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JÉSUS INVITE À L'ACCOMPLISSEMENT DE LA LOI

Si 15, 15-20 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 février 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


La Loi n'est-elle que "ne pas" ?

 

Frères et sœurs, vous l'avez déjà certainement entendu dire, il est extrêmement facile d'opposer d'un côté le Dieu de l'Ancien Testament, toujours très méchant, puis bien sûr Jésus toujours très gentil. L'évangile d'aujourd'hui nous présente le cas inverse.

Dans la première lecture, il nous est dit que l'homme est libre, que la toute puissance de l'homme réside dans sa liberté d'action et que d'autre part, la toute puissance de Dieu réside dans la sagesse qu'il est prêt à accorder à tout homme pour que cet homme puisse exercer sa liberté. Le texte finissait d'une manière claire et définitive : "Dieu n'a commandé à personne d'être impie, Dieu n'a permis à personne de pécher". Pour une fois, c'est plutôt l'Ancien Testament qui est consolateur.

Nous avons entendu un évangile extrêmement long dans lequel Jésus décide de faire un parallèle avec Moïse, le Sinaï et le don du Décalogue. Face à Moïse, le Sinaï et le Décalogue, il y a Jésus sur une montagne qui accorde à son peuple une loi, qu'on appelle généralement un discours. C'est vrai que cette lecture que nous entendons le plus souvent lors de la célébration des Cendres est insupportable parce qu'elle révèle l'abîme entre notre moi idéal et notre moi réel. Face à cet abîme absolument insupportable, pire que tout ce que le Dieu de l'Ancien Testament a pu dire, que pouvons-nous faire ? Il y a ceux qui considèrent qu'il ne faut pas en tenir compte, et ne garder de la part de Jésus que le côté un peu léger, gentil.

Il y a eu une autre lecture un peu plus fine, qui dissocie ce qu'on pourrait appeler les commandements des conseils. Jésus de temps en temps dans l'évangile offre des commandements pour tous ceux qui le suivent, mais parfois on dirait qu'il ne s'adresse pas à tout le monde, ce ne sont que des conseils. Saint Paul, lui-même fera bien la différence entre le commandement et le conseil : par exemple quant au célibat, il dit : "Voilà moi ce que je dis, il vaut mieux ne pas se marier, mais ce n'est qu'un conseil de ma part, ce n'est pas la parole de Dieu". Or, à aucun moment, Jésus ne dit que ce qu'il vient de dire serait réservé à certains chrétiens en particulier.

Dans la traduction liturgique, on pourrait ne pas tenir compte d'une certaine confusion : la petite incise qui a été faite au début de la lecture est la suivante : elle rappelle que ce discours sur la montagne s'adressait aux disciples qui s'étaient rassemblés autour de Jésus. Or, ce n'est pas le cas. Ce n'est même pas un discours qui s'adresserait aux meilleurs d'entre nous. Le discours s'adresse à toute la foule, à tout le peuple de Dieu.

Jésus dans le discours sur la montagne est beaucoup plus dur à l'encontre de ceux qui veulent abolir la Loi qu'à l'encontre des pharisiens. Déjà avant même ce discours si difficile à entendre déjà au temps du Décalogue certains trouvaient le Décalogue et la Loi juive étaient insupportables. Ne serait-ce pas plus simple, avec Jésus, de passer tout simplement à autre chose ? Or Jésus le dit, nous l'avons entendu : celui qui se permet de ne pas enseigner la plus petite partie de la Loi qui a été donnée, sera le plus petit dans le Royaume des cieux. Donc dans une sorte d'étape, Jésus mettrait au plus bas ceux qui décident de faire table rase de toutes les lois possibles et imaginables, avec un cran au-dessus, les pharisiens, qui eux ont au moins le mérite de vouloir vivre selon la Loi. Dans ce discours, Jésus dit qu'il est question non pas d'y obéir mais de l'accomplir.

Je crois que c'est la clé du problème. Dans ce Discours sur la montagne, Jésus renforce trois lois qu'on trouve dans le Décalogue : tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l'adultère, tu ne te parjureras pas. Dans le même mouvement, il écarte trois autres lois qui ne sont pas dans le Décalogue mais qui pour lui restreignent le Décalogue : si quelqu'un répudie etc … œil pour œil (c'était déjà une avancée mais qui n'est pas dans le Décalogue), et tu aimeras, sachant que tu aimeras et tu haïras ton ennemi n'est pas formellement énoncé dans l'Ancien Testament.

Vous aurez remarqué que dans tous les exemples que Jésus a utilisé, il n'est pas question de Dieu, de shabbat, de ne pas adorer les idoles. Tous les exemples pris par Jésus à la fois pour renforcer le Décalogue ou pour en écarter des lois qui pourraient justement le restreindre, n'insistent que sur une chose : les relations humaines. C'est la seule chose qui intéresse Jésus dans cette partie du Discours sur la montagne. Face à ce déluge d'exemples qui n'a qu'une seule conséquence, on a envie de s'asseoir les bras ballants et de se décourager car c'est terrible.

