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AMOUR DES ENNEMIS ET MISÉRICORDE DE DIEU

1 S 26, 2+7-9+12-13+22-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Lc 6, 27-38
Septième dimanche du temps ordinaire – Année C (19 février 1995)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"En vérité Je vous le dis: aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent". (Luc 6,27-38).

Voilà une page d'évangile, frères et sœurs, non seulement difficile à réaliser, à mettre en prati­que, mais peut-être d'abord difficile à bien compren­dre. On a proposé, on a vécu, dans l'histoire de l'Église, toutes sortes d'interprétations de cette page d'évangile.

Il y a une interprétation héroïque. Nous aime­rions de façon si gratuite, si désintéressée que nous n'aurions aucun besoin de la réciprocité de ceux que nous aimons. S'ils ne nous aiment pas, cela n'a aucune importance. "A celui qui t'enlève ton bien, donne cela même qu'il ne te prend pas. A celui qui te diffame, qui dit du mal de toi, et bien sois reconnaissant, prie pour lui". C'est le christianisme pur et dur, c'est le christia­nisme de l'héroïsme inaccessible peut-être au com­mun des mortels, mais qui nous dynamise vers un idéal élevé et conquérant.

On peut interpréter aussi cet amour des en­nemis dans un sens plus masochiste, comme si nous avions le désir de ne pas être aimé, comme si la gra­titude, les injustices que nous subissons, la haine des autres avaient un certain charme pour nous, comme si nous avions une certaine connivence, une complicité avec le mal qu'on nous fait parce que cela corres­pondrait à je ne sais quel instinct profond en nous d'autodestruction ou en tout cas un certain méprise de nous-mêmes.

Il y a aussi une interprétation que je qualifie­rai de comptabilité. Si je donne et qu'on ne me rend pas, alors je serai récompensé. C'est d'ailleurs presque ce que dit Jésus : "Les pécheurs eux aussi font du bien aux pécheurs et ils donnent à ceux qui leur donnent et aiment ceux qui les aiment, mais pourquoi leur en saurait-on gré ? Tandis que si vous donnez sans rien attendre, alors votre récompense sera grande dans les cieux". Donc souffrons, subissons, acceptons et puis dans une deuxième partie de l'histoire nous pren­drons notre revanche et à ce moment-là nous aurons la récompense.

Ces interprétations, vous le comprenez bien, même si elles ont l'air de jaillir de la littéralité des paroles de Jésus, ne sont pas très évangéliques. Elles ne sont pas conformes à la profonde pensée, au pro­fond message que Jésus nous transmet dans l'évan­gile. Peut-être faut-il que nous essayions d'approfon­dir les paroles de Jésus pour y voir plus clair. Hier soir, aux Vigiles, en nous préparant à cette célébra­tion, nous lisions un texte d'Irénée, saint Irénée de Lyon, évêque et martyr du deuxième siècle, un des grands théologiens de l'Église primitive, et saint Iré­née nous invitait à voir dans ce message de Jésus le passage de l'alliance Ancienne à l'Alliance Nouvelle. C'est d'ailleurs ce que saint Mathieu, dans le texte parallèle à celui que nous venons de lire, dit expres­sément : "Vous avez entendu qu'il a été dit : œil pour œil et dent pour dent, et bien Moi Je vous dis de ne pas tenir tête au méchant. Vous avez entendu qu'il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton en­nemi, et bien Moi Je vous dis : aimez vos ennemis". (Mt 5, 38-44).

C'est donc bien le passage d'une Alliance An­cienne à une Alliance Nouvelle. Et saint Irénée à ce propos évoquait l'annonce par le prophète Jérémie de cette Alliance Nouvelle, Jérémie qui disait : "Je conclurai avec la maison d'Israël une Alliance Nou­velle, Je l'écrirai sur leurs cœurs". (Jérémie 31, 31-33). Voilà donc que cette Alliance Nouvelle n'est pas d'abord héroïsme ni complicité avec la souffrance, moins encore calcul. Voici que cette Alliance nou­velle dont Jésus nous dit qu'elle consiste à aimer ses ennemis, s'inscrit sur notre cœur.

