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RÉFLEXIONS SUR LA MALADIE

Lv 13, 1-2 + 45-46 ; 1 Co 10, 31 – 11, 1 ; Mc 1, 40-45
Sixième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 février 2012)
Dimanche de la pastorale de la santé
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Salle d'Hôpital (Hôtel Dieu de Beaune)
Frères et sœurs, les textes liturgiques ont parfois la bonne idée de se mettre au diapason des idées de la conférence épiscopale des évêques de France, puisque aujourd'hui, c'est le dimanche de la santé, et dans les lectures, on nous a parlé de lèpre, de maladie de guérison, et de santé, il ne faut donc pas manquer l'occasion.

Nous allons réfléchir quelques instants sur la maladie et surtout essayer de mesurer le décalage incroyable qu'il y a entre la conception ancienne et la conception moderne et contemporaine de la maladie. Pour nous aujourd'hui, être malade, c'est d'abord quelque chose qui m'arrive à moi. Nous sommes tellement envahis par les réflexes de la subjectivité, de rapporter à soi, à son intérêt, à son plaisir, à ses sentiments, à ses manières de faire, que pour nous, la maladie atteint au plus intime de la personne, et cela se comprend. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui, on rencontre tellement de ces malades pour qui la carte Vitale est devenue non seulement la carte de crédit, mais finalement, la carte d'identité. On est tellement polarisé sur "moi, malade", qu'on n'en sort plus. Evidement, comme le dit la "Plaisante Sagesse Lyonnaise" que vous connaissez tous, c'est la sagesse des canuts de Lyon, elle dit ceci : "C'est pas drôle d'avoir des embiernements (c'est l'art des Lyonnais de dire les choses difficiles de façon polie), mais c'est toujours çà qu'on peut raconter à ses amis à qui çà fait tant plaisir". On voit souvent des malades chez qui la maladie devint le seul thème de la plainte, de tout rapporter à soi, d'être plus malheureux que les autres, vous avez çà mais moi j'ai çà, et je crois que le premier à avoir visé ce phénomène, c'est Molière à travers le Malade imaginaire, mais il faut reconnaître que cela a eu une immense postérité.

Aujourd'hui, spontanément, nous n'y pouvons rien, c'est dans l'air du temps et de la société, nous vivons la maladie comme un fait subjectif. Le traitement de la maladie et de la science est de plus en plus objectif, mais la manière de vivre la maladie est de plus en plus personnel et intime, si bien qu'il y a cet écartèlement qu'on remarque surtout dans les problèmes de fin de vie, on est déchiré entre le fait que les exigences objectives d'une certaine médecine qui se considère comme une science à plus ou moins juste titre d'ailleurs car la science de la médecine reste quand même un art ne serait-ce que par le diagnostic. Mais d'autre part, on se dit est-ce que c'est supportable pour cette personne, est-ce qu'elle peut vire avec cela ? C'est pour cela que pour nous la maladie aujourd'hui c'est être comme coupé en deux entre d'une part l'aspect scientifique, objectif des microbes, des virus, qui sont mes ennemis à l'intérieur de moi, et d'autre part, la manière dont je ressens cela. C'est vrai que pour la plupart des malades, pour l'entourage aussi, c'est extrêmement difficile à vivre.

Dans l'Antiquité, il y avait aussi la maladie. C'étaient sans doute les mêmes maladies et mais en pire. Ce qui était différent, c'était la manière dont on interprétait cette maladie et dont on la vivait personnellement. Pourquoi ? Parce que, imaginez que vous deviez porter un diagnostic sur l'état de maladie ou de mal être dans lequel vous êtes, sans qu'il y ait eu Pasteur, sans la recherche sur les antibiotiques, sans la recherche sur les grandes technologies modernes, les examens, les scanners, l'IRM et que sais-je encore ? Quand cela vous arrive, vous ne comprenez rien. Et du coup, vous vivez essentiellement la maladie comme quelque chose qui surgit en vous mais qui vient d'ailleurs. Le premier effet de la maladie ce n'est pas tellement de se replier sur soi en se demandant : qu'est-ce qui m'arrive ? dans l'Antiquité, le premier effet de la maladie c'est : quand je suis malade, je suis coupé de tout, donc je suis littéralement désocialisé.

