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AMOUR INFANTILE ET MATURE

Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 février 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

C’est le sixième dimanche du temps ordinaire, c’est donc un dimanche ordinaire, mais pas si ordinaire que cela, puisqu’il a été choisi pour accueillir plus spécialement les couples qui recevront la bénédiction nuptiale au cours de cette année 2006. Je vous assure que nous n’avons pas fait exprès pour choisir des textes aussi difficiles entre le Lévitique qui nous invite à crier impur, impur quand on trouve une petite tache sur la peau de son voisin, et l’évangile assez difficile entre Jésus qui à la fois guérit le lépreux et en même temps va un peu à la pêche, on a envie de se dire : moi je me prépare au mariage, qu’est-ce que je peux retirer de tout cela ?

C’est la raison pour laquelle je me permettrai aujourd’hui de laisser de côté les lectures de la liturgie et de faire avec vous une petite promenade dans la culture contemporaine pour essayer de comprendre quelle image notre culture actuelle propose comme modèle amoureux à nos contemporains.

Je suis parti d’un film, mais vous allez voir, nous allons faire un peu le tour de tout, et aussi des rencontres habituelles que j’ai avec les fiancés. L’amour, c’est avant tout une rencontre. Il suffit de voir quand on rencontre pour la première fois un couple, ils vous expliquent toujours d’une manière toujours extrêmement sérieuse les raisons pour lesquelles ils viennent se marier à l’Église, et quand on commence à se demander quelquefois comment vous êtes vous rencontrés, etc … il y a à la fois, le réveil d’un plaisir de cette rencontre et en même temps de quelque chose qui doit rester un peu intime. On le dit au prêtre, à quelques personnes, mais pas à tout le monde.

L’amour est une rencontre. Vous le savez aussi bien que moi cela ne se passe pas toujours bien. J’aurais voulu avec vous, partir de ce film qui a été fait à partir d’un livre qui s’appelle "orgueil et préjugés". En le regardant, je me demandais pourquoi ce film attirait autant de monde, et pourquoi cela "fait pleurer dans les chaumières" ? Effectivement, à la première lecture, on pourrait dire que cela raconte la problématique d’une rencontre amoureuse dans une société anglaise où quand vous ne faites pas partie du même milieu social, vous pouvez peut-être avoir des sentiments, mais vous ne pouvez certainement pas vous marier. C’est une première lecture, c’est ce qui se passe en fait entre Darcy et Élisabeth. Mais je crois que d’une manière plus profonde et pour nous aujourd’hui, car la question de différence sociale s’est un peu atténuée, je crois que le personnage de Darcy nous renvoie à une grande difficulté dans la rencontre amoureuse, c’est le fait tout simplement, que quelquefois, on aime et l’on ne sait pas le dire. Et ce balourd de Darcy est un homme amoureux et en même temps qui est incapable de dire "je t’aime", qui est capable de le manifester par des actes de déférence, en protégeant la famille d’Élisabeth, mais à aucun moment, sauf à la fin, mais à aucun moment il n’est capable de dire le mot qui permettra à cette rencontre d’aboutir à une histoire commune. On est devant deux personnages qui vivent des bribes d’histoire commune, mais ils n’arrivent pas entrer en phase tous les deux. Ce personnage de Darcy m’a fait réfléchir pendant le film à un autre personnage très célèbre, d’une comédie anglaise beaucoup plus contemporaine que vous connaissez tous, c’est aussi un livre qui a été mis au cinéma, c’est Bridget Jones. Elle aussi a cet avocat qui s’appelle Darcy, et que nous dit-elle à nous, aujourd’hui ? Cette jeune femme, trentenaire, qui aimerait rencontrer le prince charmant, et qui doit faire le choix entre un prince charmant un peu balourd, Darcy, qui est là à chaque fois pour la sauver de tous ses problèmes mais qui lui aussi est incapable de concrétiser, et de l’autre côté, un prince plus charmeur que charmant avec qui elle a beaucoup de déboires et de problèmes. Cela peut nous dire autre chose sur l’amour. Dans le premier film, c’était l’amour et la difficulté de dire le sentiment amoureux, dans le second film, c’est autre chose, cela s’adresse d’ailleurs davantage aux femmes, et cela concerne le choix d’un homme entre celui qui est un peu lourd, qui a du mal à exprimer ses sentiments mais qui en même temps, est rempli de prévenance. Le risque est d’envisager la vie d’une façon un peu morne et plate avec lui. De l’autre côté, il y a cet homme charmeur, beau gosse, et qui va m’apporter pas mal de problèmes. Cela renvoie effectivement à cette difficulté de choisir entre le prince charmant, ou alors, la vie quotidienne un peu fade.

