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DIEU NOUS FAIT "TEMPLE"

Lv 19, 1-2 + 17-18 ; 1 Co 3, 16-23 ; Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire – année A (23 février 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Et ce temple, c’est vous ».

Frères et sœurs, le texte de l’épître que nous avons entendu tout à l’heure est tellement beau et tellement essentiel que je ne résiste pas au plaisir de vous le commenter. Un petit regret tout d’abord : les traducteurs modernes ont peur du mot "temple". Ils ont tort parce que le temple, c’est l’espace qui a été construit pour Dieu. La spécificité des temples anciens, c’était que personne n’habitait dans le temple. On n’y entrait même pas. La preuve, c’est que dans le culte juif où on était très attentif à la proximité de Dieu, on considérait que seul le Grand Prêtre pouvait une fois par an entrer dans le Temple et invoquer le nom du Seigneur.

Le temple est donc un lieu vide. Ce n’est pas un lieu habité par les hommes. C’est un espace auquel les hommes ont renoncé pour que Dieu y habite. Et c’est précisément pour cela que lorsque Paul s’adresse aux Corinthiens, des gens comme vous et moi, ni meilleurs ni pires, plutôt pires quand même, il leur affirme que « ce temple, c’est vous » ; il y a déjà là une première provocation. Paul, lui-même est un juif bien enraciné et les Corinthiens le sont aussi parce qu’avant d’être baptisés, ils allaient devant le temple et non dans le temple.

Pourquoi nommer ainsi le temple, un espace réservé à Dieu dans lequel personne ne rentre ou très peu de gens et nous dire « le temple lui-même, c’est vous » ? Voilà une affirmation inouïe. En fait, cela nous est devenu familier, mais on n’entrait pas dans les temples. C’est grâce à cette parole-là que l’on peut entrer dans les temples et que l’on peut appeler cette église au vrai sens paulinien du terme, un temple. « Ce temple, c’est vous ». Nous tous ici, nous sommes le temple. Bien sûr, il y a toujours un décalage entre la construction et les gens qui y habitent. Oui, mais Paul leur dit : « Ce temple, c’est vous ». Il insiste, non sur l’architecture ou l’art de construire, mais sur le fait qu’ils sont la communauté comme temple. La première conséquence est qu’il ne dit pas que ce temple est chacun d’entre eux. Il dit "vous", c’est-à-dire la communauté comme telle qui se rassemble à Corinthe. Nous sommes là en dehors de toutes les catégories dans lesquelles on pensait les religions dans l’Antiquité.

Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que le temple, c’est moi, c’est mon cœur, c’est mon intimité pieuse et spirituelle qui est le temple de Dieu. Mais ce n’est pas vrai. La réalité du temple est dans la communion et le rassemblement de tous ceux qui ont été convoqués par la parole de Dieu, qui célèbrent l’Eucharistie et qui essaient de manifester la charité de Dieu. Nous avons donc ici un renversement total de ce que nous pouvons imaginer du point de vue de l’existence chrétienne. Où est l’Eglise ? Certes, on pourra toujours dire que "je suis l’Eglise". Mais en fait, on doit dire : « Je suis de l’Eglise ». Et cela change beaucoup de choses car si je suis de l’Eglise, je ne peux en être vraiment membre que parce que je suis dans la communauté qui est le lieu d’accueil et de présence de Dieu.

