enlève pour laisser apparaître la forme, le mouvement.. J'ai toujours pensé que c'était incroyable le travail du sculpteur, j'aurais peur, dans le marbre ou une autre matière, de trop enlever, ou de ne pas assez enlever, mais quand on voit la façon dont les grands sculpteurs avec un geste sûr, presque facilement, enlèvent juste ce qu'il faut pour laisser apparaître la courbure du mouvement, c'est comme cela que Dieu fait avec nous, si nous nous prêtons à la main du sculpteur, si nous sommes dociles à ce mouvement, si nous acceptons de prendre le risque que quelque chose vienne nous séparer un peu, nous désamarrer, nous faire lâcher, car évidemment on pourrait croire que si on n'a pas confiance en Dieu, que la couteau de Dieu va aller trop loin, qu'il va trop en enlever.

C'est pour cela que cette conjugaison jusqu'à l'horizontale, ce moi qu'on offre à Dieu c'est de dire : je fais confiance, ce que Tu me donnes de vivre aujourd'hui et demain, ce geste de Dieu, c'est le geste sûr, c'est celui qui nous conduira de naissance en naissance, à la vie. Et c'est pourquoi, mon credo, c'est la joie de l'offrir à Dieu et à l'épouse que je vais épouser devant toi, et c'est ainsi qu'on peut comprendre ce que c'est que le sacrement de mariage.

Amour et pauvreté, la manière dont Dieu vient se dire en chacun de nous, message de naissance qu'Il veut pour chacun de nous.

 

 

AMEN

 

 
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