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VIVRE LE BONHEUR ORDINAIRE

Jr 17, 5-8 ; 1 Co 15, 12+16-20 ; Lc 6, 17+20-26
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (3 juillet 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, après tous les fastes de la liturgie de l'Incarnation, l'Épiphanie, les trois manifestations, la fête de la Présentation, nous voici revenus désormais à ce que la liturgie moderne appelle le temps ordinaire. Avec le temps ordinaire, nous sommes revenus à des questions ordinaires, des questions toutes simples, des questions qui nous préoccupent de la façon la plus fondamentale et la plus ordinaire, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elles ne sont pas importantes. Chacun sait d'ailleurs que ce sont en général les choses ordinaires qui sont les plus importantes.

La liturgie étant très pédagogue, elle nous fait poser cette question très ordinaire et très nécessaire du bonheur. Dans les textes que nous avons lu aujourd'hui, en tout cas, explicitement dans la première lecture et la troisième lecture, il est question véritablement du bonheur et du malheur. Bonheur et malheur qui ne sont d'ailleurs pas envisagés en soi, comme des états, mais qui sont envisagés par rapport à des personnes et à des situations. En faisant cela, je crois que cette question du bonheur et du malheur, nous fait rejoindre une des préoccupations les plus fondamentales et les plus essentielles de notre société surtout occidentale, je dois dire aujourd'hui parce que sans le dire, parce que cela a l'air d'être trop compliqué et qu'on n'a pas de réponse, sans le dire, notre civilisation actuelle, notre manière d'être actuelle est complètement obsédée par le problème du bonheur.

Je ne parle pas simplement de tous ces marchands de bonheur qui vous assurent qu'avec tel produit qui agit sur votre derme, vous aurez une peau impeccable, je ne vous parle pas des vendeurs de séjours paradisiaques dans des îles où personne n'a jamais mis le pied, sauf précisément les charters qu'ils organisent. Je ne parle pas de ce bonheur un peu facile qui consiste à se renfermer sur soi, mais je parle plus profondément de cette question du bonheur qui est devenu dans nos sociétés une véritable angoisse.

En fait, le bonheur est en train de devenir dans notre monde, le grand problème des assureurs. Il faut qu'on nous assure le bonheur. Tant qu'on vivait dans un monde où la domination, le contrôle technique des choses, d'événements, des processus était laissé aux aléas du hasard, où l'on ne pouvait pas prévoir, numériser, digitaliser, compiutériser ce qui allait se passer dans le quart d'heure qui suit, tant qu'on n'en était pas là, le bonheur restait quelque chose d'aléatoire. Cela arrivait ou ça n'arrivait pas, si cela arrivait, tant mieux, si cela n'arrivait pas tant pis ! Mais fondamentalement, on était obligé par le fait des limites mêmes de ce qu'on savait faire ou ne pas faire, on était obligé d'admettre que le bonheur était finalement quelque chose de donné.

Or aujourd'hui, nous avons basculé, et il ne faut pas croire que ce basculement nous apporte nécessairement le bonheur, c'est tout le problème, nous avons basculé de l'autre côté. On veut du bonheur garanti sur facture. On veut que si on paie à l'agence de voyage son séjour aux Canaries, ou je ne sais dans quel coin du désert retiré au fond de l'Afrique, on veut en avoir non seulement pour son argent, mais pour son bonheur. Et l'on veut ça pour tout. Tous les objets doivent être garantis, il faut que ce soit traçable, il faut que ce soit calculable, il faut que ce soit rentable. Même la rentabilité et la consommation en réalité, contrairement à ce qu'on pense, ne sont pas pratiquée pour elles-mêmes, elles sont pratiquées pour un bonheur mais un bonheur "que nous pouvons maîtriser".

Or, c'est précisément sur ce point-là que les textes d'aujourd'hui posent les questions les plus mordantes et d'une certaine manière les plus inquiétantes pour cette mentalité dont nous participons tous, il n'y a pas d'exception. Pourquoi ? Parce que précisément, vous l'avez vu déjà dans le texte d'Isaïe. La métaphore, l'image qui sert à guider l'homme heureux et de l'homme malheureux, c'est une métaphore agricole, arboricole. Il y a des gens qui se croient heureux, et c'est leur malheur, parce qu'ils sont comme un buisson au milieu du désert. Vous avez déjà remarqué au paradoxe du buisson au milieu du désert. Le buisson pousse quand même, il vit quand même, il est sur des terres arides et par conséquent, sa manière de porter fruit, de se développer est immédiatement dépendante du climat. Il faut bien savoir cela au Proche-Orient, puisque c'est un pays semi-désertique. Il y avait cette attitude, et permettez-moi de faire un anthropomorphisme, il y avait cette attitude paradoxale du buisson et il s'accroche d'autant plus qu'il croit qu'il est sur la terre ferme et qu'il se débrouille tout seul. C'est cela le paradoxe du buisson. De temps en temps, il porte quelques feuilles et éventuellement quelques fleurs, surtout beaucoup d'épines, mais au moins, il se les fabrique lui-même. Donc, ce buisson, s'il sait d'une certaine manière qu'à tout moment sa vie est menacée, fragilisée par la sécheresse, le vent du désert, en réalité, il est très fier de lui parce qu'il est là où il est et il se débrouille tout seul.

