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L'EXIGENCE SANS LIMITE DE L'AMOUR 

Lv 19, 1-2.17-18 ; 1 Co 3, 16-23 ;  Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire ; année A (18 février 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Acrocorinthe

F

 

rères et sœurs, à la suite de saint Paul, nous avons l'habitude d'opposer la Loi nouvelle, l'évangile, à la Loi ancienne, celle de l'Ancien Testament, comme si la Loi ancienne était une série de contraintes qui s'imposaient à l'homme dans tous les détails de sa vie, un carcan l'entourant de toutes parts, à quoi la Loi nouvelle celle de l'évangile, s'opposerait comme une libération, comme l'ouverture devant nous d'un espace où nous serions libres, sous l'impulsion de Dieu, d'agir selon la force et la pente de notre cœur. Cela est profondément vrai et certes l'évangile peut témoigner par presque toutes ses pages que le Christ est venu nous apporter la liberté par rapport aux innombrables préceptes de la Loi ancienne qui réglaient minutieusement toutes les ablutions, toutes les manières de se comporter, tous les aliments que l'on pouvait manger ou ceux qui étaient déclarés impurs.

       Mais il y a aussi une autre manière d'appréhender les rapports de Jésus avec la Loi de Moïse, et nous verrons qu'en réalité elle ne fait qu'un avec la première, c'est ce que nous venons d'entendre : "On vous a dit, eh bien moi Je vous dis. On vous a dit: ne volez pas, eh bien moi je vous dis : si votre frère a quelque chose contre vous, ne laissez pas sa requête sans réponse. On vous a dit : ne tuez pas, eh bien moi je vous dis n'ayez même pas dans votre cœur de la haine ou de l'animosité à l'égard de votre frère, ne l'insultez même pas. On vous a dit: ne commettez pas l'adultère, eh bien moi je vous dis, ne regardez même pas avec désir quelqu'un qui n'est pas lié à vous par le sacrement de mariage".

       En bref tout ce que Jésus nous dit dans ce sermon sur la montagne, bien loin d'apparaître comme une réduction de la Loi se présente au contraire comme une amplification, comme un approfondissement, comme une exigence de plus en plus grande. Certains pas sages de ce discours, comme ceux que nous avons lus dimanche dernier, vont jusqu'à l'absurde, Jésus dit : "Si ton œil te scandalise, arrache-le, si ta main risque d'être une occasion de péché, coupe-la". Et finalement cette parole impossible à réaliser qui vient de conclure ce que nous entendions : "Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait". Il est bien évident que nous ne serons jamais parfaits comme Dieu, il est bien évident que Jésus ne nous demande pas concrètement de nous arracher les yeux ou de nous couper la main, Il ne nous demande même pas dans la vie courante quand quelqu'un nous vole notre sac à main de lui abandonner aussi notre manteau. Jésus veut manifestement pousser les choses à l'extrême et nous montrer, par l'exagération même de ce qu'Il nous dit, le fond de sa pensée.

        En réalité, ce que Jésus nous dit, c'est que ce qu'Il nous demande est sans limite, ce qu'Il nous demande n'est plus l'observance précise d'un certain nombre de préceptes qui, par certains côtés, ressemblent à un carcan et sont contraignants, mais qui d'un autre côté, dans leur précision même, cadrent exactement notre façon de marcher et d'avancer. Ce que Jésus nous demande c'est une réponse sans limite, c'est une réponse qui n'a pas de mesure. Alors, me direz-vous, la morale devient quelque chose d'impossible. C'est vrai, au plan d'une réalisation morale, cela devient impossible. Et un certain nombre de chrétiens d'ailleurs, quand le dernier Concile de Vatican Il nous a rappelé cette exigence évangélique, ont conclu de la même manière autrefois il fallait jeûner à certains jours, il fallait ne pas manger de viande le vendredi, il fallait aller à la messe le dimanche et accomplir ses obligations. Cela était peut-être contraignant, mais en définitive assez clair, assez précis, et l'on savait quand on était en règle et quand on n'était pas en règle. Et maintenant, nous disent ces chrétiens, depuis le dernier Concile on ne sait plus parce qu'il n'y a plus de loi claire et précise et l'on ne sait pas si on fait bien ou si on fait mal, on a l'impression qu'on est toujours en faute. Cette impression est authentique, elle est vraie. C'est bien cela que l'évangile nous dit, non pas que nous sommes toujours en faute, mais que nous ne sommes jamais en règle parce qu'il ne s'agit pas d'un certain nombre de préceptes moraux à accomplir de façon légale, précise et claire, après quoi on serait quitte. Il s'agit de tout autre chose.