Voilà quelque chose d’absolument fondamental qui va à l’encontre de toutes les manières dont on a voulu à certains moments dévoyer le sens de la vie ecclésiale dans des pratiques de dévotion personnelle, d’examen de soi, d’itinéraire personnel et de développement de soi. Tout cela n’est pas la vérité. « Le temple, c’est vous ». Il y a même un paradoxe dans cette formule incroyable. Paul aurait pu dire, « le temple, c’est nous ». Ce serait logique : il a fondé l’Eglise de Corinthe, il y a passé dix-huit mois et c’est même l’un des endroits qu’il a le plus évangélisés. Or Paul dit : « Le temple, c’est vous », comme s’il n’y était pas. C’est une astuce extraordinaire du point de vue de l’expression de Paul. Il ne revendique pas d’être du temple car on pourrait penser que c’est lui qui l’a fondé. N’étant plus dans la communion présente des membres de l’Eglise de Corinthe, il leur dit : « Moi Paul, je suis reparti à Ephèse et le temple, c’est vous. Le temple est indépendant de la façon dont je l’ai fondé et enraciné ». Il précise qu’il a planté, qu’Apollos a arrosé, mais ça ne compte pas. Il reste que le travail de l’apôtre est infiniment précieux puisqu’ils ont toujours besoin de ses conseils et de ses services. Mais Paul dit : « Le temple, c’est vous ». Il reprend à sa manière la parole de Jésus sans se l’attribuer : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Paul n’ose pas dire qu’il est au milieu d’eux. Et quand il voudra leur faire retrouver une authentique vie chrétienne, il leur dira : « Je vais y aller ». Paul considère en effet que sa parole n’aura de poids que dans la communion même de l’Eglise qui est rassemblée.

La plupart du temps, nous ne faisons pas attention à ces subtilités-là ; la structure du temple de Dieu, c’est le fait que les Corinthiens ensemble sont la réalisation concrète de l’Eglise. C’est là où Paul reprend le problème par le fond : « Si vous êtes le temple de Dieu, vous êtes-vous construits vous-mêmes ? » Grave question dans les temps qui sont les nôtres où nous avons trop tendance à considérer l’Eglise comme une forme de vie associative. Paul nous dit de ne pas croire que c’est cela qui constitue la communauté que nous formons, ni que c’est nous-mêmes ensemble qui constituons la communauté que nous formons.

« Vous êtes le temple », c’est-à-dire le lieu même de votre expression, de votre vie, de votre action, de votre pensée et de votre prière, c’est l’Eglise qui vous préexiste. Combien de fois considérons-nous actuellement que l’Eglise est le résultat de tous nos efforts, de toutes nos bonnes volontés, de tous nos sacrifices, nos pensées pieuses, nos prières ? Non, l’Eglise n’est pas une résultante de l’action de ses membres. C’est l’action de ses membres qui est la résultante de l’Eglise car c’est l’Esprit qui construit l’Eglise, ce n’est pas nous ! Il n’y a pas de risque que Paul affirme que c’est lui le fondateur et qu’ensuite les Corinthiens auraient seulement à entretenir le souvenir de la prédication de saint Paul par des réunions hebdomadaires. Cela n’a pas de sens.

Quand nous sommes là, ce n’est pas parce que nous avons fait l’effort de venir à la messe. Nous sommes là parce que c’est l’Esprit qui fait ce "nous" ou ce "vous" que désigne saint Paul. Nous sommes l’Eglise parce que nous sommes dans le temple. Nous n’avons pas de supériorité à réclamer. C’est l’Esprit qui nous fait Eglise, temple, demeure de Dieu, non pas d’abord individuellement, mais par la médiation du "nous" ou du "vous" que saint Paul montre dans ce petit texte et cette formule, si souvent méconnue ou mal interprétée. C’est comme cela que le couple humain ou la famille est temple de Dieu. Ce qui fait la famille comme temple de Dieu, c’est le don de l’Esprit au moment même où l’on demande à Dieu de nous constituer "petite église" comme la nommait très justement Jean-Paul II.

C’est cela le grand mystère de notre existence. De même, je prends une comparaison : nous croyons que nous sommes humains parce que nous avons la vie. D’une certaine manière, c’est vrai ; il vaut mieux être vivants que morts. Mais nous ne sommes pas membres de l’humanité par nous-mêmes ! Nous le sommes parce que nous avons surgi de ce tissu d’humanité que l’on appelle la nature humaine. L’existence de la nature humaine est antérieure au fait que chacun d’entre nous est humain. Pourquoi Dieu envoie-t-Il des messagers ? Non pas pour que les messagers construisent l’Eglise. Paul n’a jamais pensé cela. Il envoie des messagers pour que là où Il est déjà en train de poser des fondations, les messagers fassent prendre conscience à une petite partie de la population qui est déjà sous la mouvance de Jésus-Christ, que « le temple, c’est vous ».