Quand on regarde tout ce qu'on sait du système ancien de traitement des malades, on voit très bien qu'il a été très difficile, et je crois qu'Hippocrate devrait être canonisé, il a été difficile de pouvoir dire que la maladie pouvait peut-être avoir une explication rationnelle. Cela ne leur venait pas à l'esprit. Pour eux, la maladie était un coup du sort, un coup des démons, un coup des dieux, qui vous tombait dessus et contre lequel vous ne pouviez rien, mais dont l'effet le plus sensible et premier, c'est d'être en dehors des autres, de ne plus pouvoir vivre la vie avec les autres. La maladie était véritablement éprouvée comme une mise hors société et qui pouvait me mettre hors société sinon des puissances supérieures qui peut-être m'en voulaient, ou frappaient à l'aveuglette, mais en tout cas, qui m'avaient mis hors jeu. Le grand problème du malade, c'est de pouvoir rentrer à nouveau dans la société. Le malade ne sait pas ce qui se passe dans les cellules de son corps, mais il éprouve sa maladie comme le fait d'être coupé du groupe humain, du peuple, de la famille, de la tribu. La maladie à ce moment-là est vécue comme la pire épreuve de la société. C'est une sorte de bannissement sans que les autres l'aient prononcé. Vous êtes hors société, vous n'y êtes pour rien parce que vous n'avez pas voulu ça, et vous n'avez aucun moyen de vous racheter. On ne peut pas payer de rançon, de dédommagement, mais on ne s'en sort pas.

Tout ce que nous lisons soit dans l'Ancien Testament, soit dans le Nouveau Testament avec le miracle que nous venons d'entendre, soit encore dans la plupart des textes de l'Antiquité, tout ce que nous lisons sur la maladie et surtout sur la guérison disent qu'il faut l'intervention d'une puissance pour pouvoir se réintégrer dans la société. C'est ce qui donne le texte du Lévitique. Que se passe-t-il quand on détecte une petite irritation de la peau ? Une petite irritation d'eczéma ou de lèpre, comment distinguer ? Il n'y avait pas d'analyses chez un dermatologue. Qui pouvait discerner les problèmes de gravité ou de contamination ? C'était le prêtre. C'était lui qui au nom du principe du lien social et religieux qui unissait toute la communauté pouvait seul décider de la gravité du mal et donc de garder l'homme malade ou de l'isoler. Quand un homme est malade, il a la quasi certitude qu'il ne peut plus vivre dans la communauté. Il faut donc demander la délivrance aux puissances supérieures, chez les Égyptiens, ce sont les mages avec des pratiques d'invocations, d'incantations, de rituels divers, chez les Hébreux, c'étaient les prêtres qui contrôlaient pour réguler et ne pas éliminer trop de monde, chez les Grecs les procédés étaient similaires. Lorsque vous alliez dans un sanctuaire d'Asclépios, on ne vous donnait pas d'abord des onguents, on vous faisait dormir dans une salle où l'on disait que vous alliez avoir des rêves qu'il faudrait raconter le lendemain au médecin qui allait les interpréter et vous donner la bonne solution. Il n'y avait que Dieu qui pouvait réintégrer.

Quand on lit un miracle comme celui de Jésus guérissant le lépreux, le sens est clair. Lorsque le lépreux s'approche de Jésus, et qu'il dit : "Aie pitié de moi", ce qui attire la pitié, c'est sans doute son état physique, mais ce qu'il demande à Jésus c'est surtout d'avoir pitié de son statut d'exclus de société. Le geste de Jésus est le geste de réinsertion et au moment où il réinsère, Jésus prend soin de dire, qu'il doit aller se faire labelliser par le prêtre car c'est lui qui va le reconnaître comme désormais pouvant faire partie à nouveau de la société. Jésus lui dit : tu es réinséré socialement mais dans quoi ? dans le Royaume de Dieu. Il est si bien réinséré dans le Royaume de Dieu, que même si Jésus lui dit de ne rien dire de sa guérison, et sa joie est si grande d'appartenir à nouveau à la communauté du peuple des bien portants, qu'à ce moment-là il se met à gambader, à trotter derrière Jésus et à chanter les louanges de Dieu. Puisqu'il est réinséré dans le peuple il fait part au peuple de sa guérison.