        Ce que le Christ nous propose ce n'est pas une Loi qui baliserait notre chemin, ou plus exactement la Loi qu'Il nous propose ne ressemble pas aux lois humaines, ce n'est pas une loi du permis et du défendu, ce que le Christ nous propose, c'est la Loi de l'amour qui n'est pas précisément une loi à la manière des lois humaines parce que aimer, c'est quelque chose qui n'a jamais de limite. On n'aime jamais assez, on n'a jamais fini d'aimer. Saint Bernard nous dit : "La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure". Et voilà pourquoi dans l'évangile le Christ nous propose à la fois quelque chose qui nous libère, car il ne s'agit plus de contraintes, il ne s'agit plus de préceptes, il ne s'agit plus d'être constamment à se dire : "est-ce que j'ai fait ce qu'il faut ? est-ce que je n'ai pas fait ce qu'il faut ? suis-je en règle ? ne suis-je pas en règle ?" Il ne s'agit plus de cela. Et donc d'un certain point de vue nous sommes libres, nous sommes renvoyés à notre liberté, nous sommes renvoyés à l'exigence intérieure de notre cœur. Et puis en même temps cette exigence de notre cœur est infinie, illimitée, elle est beaucoup plus vaste que l'exigence précise d'un précepte. Car notre cœur, s'il est appelé à l'amour, notre cœur est appelé à un dépassement continuel, à un dépassement qui n'aura jamais de fin. Et Jésus affirme : "On vous a dit : tu ne tueras pas, mais si tu t'abstiens de tuer, tu peux tabasser ton frère ou tu peux lui dire un certain nombre d'injures ou d'insultes. Mais, Moi je vous dis : non, ce qu'il faut c'est aimer. Par conséquent même si, dans votre cœur seulement, vous avez de l'animosité contre votre frère, vous êtes déjà en dehors de l'amour, vous êtes déjà en dehors de la Loi".

       L'exigence de l'amour va donc très loin. Et je voudrais apporter encore une précision nouvelle à partir du texte que nous venons d'entendre. Jésus nous dit : "Dans la Loi ancienne on vous a dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi". A vrai dire ce n'est pas tout à fait exact, la Loi ancienne ne dit pas : "tu haïras ton ennemi". Vous avez entendu tout à l'heure le texte du Lévitique, il dit : "Tu aimeras ton prochain", c'est tout. Cependant Jésus ne fait pas de contresens, Il interprète seulement le texte de la Loi, car "tu aimeras ton prochain", c'était un précepte positif, mais c'était un précepte limitatif, car pour les anciens, pour Israël, il s'agissait d'aimer son frère de sa race, il s'agissait d'aimer notre prochain, au sens de celui qui nous était proche. Mais on n'était pas obligé d'aimer les ennemis, on n'était pas obligé d'aimer les étrangers, ceux qui n'appartenaient pas à la race et à la foi d'Israël, ceux-là il fallait s'en défendre, il fallait éventuellement les passer par le fil de l'épée, comme nous le voyons dans pas mal de textes de l'Ancien Testament qui quelquefois nous scandalisent. Nous oublions que :"œil pour œil et dent pour dent" était déjà un progrès humain considérable, c'était le progrès de la justice par rapport à la violence sans limite. Ce qui est certain, c'est que Jésus nous dit : "Il ne faut pas aimer seulement ceux qui nous sont proches, seulement ceux qui nous sont sympathiques, aimer seulement ceux qui nous aiment, mais il faut aimer même ceux qui ne nous aiment pas."

        Alors, on fait souvent là-dessus un petit contresens, on a l'impression que l'idéal de l'amour évangélique c'est d'aimer les gens à condition qu'ils ne nous aiment pas. Il y aurait d'une part l'amour pour ceux qui nous aiment et cela nous serait quelque chose d'assez naturel et sans grande importance. Et puis il y aurait l'amour proprement évangélique qui consisterait à aimer nos ennemis, c'est-à-dire à aimer ceux qui nous haïssent. Et certains chrétiens pensent que l'amour atteint sa plénitude, sa vérité, quand on aime sans retour. A la limite, si par hasard celui que vous aimez vous aime aussi cela enlèverait quelque chose à la valeur évangélique de l'amour que vous lui portez.