Et le prophète Ezéchiel, parlant lui aussi de cette Alliance Nouvelle, nous disait : "J'enlèverai votre cœur de pierre et Je vous donnerai un cœur de chair". (Ezéchiel.36,26). Passer de l'amour de ceux qui nous aiment à l'amour des ennemis, ce serait donc passer d'un cœur de pierre à un cœur de chair. Nous sommes bien loin des calculs en vue de la récom­pense. A ce propos encore, saint Irénée évoquait le visage des dieux païens qui sont des idoles de pierre, comme les hommes qui avaient un cœur de pierre, alors que notre Dieu est un Dieu qui s'est fait Chair, comme Il nous promet de nous donner un cœur de chair. Peut-être que le passage d'une Alliance An­cienne à une Alliance Nouvelle, d'un cœur de pierre à un cœur de chair, est-il le passage d'une relation avec des dieux de pierre, des dieux de dureté, à un Dieu de tendresse, un Dieu de chair.

Et d'ailleurs je reviens au texte de l'évangile que nous venons de lire, c'est bien cela probablement qui est la clef d'interprétation de ces paroles de Jésus. Car après avoir accumulé les exigences que j'évoquais tout à l'heure : "A qui te frappe sur une joue, présente l'autre. A celui qui te demande, donne. A celui qui t'enlève, abandonne aussi ce qu'il ne t'a pas enlevé, etc ... ", après cette accumulation, il termine par quel­que chose de tout à fait nouveau qui, en quelque sorte, retourne un peu la problématique : "soyez miséricor­dieux comme votre Père est miséricordieux". La clef de cet amour des ennemis, c'est une miséricorde à l'image de la miséricorde de Dieu, ce Dieu de chair, ce Dieu de tendresse, qui remplace les idoles de pierre des païens, ce Dieu qui nous invite à avoir un cœur de chair et non plus un cœur de pierre, ce Dieu est le Dieu de la Miséricorde qui nous invite à la miséri­corde et c'est dans ce sens de la miséricorde à l'image de Dieu que nous pouvons essayer de comprendre ce qu'est l'amour des ennemis.

Alors, comme Dieu a-t-Il révélé sa miséri­corde ? Tournons-nous vers Jésus, le Christ, notre Dieu venu sur terre, venu dans la chair pour être un Dieu de chair, venu aimer les hommes. C'est pour les hommes, pour notre amour et pour notre salut qu'Il est venu sur la terre et qu'Il est venu jusqu'à la Croix. Comment le Christ a-t-Il vécu ? Est-ce qu'Il s'est ré­joui de souffrir ? Non, Il a dit : "Mon âme est triste jusqu'à la mort". "Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de Moi". "Mon Dieu pourquoi M'as-Tu abandonné ? " Il a eu horreur de la souffrance et de la mort, Il ne s'y est pas complu du tout.

Il n'a pas non plus fait le calcul : "Je souffre et comme ça Je les sauve", parce qu'alors à ce moment-là vive Judas, vive Pilate, vive Caïphe, et pourquoi pas vive Hitler, tous ces gens-là nous permettent de souffrir donc de gagner des mérites, donc d'une cer­taine manière de sauver le monde. Tant mieux s'il y a des méchants. Jésus n'a jamais dit cela. Jésus a pleuré sur Jérusalem qui le refusait, Jésus a dit avec une ten­dresse infinie : "si tu entendais ce message de paix que Je suis venu t'apporter. J'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et toi tu n'as pas voulu". Jésus a été déchiré dans son cœur par le refus des hommes, par le refus des Juifs, par le refus de son Peuple bien-aimé, par le refus de ses disciples qui l'abandonnent au moment de la Passion.