Evidemment, le prince charmant m’a amené à réfléchir sur les contes qui sont toujours d’actualité. Je crois que la trame sous-jacente des contes se retrouve dans la plupart des films contemporains. En fait, qu’est-ce qu’un conte. C’est la manière dont le chevalier traverse les montagnes, les airs, réussit à tuer les hommes, les dragons, réussit à entrer dans le château, monter à la plus haute tour, dans la plus haute chambre et délivrer la belle au bois dormant. On ferme le livre, on sort de la salle de cinéma, nous quittons ce film avec cette phrase souvent inscrite en finale : ils vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d’enfants. C’est intéressant, parce que le modèle amoureux proposé de manière systématique, c’est ce qui se passe avant de franchir le seuil de la porte de la maison conjugale, là où il y a les histoires les plus savoureuses, les plus intéressantes, on vit, on pleure, on frémit, et où l’on a l’impression de vivre. Mais que se passe-t-il après ? "Ils vécurent longtemps, ils eurent beaucoup d’enfants et furent très heureux". Cela laisse rêveur quand même. On aimerait bien leur demander la recette : maintenant vous vous êtes mariés, vous franchissez le seuil de votre maison, et comment faites-vous pour vivre longtemps heureux sans vous quitter, avoir des enfants sans trop de problème ? Mais, donnez-nous la recette, nous sommes preneurs.

Cela laisse rêveur, cela peut culpabiliser, car on se trouve devant un échec, est-ce que c’est de ma faute, pourquoi n’ai-je pas réussi ? Est-ce que c’est la faute de l’autre ou uniquement la mienne ? On peut aussi être désabusé, en se disant que c’est du roman, de la fiction, ils verront dans quelque temps, ils finiront bien par se casser le nez …

J’aurais voulu avec vous, lire un petit passage d’un auteur qui s’appelle Bruno Bettelheim, qui est psychiatre et qui a consacré sa vie aux enfants. Il a écrit un livre qui s’appelle : "Psychanalyse des contes de fées", dans lequel il explique toute l’importance du passage de l’amour infantile qui peut être résumé à travers les contes habituels que nous connaissons, avec les schémas que nous rencontrons dans beaucoup de films et de romans. Il veut nous expliquer comment nous avons à passer de l’amour infantile à l’amour mature. "On ne peut devenir un être humain complet, riche de toutes ses possibilités que si tout en étant soi-même, on est capable d’être heureux et d’être soi-même avec un autre. Pour atteindre cet état, il faut mettre en jeu les couches les plus profondes de sa personnalité. Comme toute transformation qui touche notre être le plus intime, celle-ci offre des dangers qu’il faut affronter avec courage et présente des problèmes qu’il faut résoudre. Le message de ces contes de fées est que nous devons abandonner les attitudes infantiles et adopter celles de la maturité si l’on veut établir ce lien intime avec l’autre qui promet un bonheur à deux, durable et solide". Je crois qu’effectivement, c’est là le problème. C’est facile de gagner la guerre, c’est facile de venir délivrer la belle au bois dormant dans la plus haute tour du château, mais c’est autre chose de vivre avec.