Je vais me permettre de vous donner une petite clé de lecture par rapport à tous ces exemples. La grande question c'est : comment vivre ces relations humaines une fois qu'on a remis en place le Décalogue en tant que tel ? La clé de lecture c'est une attitude de l'homme à la fois par rapport à un comportement que nous pourrions avoir en amont, et un autre en aval. En amont, c'est laisser avant tout la colère parler, ne pas être capable de la maîtriser, et en aval c'est cet exemple de l'homme qui préfère s'adresser à la justice humaine plutôt que de s'accorder avec son frère.

A travers ces deux exemples Jésus nous dit que la question vis-à-vis de la Loi, c'est de savoir la devancer. L'homme est capable de devancer la colère qui commence à naître dans son cœur, avant d'en arriver à la catastrophe d'Abel et Caïn, comme il est capable de devancer la justice des hommes pour pouvoir s'accorder avec son voisin. En fait, l'homme échappe à la Loi parce qu'il l'accomplit. Certes, on peut toujours échapper à la Loi en la transgressant et en filant comme un voleur. Dieu propose un autre schéma : c'est bien d'échapper à la Loi non pas parce qu'on la transgresse, mais parce qu'on l'accomplit. Paradoxalement, c'est une œuvre totale de liberté dans ce qui nous semble le plus restrictif, c'est-à-dire la Loi.

Nous ne sommes pas tout seul pour accomplir cette Loi et en observant le schéma général du discours de Jésus sur la montagne, on s'aperçoit qu'en plein milieu de ce discours, il y a le Notre Père, il ne faut jamais l'oublier. Nous pourrions nous laisser comme captiver, prendre, détruire par cette succession d'exemples nous disant que nous ne pourrons jamais y arriver, et c'est vrai. Mais Matthieu a soin de mettre au cœur de ce Discours sur la montagne la prière du Notre Père dans laquelle nous avons à puiser par la prière, dans laquelle nous avons à demander à Dieu la grâce.

Nous pourrions dire qu'avec le Sinaï il y a le fait d'obéir, et l'obéissance dans le Décalogue c'est le "ne pas". Ce ne sont que des injonctions négatives, ne pas, ne pas, ne pas ! Et puis ensuite, il y a la tentation qui est d'abolir tout au profit de moi. Jésus propose à la suite du Décalogue, quelque chose de différent. Non pas une abolition, mais un accomplissement pour tout et non pas moi, mais tout, c'est-à-dire moi dans le cœur d'une relation humaine déjà simplement au niveau de la société. Je vous le rappelle, le discours ne s'adresse pas aux religieux, le discours ne s'adresse pas simplement aux chrétiens, le discours s'adresse à tout le monde et à ce moment-là cet accomplissement, c'est pour le tout, pour la société et aussi bien sûr pour notre Église.

Alors vous voyez frères et sœurs, que ce texte est un des textes les plus difficiles, les moins compréhensibles mais je crois que Jésus nous rappelle quelque chose de très simple. Il nous dit que déjà avec la sagesse, la loi humaine et même le Décalogue, en partant sur le principe du "ne pas" nous pouvons déjà au moins éviter de faire du mal. Mais l'accomplissement de Jésus c'est bien un accomplissement et non pas une abolition. Jésus rajoute un volet très important à ces "ne pas" et c'est ce que j'appellerais l'inventivité. C'est-à-dire que Jésus, dans ce déluge d'exemples, veut nous indiquer que la relation d'amour ne s'arrête jamais, que la relation d'amour est à chaque instant renvoyée à notre inventivité. Nous pourrons toujours rester entre nous et réguler nos relations humaines, conjugales, ecclésiales, sociétales, à travers des lois qui se contentent du "ne pas" et ce n'est déjà pas si mal.

Mais je crois que l'exigence et le côté insupportables de ce Discours ne résident pas tant dans les exemples proposés par Jésus que plutôt dans le fait que nous ne cesserons jamais d'avoir à inventer notre relation conjugale, familiale, ecclésiale et sociétale. C'est ce qu'il y a effectivement de plus difficile, et de plus exigeant parce que par définition, il n'y a pas de cadres et que nous sommes simplement renvoyés à notre inventivité.

Alors frères et sœurs, que ce long Discours sur la montagne de Jésus soit pour nous l'occasion non pas de nous laisser submerger par un sentiment de détresse, d'incapacité, mais au contraire de découvrir que dans ce passage Jésus nous invite à accomplir la Loi. Si cet accomplissement de la Loi, par défaut dans notre cœur s'arrête simplement à "ne pas", je le redis, c'est déjà bien. Mais Dieu nous fait assez confiance pour nous donner cette sagesse dont il était question dans la première lecture pour nous donner à inventer à chaque instant cette vie entre nous qui est la construction sur terre du Royaume de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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