Tandis que l'autre arbre, celui auquel est comparé le juste, cet arbre vit au bord de l'eau, c'est plus dangereux, Il y a des crues, l'eau n'est pas l'élément naturel dans lequel on plonge ses racines, sauf pour les plantes aquatiques et les nénuphars. Habituellement, pour les arbres, on plante ses racines dans la terre. L'élément apparemment étranger qu'est l'eau est précisément ce qui va assurer la prospérité de l'arbre. A cette époque-là, on ne connaît pas encore les échanges biothermiques entre les racines et la terre, on n'a pas des visions aussi compliquées que ça, on n'a pas encore fait de laboratoires de biologie.Simplement on constate qu'un arbre qui apparemment est dans un élément, la terre, risque de se dessécher, tandis qu'un arbre qui est auprès d'un élément qui lui est étranger, la mer, lui risque au contraire d'être prospère et de porter du fruit, et donc, il ne craint rien.

C'est déjà intéressant, Jérémie dans sa réflexion sur le bonheur, et Dieu sait s'il y a une conscience malheureuse dans l'Ancien Testament, c'est bien celle de Jérémie parce qu'il s'est plaint toute sa vie, il a passé toute sa vie à se lamenter et à trouver que la vie était difficile et que Dieu lui menait la vie impossible, mais quand il a réfléchi sur le bonheur, il a eu cette espèce d'éclair de lucidité de se dire que pour les arbres, le bonheur provient de l'élément el plus étranger à eux, c'est-à-dire, l'eau.

Cela permet de comprendre le deuxième texte des Béatitudes de Luc. Vous l'avez remarqué, on ne les choisit pas pour le jour de la Toussaint, parce que ces béatitudes réveillent en nous une certaine philosophie qu'on a appelée du ressentiment, c'est-à-dire à première lecture comme ça, les béatitudes, malédictions de Luc, on devrait d'ailleurs dire bénédictions malédictions de Luc, touchent directement au problème qui est dans la tête de la plupart des réflexions un peu sommaires sur la morale: en fait les riches méfiez-vous, vous ne l'emporterez pas en paradis. En réalité, si vous êtes riches, si vous vous débrouillez bien, cela ne durera pas. C'est ce vieux fond de pessimisme méditerranéen que vous connaissez tous, quand ça marche, ça ne peut pas durer. Il y a une sorte de fond de superstition, de désespoir, c'est que le bonheur la satisfaction sont fondamentalement fragiles et cela ne peut pas durer.

L'autre discours, c'est : si vous en bavez maintenant, ci c'est difficile, tant mieux, et il faut bien reconnaître qu'une certaine prédication populaire dans l'Église a très souvent fait feu de ce bois-là, en disant au gens : les pauvres, vous en aurez toujours parmi vous, et si vous êtes malheureux maintenant, prenez votre mal en patience, vous verrez, de l'autre côté, vous vous éclaterez et ça ira très bien. On a fait supporter pas mal de choses avec ce genre de raisonnement un peu simpliste.

C'est pour cela que les béatitudes et malédictions de Luc n'ont pas généralement la côte. Pourtant, elles touchent quelque chose de très profond. C'est le même message que Jérémie mais en plus juste et en réflexion sur l'homme, beaucoup plus pertinente et qui devrait nous toucher vif. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de véritable bonheur qui puisse uniquement jaillir de moi-même. Il y a dans tout bonheur quel qu'il soit une dimension d'altérité qui vient d'autre chose et qui fait que précisément, il y a la surprise de cette autre chose qui me rend heureux ou heureuse. C'est la première fois que l'on dit cela aussi clairement. On veut dire : si vous croyez, c'est ce que Jésus veut dire à travers ces bénédictions, malédictions, si vous croyez que vous pouvez puiser le bonheur dans votre propre fond, parce que maintenant vous riez, parce que maintenant, vous êtes satisfaits, parce que maintenant vous avez tout ce que vous voulez, la voiture, le frigo, etc … là vous êtes dans l'illusion. Ce n'est pas l'illusion du contentement, parce que le contentement est réel, mais c'est l'illusion du bonheur. Je crois qu'ici, pour la première fois est posée de manière extrêmement profonde et qui va hanter toute notre histoire postérieure, c'est vraiment la question du bonheur. Il y a un faux bonheur qui est en réalité une malédiction puisqu'il est faux, et il y a un vrai bonheur qui est une bénédiction, mais précisément parce qu'il est une bénédiction, on n'en a pas de maîtrise. Réfléchissez, dans la vie conjugale, dans la vie filiale, dans la vie de responsabilité parentale, vous verrez, cela crève les yeux quand on y pense. Si je crois que je peux construire un bonheur conjugal simplement par l'assurance que je te tiens, tu me tiens, ça ne marche pas. Combien de fois, il y a des drames dans des familles ou des foyers, des couples, parce que précisément, le bonheur est vu comme une assurance et non pas comme le fait d'être démuni devant l'autre.

