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 L'HUMANITE EN TENSION VERS LE ROYAUME

1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Lc 6, 27-38
Septième dimanche du temps ordinaire – année C (24 février 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Depuis quelques semaines, nous méditons plus spécialement ces passages de l’Épître aux Corinthiens qui concernent le corps et la résurrection. C’est à dessein que je privilégie ce texte parce qu’il est très rare que Pâques soit si tard, si bien que ces Évangiles-là ne sont presque jamais lus et les Épîtres encore moins. Or ce sont quand même des enseignements de la parole de Dieu, et de temps en temps, il est bon de nous y replonger, d’autant plus que ce mystère de la résurrection est peut-être encore plus opaque à nos yeux qu’aux yeux de ceux à qui était destiné l’enseignement de saint Paul, c'est-à-dire les Corinthiens.

En effet, les Corinthiens ne croyaient vraiment pas beaucoup à la résurrection, ou du moins avaient-ils une manière d’y croire tout à fait particulière : ils pensaient en effet, passe encore que Jésus soit ressuscité, qu’Il était parti ailleurs, et ce n’était pas la peine d’essayer d’insister pour savoir ce qu’Il était devenu. De toute façon, ajoutaient certains autres, même si Jésus était ressuscité, cela n’avait aucune importance pour eux parce qu’ils L’attendaient toujours ; ils avaient cru que Paul leur annonçait leur propre résurrection, mais un certain nombre des membres de leur communauté, de leurs amis, étaient morts, ils ne les avaient pas vus ressusciter, par conséquent, ce que leur avait dit Paul ne marchait pas.

Imaginez le défi ! Arriver à persuader, dans la toute première génération chrétienne, seulement vingt ans après les événements qui ont fondé le christianisme ! C’est quand même intéressant, parce que le principal appui de toute notre foi – comme dit saint Paul : « Si nous ne croyons pas que le Christ est ressuscité, notre foi est vaine » –, dès le début, a été mis en cause. Si on croit que les premiers chrétiens n’étaient pas critiques, on se trompe lourdement car ils l’étaient terriblement et les Corinthiens étaient par excellence ceux à qui on ne pouvait pas trop en raconter. Il fallait donc que Paul explique à ces Corinthiens, païens, qui méprisaient le corps, qui considéraient que de toute façon, la seule chose qui puisse arriver, c’était éventuellement une vague immortalité de l’âme dans les enfers, il fallait arriver à leur dire que la résurrection était le cœur même de la foi.

Or, nous avons déjà vu un certain nombre d’étapes par lesquelles Paul explique ce phénomène de la résurrection, mais il y a ici un pas assez décisif. Voici le problème : parler de la résurrection, c’est très bien, mais si la résurrection n’est pas à l’œuvre maintenant, comment peut-on y croire ? D’ailleurs, c’est généralement la constatation inverse que nous faisons : nous nous disons que le Christ est ressuscité depuis vingt siècles, que le monde devrait se convertir, que tout le monde devrait être beau et gentil, et s’aimer… Or, il n’y a pas de résurrection, nous n’avons jamais vu revenir quelqu’un à la surface. Par conséquent, comment essayer de comprendre ce qu’est ce phénomène même de la résurrection ? Faut-il s’imaginer une espèce de grand terrain vague ou d’immense salle où nous serions tous rassemblés petit à petit en attendant la fin. C’est très charmant, mais qu’y a-t-il derrière ?

Saint Paul ne peut pas éviter ce défi, mais il le définit simplement par rapport à quelque chose qui peut-être ne vous convaincra pas mais en tout cas qui, pour saint Paul, était absolument décisif. Il leur dit : « Vous n’avez pas une vue assez profonde sur ce qu’est l’homme », et cette critique s’adresse également à nous parce qu’avec notre vision de l’homme, en dehors de l’"homo economicus", nous ne sommes pas très doués. Or, ce n’est pas l’"homo economicus", ce n’est même pas l’"homo politicus", c’est l’"homo resurrecturus", l’homme qui doit ressusciter. Il y a quelque chose qui constitue une dimension fondamentale de notre être, c’est que nous devons ressusciter. Mais pourquoi ?