J’ai continué ma petite enquête contemporaine, je vais laisser les films de côté. Je suis allé dans une librairie pour voir ce que la littérature actuelle propose aux couples comme lectures pour aider à vivre à deux, en bonne harmonie, etc … vous connaissez cela mieux que moi. ? Je n’ai fait que lire les titres, et je ne résiste pas à la tentation de vous les communiquer. "Le mariage pour les débutants", il suffit de regarder "voici" et "Galla" pour constater qu’il y en a qui font des essais et que cela coûte de plus en plus cher. Le sous-titre n’est pas mal : réussir son mariage sans fausse note (il faut peut-être vérifier si l’organiste joue bien), et surtout mesdames, car généralement, ce sont les messieurs qui souffrent le jour du mariage, sans crise de nerfs. Si la mèche de cheveux est un peu défaite, vous avez déjà dix minutes de retard à la célébration à l’église, et que le curé a encore un autre mariage après le vôtre, ce n’est pas grave, vous vous marierez avec une mèche un peu de travers. Ensuite, un autre livre, très simple : "Comment vivre à deux". Cela m’a rappelé une phrase de Feydeau qui dit ceci : "le mariage c’est l’art pour deux personnes de vivre ensemble, aussi heureuses qu’elles auraient pu vivre chacune de leur côté". A méditer, faites bien attention ! Ensuite, troisième série de livres, c’est tellement la tarte à la crème que les éditeurs en ont fait plusieurs volumes : "Pourquoi les hommes et pourquoi les femmes" ? Pourquoi les hommes en bleu, et pourquoi les femmes en rose ? Pourquoi les hommes n’écoutent-ils jamais les femmes ? Et pourquoi les femmes ne savent-elles pas lire les cartes routières ? C’est la raison pour laquelle l’homme a inventé le GPS, et la seule expérience que j’ai eue d’un GPS, c’est qu’on a même réussi à faire parler une femme en voix synthétique ! C’est quand même pas mal trouvé. Peut-être parce que la voix féminine est un peu plus douce ? Ensuite, un autre livre excellent : "Comment vivre avec un homme Astérix (sic) et aimer ça !" Livre superbe, avec des photos des années 50, beau brun, en tweed, madame qui ressemble à Jackie Kennedy, etc … "L’homme cet animal de compagnie", guide pratique, pour femme pratique. Cela veut dire qu’une femme qui n’est pas pratique que lit-elle ? Peut-être Claudel, Balzac, de la poésie. Animal de compagnie, c’est difficile de dresser l’homme, c’est un animal sauvage. J’ai gardé le meilleur pour la fin, ne vous méprenez pas sur le début du titre, je vous en prie : « L’amour à poil ». Pourquoi il est si facile d’aimer un animal et si difficile de vivre avec un homme ». Et vous remarquerez qu’on aime un animal, et qu’on vit avec un homme. Entre nous soit dit, ce rapprochement de l’homme avec l’animal est intéressant, parce que c’est aussi ce que fait Bruno Bettelheim dans la psychanalyse des contes de fées, puisqu’il explique que tout le travail de la femme, de la belle au bois dormant, c’est de réussir à découvrir au-delà de la bête, justement, l’homme. C’est toute l’explication qu’il donne au sujet de la belle et la bête.

Que peut-on tirer de cette petite promenade dans notre culture contemporaine ? D’abord, je crois, la première chose, peut-être pour vous messieurs, il ne suffit pas d’avoir sauvé votre belle une fois pour penser que c’est fini et que vous pouvez maintenant boire votre bière tranquillement. Effectivement, il ne suffit pas d’avoir délivré une seule fois la femme qu’on aime de la plus haute tour du château, pour se dire que c’est fini, que c’est cela l’amour, et que tout va rouler sans problème. C’est de l’amour infantile. Le plus facile est passé, et le plus difficile commence. La deuxième c’est plutôt pour vous mesdames, parce que vous aurez remarqué que toute cette littérature axée sur le couple est d’abord écrite par des femmes, c’est intéressant à signaler, on a tellement brimé les femmes pendant des siècles en leur interdisant d’écrire, qu’on peut les laisser s’exprimer maintenant ? Ce qui est mis en jeu dans ces livres, c’est l’identité de l’homme. Est-ce que vous devez brimer votre homme pour qu’il devienne un petit toutou gentil ? Est-ce que vous pouvez être fières de dire que vous avez réussi à le faire changer ? Est-ce que l’amour est de décider ce qui est bon pour lui et d’obliger un lion à la crinière superbe de finir ses jours dans le zoo de Vincennes au milieu des rochers en carton ? Ce n’est pas cela l’amour.

