AIMEZ VOS ENNEMIS

 Lv 19, 1-2.17-18 ; 1 Co 3, 16-23 ;  Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire ; année A (19 février 2017)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs, nous venons de lire une des phrases peut-être les plus mal comprises de tout le Nouveau Testament, et en tout cas interprétée parfois dans le monde actuel de la façon la plus aberrante. En effet, Jésus a dit – et l’authenticité en est certaine parce que personne ne l’avait dit avant Lui et semble-t-il après Lui on n’a fait que le répéter, et mal en plus : « Aimez vos ennemis ».
C’est une parole qui, dans une certaine interprétation moderne, a pris la formulation suivante : « N’ayez plus d’ennemi ». Aujourd'hui, l’idéal de la vie, de la société, c’est "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", tout le monde pense comme tout le monde, et d’ailleurs une certaine presse s’empresse de nous faire penser comme tout le monde. Nous devons vivre dans une sorte d’indistinction où tout homme serait très bon et gentil, où il n’y aurait plus de dispute ni de combat intérieur ; dès qu’il y a une petite tension, que quelqu’un élève la voix, on dit que c’est horrible, cela sème le trouble, la panique, le scandale. Si quelqu’un dans l’Église dit un mot qui ne correspond pas exactement à la ligne du parti, on dit qu’il est en train de provoquer des scissions dans l’Église. Ne parlons pas des sociétés, de l’ONU, un de ces grands organismes qui prêche fortement que "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil".
Nous sommes donc en train, sous prétexte de christianisme, de tomber dans une sorte d’indistinction, et de la pensée et du comportement, ce que les Américains ont appelé le "politically correct", mais qu’il faudrait presque traduire en français "l’humainement correct". Il y a de "l’humainement correct" qui à certains moments fait qu’on ne peut plus dire telle chose ou telle autre. Nous sommes petit à petit enserrés par une sorte de mouvement d’autocensure des sociétés qui fait que dire des choses au nom de notre foi paraît tellement horrible, scandaleux, qu’il faut absolument nous faire taire. Pourquoi ?
Il ne faut pas avoir d’ennemi, il faut agir, penser, surtout penser, de façon à ne provoquer aucun problème, à ne pas choquer – choquer est le pire de tout aujourd’hui – c’est la normalité telle qu’elle a été définie il y a quelques temps : pas de vague, le calme plat, pas l’Océan Atlantique, le Lac Léman. Effectivement, à ce moment-là, tout est paisible, simple et clair, et les comptes en banque s’enrichissent… Voilà l’idéal de nos sociétés, conforme à ce que Jésus a dit, il ne faut pas avoir d’ennemis.
En réalité, Il veut dire l’inverse. Cela peut paraître bizarre, rassurez-vous, je ne suis pas un prédicateur de la haine, mais il faut dire les choses comme elles sont, Jésus a dit : « Aimez vos ennemis ». Or, pour aimer ses ennemis, il faut en avoir ! C’est indispensable. Si vous n’avez plus d’ennemis, ce n’est plus la peine de les aimer. C’est ce que Jésus dit ensuite : « Si vous dites bonjour à ceux qui vous disent bonjour, quel mérite avez-vous ? » Tout va bien, on est déjà au paradis. C’est d’ailleurs l’utopie de nos sociétés modernes, à savoir de faire vivre tout le monde dans un paradis inoffensif.
Jésus va commencer par donner l’exemple, car Dieu sait qu’Il a eu des ennemis, et en a toujours. Ainsi Paul : « Saül pourquoi me persécutes-tu ? » dit-Il lorsque Paul est en route sur le chemin de Damas. Et aujourd'hui cela continue. Cela m’étonne qu’Il ne soit pas encore apparu à Bachar el-Assad ou aux responsables de Daech, Il pourrait dire la même chose… Quand Jésus a dit qu’il fallait aimer ses ennemis, Il parlait en connaissance de cause, Il en avait tellement qu’Il a quand même fini sur une croix. On peut tourner le problème dans tous les sens, c’était parce qu’Il avait des ennemis. Il faut donc avoir des ennemis. Si vous n’en avez pas, dépêchez-vous de vous en faire, pour être des bons disciples du Christ.