Frères et sœurs, cela nous demande un véritable retournement, une conversion car nous croyons encore trop souvent que l’Eglise, le temple, c’est nous, au sens où nous la construirions grâce à la puissance technique et prométhéenne de l’homme naturel, car nous avons besoin de dire que nous aussi, nous faisons encore mieux en construisant l’Eglise spirituelle. Non, précisément, nous ne la construisons pas. Nous la recevons. Nous sommes plongés dedans, nous sommes révélés comme membre de cette Eglise. C’est le plus essentiel.

Cela a une petite conséquence par rapport à un certain nombre de courants qui existent actuellement. En ce moment, on est en train de polariser les chrétiens sur le fait de sauver la planète. Je ne sais si vous vous sentez d’attaque, moi non. Il est vrai que la perte des énergies fossiles et le problème du réchauffement climatique ne sont pas réjouissants. Mais est-ce que nous ne sommes pas parfois, par certaines formulations, en train de faire de la planète le temple de Dieu ? C’est une question. Avons-nous mission de sauver la planète ou bien de faire que le temple de Dieu existe partout sur la planète ? La première préoccupation de l’Eglise, c’est d’être l’Eglise là où elle est, dans les circonstances présentes, qu’elles soient climatiquement favorables ou pas. La première exigence, c’est que nous soyons le temple de Dieu sachant que l’on ne peut faire impunément de la planète une sorte de temple de Dieu. Le monde est créé par Dieu mais n’a pas été créé « Eglise ». S’il avait été créé « Eglise », Dieu ne serait pas obligé de venir. Mais ce que nous avons reçu, c’est d’être Eglise de Dieu. Nous ne sommes pas temple de Dieu au sens de la protection de toutes les espèces en voie de disparition. Je n’ose pas dire que ce n’est pas notre travail, il y a des gens qui sont affectés à cela et il faut y travailler. Mais cela ne peut être le but de la vie de l’Eglise de sauvegarder la planète.

Il y a donc une certaine hésitation et de quoi troubler les consciences. Si l’on vit uniquement avec la mauvaise conscience que l’on est de mauvais citoyens de la planète, l’appartenance à l’Eglise de Dieu n’aurait donc plus d’importance ? Si nous croyons que le souci écologique pour la planète (qui en a bien besoin néanmoins) va remplacer celui de manifester l’identité de l’humanité comme temple de Dieu, nous nous trompons "légèrement" de direction.

Je voudrais terminer par une citation d’un poète que j’aime beaucoup. Il s’agit de Baudelaire dans les Fleurs du mal :

« La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles »

Baudelaire n’est pas un catholique exemplaire mais il a senti que l’humanité pouvait éprouver le monde, l’univers, la planète terre… comme un temple. Mais qu’est-ce que fait ce temple ? Ce sont des piliers, non des hommes, et que font ces piliers ? Ils laissent sortir de confuses paroles. Il faudrait s’en souvenir car si nous considérons que le monde est le temple de Dieu (ce n’est nulle part écrit dans l’Ecriture), souvenons-nous que ce sont de confuses paroles. Si nous croyons en la Parole de Dieu, c’est une parole qui parle clair, qui nous ramène à l’essence même de notre compréhension de nous-mêmes dans notre rapport à Dieu. La nature, même si elle a une certaine caractéristique de temple, laisse aussi passer de confuses paroles.

Frères et sœurs, essayons d’être nous-mêmes comme croyants, critiques vis-à-vis de cet air du temps, non pas pour partir en guerre mais critiques : où est la racine de l’identité de chacun d’entre nous comme croyants ? Elle n’est pas en nous-mêmes comme humanité, ce n’est pas non plus le monde. Ce n’est plus la planète qui est le principe régulateur de notre existence comme croyant. C’est précisément l’Esprit qui nous a faits Eglise, qui nous a faits tels que nous pouvons dire aujourd’hui : « Ce temple, c’est nous », à la suite de Paul.

 
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