Je finirai par un dessin animé que j’aime beaucoup et qui est un véritable conte, même si à sa sortie, on a dit de lui qu’il critiquait les contes, c’est Schrek. C’est un dessin animé fort intéressant, pourquoi ? Il reprend exactement le problème que dit Bettelheim qui est le passage de l’amour infantile à l’amour mature. Je vous résume très vite le premier épisode : c’est un ogre qui se trouve obligé de délivrer la belle qui est enfermée dans la plus haute tour du plus haut château. Il lui arrive toutes les péripéties dignes du prince charmant, sauf que c’est l’ogre charmant. Le deuxième épisode, c’est la suite : que se passe-t-il une fois que Fiona et Fred ont franchi le seuil de la maison et qu’ils se retrouvent face à face ? Le film traite là de deux conflits assez éclairants, à chaque fois, c’est un conflit d’identité parce que la rencontre amoureuse bouleverse ma propre identité. Le premier conflit se déroule avec les parents, Fiona qui est restée une petite ogresse ramène à la maison un ogre, c’est clair que papa n’était pas tellement d’accord. C’est la confrontation avec la famille de l’autre, et même si tout le monde ne vit pas le problème de Schreck, c’est quand même la venue dans la belle famille, avec les conflits qui peuvent naître. Est-ce que je vais renvoyer l’image qu’attendait mon beau-père ou ma belle-mère ? Ou vont-ils me dire : ma pauvre fille, pourquoi as-tu été chercher ce gars-là ? Ce n’est pas toujours simple, cela crée des drames. Premier conflit entre le fiancé et les beaux-parents.

Le deuxième conflit, c’est le conflit interne : Fiona pendant toute sa vie a rêvé du prince charmant, et elle l’a même écrit dans son carnet intime, et puis elle tombe sur qui ? Le gros ogre qui est concrètement incorrect. Et lui, quel est son problème ? Il découvre que il n’est pas celui que sa femme aurait rêvé qu’il soit. Il se dit : si je ne suis pas tel qu’elle voudrait que je sois, elle va me quitter, donc il vaut mieux que je fasse mourir ma propre personnalité, ma propre identité pour correspondre à ce qu’elle veut, mais alors, il n’est plus lui. Quel est le conflit qui ressort de ce deuxième épisode ? C’est une sorte de deuil à faire de chaque côté. Du côté de la princesse, elle doit reconnaître que l’homme qu’elle a épousé a certainement des qualités qu’elle n’a pas encore réussi à trouver, et qu’il est beaucoup mieux que ce prince charmeur, et lui, de son côté, il doit prendre le risque d’accepter de ne pas toujours dire oui à n’importe quoi. Il vaut mieux courir le risque d’entendre la belle dire qu’elle le quitte, "si" et de faire de la résistance pour rester véritablement "lui".

Je crois, frères et sœurs, que c’est cela l’amour mature. Cela peut très bien se résumer dans une parole que nous trouvons dans le Cantique des cantiques et que je reprends justement aujourd’hui, parce qu’elle est souvent mal comprise. La phrase est insupportable, on la change et l’on dit : "l’amour est plus fort que la mort". Non. Ce n’est pas vrai. Le Cantique des cantiques dit : "L’amour est fort comme la mort". Et cette mort dont il est question dans cette phrase, c’est l’amour mature, et c’est accepter de faire son deuil, accepter de mourir.

Frères et sœurs, nous pouvons aujourd’hui confier tous ces couples qui viennent justement vers l’Église pour rencontrer le Seigneur, les confier à Dieu, et surtout, rappelez-vous que ce sacrement que vous allez recevoir, cette grâce, c’est un courage aussi. Non plus le courage de se battre de temps en temps quand on en a envie, mais le courage de mourir chaque jour, c’est-à-dire de vivre avec celui et celle que vous avez choisi. C’est cette grâce que vous allez recevoir de Dieu. Que le Seigneur, avec toute sa patience et l’amour qu’il vous porte puisse vous accompagner tout au long de votre vie.

 

 

AMEN

 

 
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