A ce propos, il faut être clair, on ne peut pas être tous d’accord. Je crois que c’est la condition humaine dans son essence même. Pourquoi vivons-nous en société ? Parce que nous vivons dans une pluralité. En fait, il ne faut pas se faire d’illusion, chacun d’entre nous est différent des autres, dans son action, dans sa pensée, dans sa façon d’apprécier les situations. Nous vivons dans la pluralité, qui est la condition fondamentale de la condition humaine, on ne peut y échapper.
Face à cette pluralité, que dit le Christ ? Il dit qu’elle est une donnée fondamentale, et elle peut évoluer dans deux sens. Dans celui de l’inimitié – in-amicus, le non-ami – c’est la liberté de l’homme, la possibilité que nous avons d’être des pécheurs, par la haine, qui se déchaîne parfois de façon folle et scandaleuse, mais c’est ainsi. A cause de cette diversité, il y a des moments où cette diversité explose en utilisant le facteur de la violence et en menaçant sans cesse de détruire cet ensemble qu’est l’humanité. Le drame de nos sociétés, est de croire à tout moment que c’est la régulation des mêmes choses pour tous qui va sauver le groupe humain, la société, le peuple, la cité…
Non, ce n’est pas la loi qui sauve. La multiplicité, la diversité des individus est antérieure à la loi. La loi va être là pour essayer de mettre des choses au point, mais c’est tout. D’ailleurs, la loi ne supprime jamais la diversité. Car elle s’adresse à chacun d’entre nous, qui a ensuite sa conscience pour l’interpréter et voir comment il va l’appliquer et la mettre en œuvre. Par conséquent, ce n’est pas parce que nous avons d’énormes moyens de communication que nous pouvons aplatir et niveler tout le monde dans le même système, avec les mêmes réflexes et les mêmes manières de penser, ce n’est pas vrai. En tout cas, le Christ a dit qu’il en allait ainsi.
Cette première piste de la haine et de la violence pour réduire la diversité est une fausse piste. Nous ferions bien de temps en temps de nous en souvenir, j’en donnerai quelques exemples.
La deuxième voie, et c’est cela qui est salvateur, c’est de dire qu’il faut toujours préserver ces différences et singularités, et le seul moyen de les surmonter sans les détruire, c’est d’aimer. Par conséquent, ceux avec lesquels on éprouve la plus grande distance, abîme de différence, il faut aussi pouvoir les aimer. Vous allez dire que c’est impossible. C’est vrai que d’une certaine manière c’est impossible, seulement c’est ce que fait Dieu. Comment Dieu arrive-t-Il à supporter cette humanité ? Cela peut vous choquer, mais Il aime Poutine, Il aime Trump, et Il aime Angela Merkel et Il aime François Hollande. Dieu aime l’humanité dans sa diversité. Peut-être qu’elle est infidèle à ses lois, qu’il y a des tordus, des gens terribles, des criminels, mais Il les aime. Il ne peut pas se renier, son amour est sans repentance, Il a créé, donné la vie sans repentance.
C’est cela qu’Il veut dire dans ce paragraphe de l’Évangile que nous avons lu : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Et pourquoi faut-il aimer quand même son ennemi ? Il n’y a qu’une seule raison, c’est de reconnaître la vérité de ce qu’il est. Vous pensez que cela n’est pas difficile ? Cela l’est peut-être plus qu’on ne pense. Quand on est amoureux par exemple, on accepte très bien la différence, mais dans tous les cas, l’amour est le seul moyen de respecter la vérité de l’autre. C’est vrai aussi vis-à-vis de nos ennemis. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Dieu n’a pas d’autre moyen de respecter sa création que de respecter chacun de ses membres dans sa diversité. Certes, Lui a les moyens, mais Il a beaucoup de patience pour les moyens. Dieu respecte chacun d’entre nous, Il respecte les pires chenapans et les pires criminels. Il respecte la vérité même de ce qu’est chaque homme.