C’est toujours le même raisonnement, et chez saint Paul, c’est récurrent. Se référant aux textes qu’il pouvait avoir à l’époque, à savoir l’histoire de Genèse 2, Paul rappelle que Dieu prit du limon de la terre, le façonna et insuffla une haleine de vie. Il en résulte que l’homme est terrestre ; c’est très important parce que certains Corinthiens disaient le contraire, l’homme est un dieu déchu qui se souvient des cieux, donc cela vient d’ailleurs. Non, l’homme est terrestre, il est vraiment fait de terre, il est homme, c'est-à-dire fait de chair et de sang tirés de la terre. Mais pour que cet homme, tiré de la terre, soit véritablement entré dans une histoire, dans une aventure, il a fallu que Dieu lui donne un souffle – ici la traduction officielle gomme complètement le sens –, il a reçu un souffle de vie, une psychè, ce qui a donné "psychique", autrement dit, l’homme est un être de terre mais qui a un souffle psychique.

Qu’est-ce que le psychique ? Ce n’est pas du tout la définition de Freud, ni celle des grands psychologues du XIXe et du XXe siècle. Le psychique, c’est le "vouloir vivre". Nous sommes des êtres de terre, de chair et de sang, mais nous sommes traversés par un souffle, un souffle psychique, un "vouloir vivre". Mais comme ce souffle psychique anime notre être de terre, de chair et de sang, il veut nous faire vivre pour ici-bas. Voilà ce qu’essaie de faire comprendre aux Corinthiens l’apôtre Paul : « Vous croyez que vous êtes immédiatement envahis par une dimension spirituelle, c’est plus compliqué que cela ; en réalité, chacun d’entre nous est animé par cette espèce de force psychique, ce "vouloir vivre" ». Cela, c’est la caractéristique de notre existence actuelle. Ainsi, Paul ne méprise pas ce "vouloir vivre" qu’il appelle psychique. Au contraire, il veut que les Corinthiens soient des vivants, des vivants de cette terre, de ce temps, de cette histoire, comme le Christ veut aujourd’hui que nous soyons des vivants. Il ne s’agit pas de renier notre vie psychique, notre vie de la terre, notre vie de chair et de sang, pour mieux s’imaginer que nous sommes déjà des zombies spirituels.

Il y a donc ici chez Paul une grande exigence. Il n’y a rien à renier, dit-il aux Corinthiens, de ce qu’ils ont été créés, des êtres animés, psychiques, vivants dans cette vie, pour cette vie, en fonction de cette vie et de ce monde. C’est très important, car cela veut dire que pour Paul, la vie qu’il vit n’est pas une négation de la vie que vivent tous les hommes. Nous sommes dans un corps, dans une chair et nous vivons avec cela. Il aurait pu signer la phrase de Molière : « Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère ». Il n’a pas méprisé le corps ni ce souffle de vie psychique, ce désir de vivre qui nous traverse tous, enfin du moins je l’espère – quand il ne nous traverse plus, cela va très mal !

Mais Paul ajoute à l’adresse des Corinthiens que s’ils ne regardent l’homme que sous l’aspect de l’être psychique, du "vouloir vivre" humain dans cette terre, dans cette histoire, ils manquent la deuxième moitié : est venu non seulement l’homme psychique, Adam à l’image duquel nous sommes tous formés, avec notre corps, avec notre chair, avec notre condition humaine, mais encore un second Adam, qui est spirituel dit saint Paul, pneuma, c'est-à-dire que cela souffle, gonfle et prend du volume, non pas comme des ballons d’air pur, mais vraiment le souffle de l’Esprit. Le deuxième niveau, c’est que ce "vouloir vivre", lié à la terre, est comme maintenant visité, innervé, réanimé, en réalité ressuscité, par le second Adam, c’est-à-dire par Celui qui, par sa Résurrection, Lui le premier, a fait qu’un corps psychique qu’Il avait pris comme nous, comme le nôtre, a reçu la plénitude de l’Esprit pour tout le monde, y compris les Corinthiens, y compris les paroissiens de Saint-Jean-de-Malte. Paul explique cela en leur disant : « Si vous considérez uniquement l’homme dans cette vie sur terre, dans son histoire actuelle concrète, vous manquez la moitié de la dimension de ce que vous êtes devenus par le baptême. Vous êtes à la fois à l’image et dépendant du premier Adam, l’homme psychique qui veut vivre ici-bas, et vous êtes aussi encore plus solidaires et dépendants du second Adam, le Christ qui est venu vous apporter la plénitude de l’Esprit ».