Au fond, chacun d'entre vous tous les matins demande à son conjoint ; quel est le bonheur que tu vas m'apporter aujourd'hui ? (Je ne demande pas de lever le doigt !) Mais c'est vrai, quel est le bonheur que tu vas m'apporter aujourd'hui ? Souvent, on ne le demande pas et cela se fait tout seul. Tant mieux, Mais si on ne se l'est pas demandé une fois ou l'autre, je vous assure que cela ne peut pas tenir. Si l'autre n'est pas vu comme cette source du bonheur dont je dépends radicalement, simplement au plan humain cela ne tien pas très bien. Cela ne veut pas dire qu'il faut tomber dans l'infantilisme en disant : je ne me charge plus de mon propre bonheur, je compte uniquement sur toi ! C'est effectivement assez pénible. Mais c'est le contraire. Est-ce que tu acceptes que je sois ton bonheur, moi, j'accepte que tu sois mon bonheur. Par conséquent, intervient à ce moment-là, un facteur de liberté. Si tu ne me donnes pas le bonheur que tu peux me donner, pour moi c'est dramatique, mais ce n'est pas parce que je le réclame, ce n'est pas parce que je te demande tous les matins de me signer un nouveau contrat d'assurance bonheur pour la journée, c'est parce que tu me le donnes.

C'est là où l'on touche l'essence de la vie chrétienne. Au fond, le bonheur, pour les chrétiens, et la grâce c'est la même chose. C'est le don gratuit, c'est un changement total du point de vue de la conception du bonheur. Le bonheur n'est pas à vendre, on le savait, mais il n'est pas non plus à manipuler techniquement et on le sait moins. Dans le bonheur, il n'y a pas de contrat d'assurance, et on ne veut même plus le savoir, on voudrait bien qu'il y ait un contrat d'assurance. Donc, nous sommes livrés à cette dépendance. Vous comprenez pourquoi au fond, les chrétiens disent que leur bonheur c'est la résurrection. En réalité, quand on parle de résurrection, que veut-on dire ? On veut dire que la source d'où nous vient le bonheur comme croyant, comme chrétien, comme disciple de Jésus, est séparée de nous par une sorte de mur terrible qui est la mort et dont normalement, rien ne peut franchir la coupure et la rupture. Quand les chrétiens disent qu'ils croient que le Christ est ressuscité, ils proclament les béatitudes, ils disent, nous croyons en un bonheur qui a traversé la mort pour nous rejoindre. C'est une vraie théologie du bonheur. Une théologie du bonheur qui serait fabriquée uniquement à partir d'une civilisation ou d'une société ou d'un groupe humain qui dit : on va se fabriquer le bonheur, c'est fichu d'avance. Pour les historiens de la philosophie qui sont nombreux parmi vous, quand on disait dans la cité antique que le but de la cité, c'était le bien commun, ce n'était pas le bien qu'on possédait, c'était le bien qu'on cherchait ensemble. Même les philosophes avaient compris qu'au niveau de la vie d'une cité de l'avenir d'une cité, ce bien commun échappait à chacun et devait être reçu par chacun de la possibilité d'un avenir commun. C'était de la philosophie, c'était de la politique, cela n'a pas toujours très bien marché, maintenant on a ressuscité cela avec la démocratie moderne, mais il n'est pas sûr que ça marche mieux. Mais du point de vue de la foi, là, c'est vrai. Quel est mon bonheur ? C'est ce que dit saint Paul : "Si le Christ n'est pas ressuscité, pour moi la vie et la foi sont vides".

Cela nous ramène au cœur du problème, ou bien le bonheur nous le maîtrisons, nous le calculons, nous l'assurons, ou bien au contraire, et à ce moment-là nous tombons dans les malédictions, parce qu'il n'y a pas de prise sur le bonheur, cela ne se mange pas comme la confiture. Mais c'est quelque chose qui est offert et donné.

Frères et sœurs, essayons désormais de faire du vrai bonheur notre ordinaire.

 

 

AMEN

 

 
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