Aujourd'hui pour nous chrétiens, , cette différence, cette tension, cette adversité qui existe entre les hommes, est la chose la plus difficile à vivre ; parfois la violence nous vient au cœur et on a envie d’être violent. Précisément, il faut aller jusqu’au bout, si on veut être chrétien, il faut prier pour ceux qui nous persécutent, sinon on sabote le projet de Dieu, de l’amitié de tout homme dans sa diversité.
Il y a quand même de temps en temps de bonnes nouvelles. Vous savez que c’est devenu un lieu commun, et les évêques ont attiré notre attention là-dessus : les populations démocratiques ont du mépris pour leurs élus ou leur élite – c’est le même mot mais cela ne veut pas dire la même chose – on dit : « Tous des pourris ». C’est une manière de tuer les hommes politiques, et d’ailleurs il y a des procédés bien connus pour cela. Comment doit-on réagir ? Peut-être de manière extrêmement mesurée, et en étant plus attentifs qu’on le pense.
Je prends deux exemples. Récemment, la Cour Européenne des Droits de l’Homme vient de reconnaître que la GPA (gestation pour autrui) n’est pas un droit, et que c’est donc à chaque État de décider ce qu’il fera pour ce problème. Les spécialistes ne s’y attendaient pas. En réalité, ils l’ont fait. Cela ne va pas réconcilier le monde entier, mais c’est la preuve que quand on est confronté à ce genre de question, certaines instances peuvent dire qu’il faut respecter la vie humaine.
Deuxième exemple, moins drôle et même franchement sinistre. Cela concerne l’entrave à l’IVG par internet. On dit que le Parlement a voté, c’est fini, oui on a voté mais cependant, c’est suffisamment rare pour être signalé, quand il y a eu débat au Parlement un député d’ici, Christian Kert, que je cite parce que c’est suffisamment loyal pour mériter d’être signalé – il est spécialiste des questions de communication internet et autres –, a dit la chose suivante : « L’honnêteté intellectuelle oblige à reconnaître qu’il existe une grande différence de nature entre le fait "d’entraver" les femmes qui ont choisi d’avoir recours à l’IVG, comme le faisaient, par exemple, ces commandos que Madame la Ministre a évoqués et qui s’enchaînaient aux grilles des hôpitaux, et le fait de mettre à disposition sur internet une information différente des sites officiels pour ceux et celles qui cherchent à s’informer. » Les choses sont dites, le mal est désigné, la vérité est dite. « Imaginons le même genre de texte visant à limiter les opinions sur d’autres sujets comme le réchauffement climatique ou comme les perturbateurs endocriniens, ou l’écriture de l’histoire par exemple. Tout le monde, vous les premières », et alors il interpelle Madame la Ministre, Marisol Touraine, que le corps médical appelle avec beaucoup de gentillesse par ses initiales MST, « Madame la présidente de la Commission, Madame la Rapporteur, crierait à la censure. En réservant à l’IVG un traitement aussi spécifique, une telle mesure dépasse le contrôle que l’État peut exercer sur la liberté d’expression ». Cela dépasse. « Vous commencez aujourd'hui par l’IVG, vous ou d’autres d’ailleurs, pourrez s’engouffrer dans la brèche que vous auriez ainsi ouverte pour s’attaquer à d’autres sujets ». Plus de soixante ans, réfléchir…, cela n’est pas de Lui, mais de moi.
Donc vous voyez le problème, il ne part pas en croisade ni en guerre, il dit les choses, il dit la vérité de ce qui n’est pas bien. C’est cela aimer ses ennemis, c’est dire ce qui n’est pas bien. Alors je vais simplement terminer par deux phrases, qui ont été toutes deux prononcées à quelques semaines d’intervalle, en 1937 :
- Hitler : « La conscience morale est une invention juive »
- et l’autre, du Pape Pie XI, « Spirituellement, nous sommes des sémites ».
Alors, continuons.

 
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