       Je crois que là nous commettons un contresens, car Jésus nous a dit de façon plus précise, et l'évangile de Saint Jean ne cesse de le répéter, "Aimez-vous les uns les autres", ce qui est un amour réciproque, "car l'amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu". L'amour s'accomplit non pas dans une relation unilatérale mais dans la réciprocité. Ne serait-ce que, parce qu'aimer étant l'essentiel, le fond, la signification profonde non seulement de la Loi nouvelle, mais de toute vie, nous ne pouvons pas souhaiter à notre ennemi de ne pas nous aimer, nous devons lui souhaiter de nous aimer lui aussi pour qu'il soit heureux comme nous le sommes, pour qu'il soit rempli lui aussi par cet amour qui est l'évangile. Le Christ ne veut pas nous dire : "Aimez vos ennemis en prenant bien soin qu'ils restent vos ennemis pour que votre amour demeure gratuit et pour que vous n'ayez pas l'impression qu'il y a réponse de leur part". Ce que Jésus nous dit, c'est "ne vous contentez pas d'aimer ceux qui vous aiment déjà aimer aussi ceux qui ne vous aiment pas encore, mais, bien entendu en vue qu'eux aussi vous aiment, qu'eux aussi soient atteints par cette contagion de l'amour, en vue que l'amour se répande à partir de vous et qu'il remplisse non seulement votre cœur, mais aussi le leur". Ce que Jésus veut dire, c'est : "N'attendez pas que les choses soient faciles, n'attendez pas que les autres vous aiment déjà pour répondre à leur amour. Commencez et commencez inlassablement, et même à l'égard de ceux qui sont les plus éloignés de vous, apportez toute la force de l'amour que Je mets dans votre cœur pour aller vers eux afin que eux aussi soient conquis par cet amour qu'ils liront en vous et qui atteindra leur propre cœur et leur apprendra ensuite à aimer eux aussi. N'attendez pas que les choses soient faciles pour commencer à aimer".

        Et ceci à nouveau est une exigence plus grande. Il est plus grand, il est plus profond, il est plus important d'aimer les autres jusqu'à ce que cet amour touche leur cœur et les invite à aimer que de les aimer à fonds perdu. Si nous les aimons à fonds perdu, nous nous préoccupons peu des conséquences, cela reste un acte personnel qui n'a pas de réponse nécessairement on les aime et puis ils font ce qu'ils veulent. Je supporte leur absence d'amour, peu m'importe : moi je les aime. Il ne s'agit pas de cela, mais bien au contraire : je les aime assez pour arriver à toucher leur cœur. Et ceci est bien plus exigeant, car la qualité d'amour qu'il faut pour arriver à toucher le cœur de quelqu'un qui vous hait est bien plus grande que cet amour soi-disant généreux et qui n'attend pas de réponse.

      Alors vous le voyez, frères et sœurs, l'exigence de l'évangile, l'exigence de l'amour évangélique est une exigence qui va jusqu'au tréfonds de notre être et de notre vie et ne nous laisse pas d'échappatoire. Cela ne veut pas dire que ce soit une contrainte précisément parce que l'amour tant qu'il est contraint n'est pas un amour. Et c'est là que l'exigence de l'évangile est, si je peux dire, encore plus grande, c'est qu'elle nous accule à la liberté. Jésus nous dit : "si vous aimez par force, eh bien vous n'aimez pas encore". Il faut non seulement aimer quand c'est difficile, mais il faut aimer jusqu'à ce que cela devienne contagieux, jusqu'à ce que cela devienne une joie universelle, jusqu'à ce que cela devienne une sorte de communion de tous dans le même amour. Il faut que votre amour soit libre, il faut que votre amour soit joyeux, il faut que votre amour soit spontané. Alors je sais bien, la spontanéité ne se commande pas. Et c'est bien là que c'est difficile, c'est là qu'il faut nous mettre au contact de la source qui est le Christ. Il n'y a que le Christ qui peut nous apprendre à aimer avec cette totalité, avec cette profondeur, avec cette gratuité, avec cette universalité, avec cette spontanéité, avec cette joie. Et tant que nous faisons les choses par effort, disons-nous bien que c'est sans doute nécessaire, que si nous ne faisions pas d'efforts, nous ne ferions rien de bien, mais disons-nous aussi que tant que nous faisons des efforts nous sommes loin du but. Le jour où nous arriverons à être vraiment chrétiens, à vivre vraiment selon l'évangile, ce jour-là nous n'aurons pas besoin de nous forcer pour aimer les autres, ce sera l'élan même le plus profond de notre cœur, peut-être que ça n'arrivera qu'au paradis mais enfin il faut bien commencer le paradis maintenant, parce que si nous ne commençons pas le paradis tout de suite, il n'arrivera jamais. La vie éternelle n'est pas une vie pour plus tard, la vie éternelle est une vie déjà commencée. Et c'est ce que nous ébauchons jour après jour. Alors il faut que nous apprenions à aimer c'est urgent, c'est indispensable. Il n'y a pas d'excuse à cela ou bien nous nous mettons à cette école de l'amour, quotidienne, toujours plus approfondie, ou bien alors nous sommes en dehors de l'évangile, nous n'avons pas encore commencé à nous convertir et à être chrétiens.

       Alors, bien sûr, nous n'y arriverons pas du premier coup, mais ce sera une marche permanente, constante et une marche exaltante. Car apprendre à aimer, il n'y a rien de plus grand, il n'y a rien de plus beau, rien qui donne autant de joie, rien qui épanouisse autant notre cœur, rien qui nous rende si pleinement nous-mêmes, c'est-à-dire si pleinement ce que Dieu a voulu que nous soyons.

       AMEN

 

 

 
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