C’est cela qui fonde la foi de Paul dans la résurrection : nous sommes animés à la fois par un souffle de vie de ce monde, et nous sommes ainsi ancien Adam, l’humanité que le Christ a partagée intégralement avec nous, mais nous sommes aussi maintenant animés par un second Adam, le Christ, qui Lui, au lieu de nous donner simplement, comme au jour de la Création, le souffle de vie pour vivre ici-bas sur cette terre, est venu nous apporter en même temps le souffle de vie, le pneuma, l’Esprit Saint pour nous faire vivre et nous préparer à un monde nouveau. Du coup, et c’est cela qui est passionnant et en même temps douloureux, nous vivons dans une sorte de tiraillement permanent : nous sommes à la fois à l’image de l’ancien Adam, le vieil Adam, celui qui vit pour cette terre et nous sommes aussi, encore plus, à l’image du nouvel Adam, Celui qui nous entraîne vers un but que nous ne connaissons pas. Nous connaissons trop bien le vieil Adam, nous savons très bien à la fois ses faiblesses et son péché, parce que dans cette vie sur la terre peut se glisser facilement le péché, mais maintenant nous sommes aussi appelés à considérer que, animés par ce souffle nouveau de la vie de l’Esprit, nous pouvons vivre pour Dieu, pour le Royaume et pour la résurrection.

Autrement dit, par rapport à l’objection des Corinthiens, Paul rétorque simplement qu’il leur manque une vision vraiment complète de l’homme. C’est plus vrai aujourd’hui que jamais. Qui d’entre nous n’a pas succombé à cette de manière de voir : « Nous vivons pour ici-bas puis on verra bien après » ? Mais Paul affirme que nous vivons dès ici-bas tiraillés entre un goût de vivre, une rage de vivre, d’une certaine manière une fureur de vivre, de nous accrocher sur la terre – quand notre vie est menacée, nous déployons des sommes d’énergie vitale pour tenir – et quelque chose qui nous fait vivre et nous prépare à la vie que l’on appelle la vie éternelle.

Dans cette affaire Paul, et là il s’adresse à nous, n’essaie pas de nous dire que c’est la vie en rose ; ce n’est pas facile. Croire en la résurrection est un véritable tiraillement : c’est laisser la place à la fois à la fureur de vivre et à la joie d’accueillir le salut. Les deux choses sont inséparables. Trop de chrétiens ont singé une sorte de fausse immortalité, de vie déjà dans une niche, dans un étalage de statues en plâtre, et pensaient que c’était en s’empêchant de vivre qu’on allait donner l’illusion qu’on est déjà ressuscité. Quelle imposture ! Nous ne mangeons pas de ce pain-là. Aujourd’hui, nous sommes sommés par Paul de vivre véritablement, même si la vie est difficile, même si elle parsemée de souffrances, d’écueils, d’échecs, nous sommes déjà vivants de cette terre avec nos forces et le désir de vivre, et en même temps déjà traversés par l’espérance de l’Adam spirituel, qui est le Christ.

Frères et sœurs, il est important de nous retrouver devant cette vérité fondamentale, non pas d’essayer de nous faire une sorte d’humanité, gentille, classique, exemplaire, on fait ce qu’on peut, mais de nous trouver vraiment devant cette humanité en tension. C’est cela qui est magnifique. Saint Paul, parlant de son expérience de la révélation, dit : « Je suis en tension vers le Royaume ». C’était cela qui avait transformé sa vie. Nous aussi, il faut que nous essayions de vivre, à notre mesure, selon le don de Dieu, de cette grâce qui nous oriente déjà fondamentalement vers le Royaume de façon lucide, vraie, reconnaissant la vie qui nous a déjà été donnée, et sachant que sa véritable destinée est le Royaume de Dieu et la vie éternelle.

 
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