C'est un problème extrêmement actuel. Ce qu'on appelle la pastorale de la santé nous le concevons trop souvent, et je crois que c'est regrettable, comme une sorte de ministère de compassion où des braves personnes, généralement féminines parce qu'elles ont plus de compassion et de sensibilité, sont chargées d'aller plaindre le malade à l'hôpital. Cela reste un peu hélas, la caricature de la dame d'œuvre plus courageuse parce qu'elle prend sur son temps et va dans un milieu qui n'est pas toujours facile parce qu'on y côtoie les pires détresses. En réalité, la pastorale de la santé, c'est tout autre chose. A une époque où nous avons appuyé sans nous en rendre compte, et c'est un peu la force des choses de la science médicale aujourd'hui, nous avons tellement insisté sur le fait que le malade doit faire face seul finalement à sa maladie, la maladie est un fait qui le concerne d'abord, que nous avons accepté le même diagnostic que dans l'Antiquité. Le pauvre homme est seul, il se débrouille seul avec ses traitements, avec ses médicaments, avec ses médecins et son pharmacien. Lorsque sans le vouloir, nous cantonnons toutes les personnes qui ont besoin de traitements lourds dans le même endroit sans nous en rendre compte, et il ne faut critiquer cette manière de faire, nous reconstituons de véritables léproseries avec une activité beaucoup plus fébrile parce qu'on essaie de se battre contre la maladie.

C'est le même réflexe. Nous acceptons maintenant au nom du fait que chaque malade ressent subjectivement, personnellement sa souffrance et sa maladie, on se dit : oui le pauvre, il est tout seul et coupé du monde. Or, la pastorale de la santé c'est tout l'inverse. C'est de pouvoir dire à quelqu'un en trouvant les mots et en sachant comment s'y prendre, que dans la souffrance où il est, il n'est pas coupé ni de l'Église ni de la société, ni de tous ceux qui sont là et qui maintiennent un véritable lien en essayant de le maintenir non pas seul mais en le sachant porté par la prière des frères et par leur amitié, et par leur accompagnement. Cet enjeu de la pastorale de la santé n'est pas simplement de la bienfaisance. C'est la proclamation que même si la maladie nous enferme sur notre douleur, notre souffrance, et l'incapacité de nous en sortir, en réalité, il y a quelque chose que nos frères peuvent dire, c'est que le malade n'est pas seul. Le Christ porte avec le malade la souffrance qui pèse sur ses épaules et sur son cœur, et les frères essaient maladroitement mais fraternellement de la porter avec lui.

Aujourd'hui, c'est le grand problème. Comment resocialiser la personne malade ? Il y a un indice qui me paraît très intéressant, c'est celui des soins palliatifs. Je me souviens qu'un médecin qui est un de ceux qui est à l'origine de la création de cette section des soins palliatifs, écrivait dans un article : "j'ai fait toutes les études de médecine sans qu'on me parle une minute de la mort". C'est quand même un comble. Evidemment, pour le médecin, lui parler de la mort physiologiquement c'est déjà lui annoncer l'échec de son traitement. C'est ce manque qui lui a donné l'idée, car quand la personne est dans un état grave de maladie, il faut encore qu'elle reste dans la société des humains. Les soins palliatifs, comprenez-le bien, ce n'est pas le fait de débrancher les tuyaux avec un peu plus de morphine, ce qui est une manière un peu vulgaire de considérer le problème.Les soins palliatifs disent que même dans la maladie très grave, nous essayons ensemble de faire qu'avec l'équipe des soignants, avec la famille, avec tous ceux qui sont autour du malade, les derniers moments soient des moments où il reste au cœur même de ce monde dans lequel il a vécu.

Si c'est vu de cette façon-là, c'est un énorme progrès. Jusqu'à nouvel ordre, nous ne pouvons pas vaincre la mort, cela ne fait pas partie de la foi, seul Dieu peut la vaincre, mais au moins, ce qu'on sait, c'est que la maladie dans son aspect le plus délétère et le plus destructeur, à cela nous pouvons y opposer une sorte de contre-feu et pouvoir dire à quelqu'un : nous ferons tout pour que la manière dont tu portes actuellement ta maladie, ne te coupe pas du monde environnant, ne renferme pas sur toi dans une sorte de plainte inconsolable, mais qu'elle te maintienne dans cette relation vivante de vie à la fois sociale, fraternelle, communionnelle et spirituelle. C'est pour cela que le sacrement des malades est là pour dire à quelqu'un qu'au moment même où il est atteint par la maladie, la communauté et le Christ portent avec lui cette maladie.

Frères et sœurs, que ces quelques réflexions nous aident à la fois à voir notre propre attitude et notre comportement envers la maladie et surtout envers la maladie des autres.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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