Jésus, non plus, n'a rien d'un stoïcien qui, sur la croix, se raidirait dans une sorte d'héroïsme gran­diose. Jésus sur la croix, c'est une loque humaine, déchirée, abîmée, réduite à néant. Comme l'annonçait déjà Isaïe, "Il n'a plus aucune forme ni beauté hu­maine, Il a été méprisé, écrasé, bafoué".

Alors quelle est cette miséricorde de Jésus ? en quoi consiste-t-elle ? Je pense que la première caractéristique de la miséricorde de Dieu, la miséricorde à laquelle Il nous invite, c'est précisément non pas de nous réjouir de ne pas être aimés, d'une façon plus ou moins malsaine, non pas de nous réjouir de gagner des mérites, mais la première attitude de la miséricorde, c'est de souffrir de ne pas être aimé. Jé­sus a souffert du refus des hommes, Jésus a souffert de la trahison de Judas, Jésus a souffert du reniement de Pierre, Jésus a souffert des crachats, des sévices que les soldats Lui ont fait subir, Jésus a souffert sur la Croix du manque d'amour des hommes, Jésus est un Dieu qui souffre de ne pas être aimé parce qu'Il sait trop le prix de l'amour pour se satisfaire de ce refus d'amour. Jésus est le révélateur du Père, et le Père, c'est le père de l'enfant prodigue, Il ne se satis­fait pas de ce que l'enfant soit ingrat comme si ça Lui valait une gloire supplémentaire à Lui, le Père à l'égard de qui cette attitude se manifeste. Non, le Père, Il est tous les matins sur le bord du chemin à attendre que son fils revienne, Il attend dans l'angoisse, dans l'anxiété parce qu'Il sait que ce manque d'amour vient dans le cœur de son fils, est destructeur du cœur de son fils. Il aime trop son fils pour ne pas vouloir que ce fils connaisse l'amour, pour ne pas vouloir que ce fils soit rempli de la même tendresse qu'il y a dans son cœur de Père. C'est cela que Jésus est venu nous révéler de la part de son Père, c'est cela que Jésus a vécu en tant qu'image du Père.

C'est cela à quoi Jésus nous invite : souffrir de ne pas être aimé, mais aimer assez pour continuer à aimer celui qui n'aime pas même si ce refus d'amour déchire notre cœur, et il faut que ce refus d'amour déchire notre cœur car il est normal de souffrir de ne pas être aimé. Dieu a souffert, souffre à tout instant de nos refus d'amour. Il est normal de souffrir de ne pas être aimé, mais il faut continuer à aimer parce que c'est là que gît la miséricorde, c'est une foi en la toute-puissance de l'amour. Même si l'amour n'est pas aimé, l'amour est plus fort que le refus d'amour. Et nous continuons, à l'image de Dieu, à aimer parce que nous croyons en la puissance vivifiante de cet amour qui habite notre cœur comme il habite d'abord le cœur de Dieu, plus exactement comme il déborde du cœur de Dieu dans notre propre cœur.

C'est ce que Saint Paul nous dit : "C'est en effet alors que nous étions sans mérite, sans force, sans valeur, c'est alors que le Christ est mort pour des impies. Peut-être voudrait-on mourir pour un homme de bien, pour un homme juste, oui on accep­tera peut-être de mourir. Et la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions dans le péché c'est-à-dire dans le manque d'amour, est mort pour nous". (Romains, 6-7). Voilà la miséricorde : c'est un amour qui continue malgré nos refus d'amour, malgré l'absence de réponse, c'est un amour qui est assez confiant en la toute-puissance de l'amour pour ne pas s'arrêter au premier échec, au premier refus, à la première difficulté.

Voilà en quoi consiste l'amour des ennemis. L'amour des ennemis, ce n'est pas pour le plaisir de ne pas être aimé, ce n'est pas pour le plaisir d'aimer sans retour, ce n'est pas pour l'héroïsme de se suffire à soi-même et de se glorifier d'un amour qui n'a pas besoin de récompense. Ce n'est pas non plus pour calculer une récompense à venir qui remplacerait l'absence de réciprocité présente. Non, l'amour de miséricorde, c'est un amour qui est assez grand pour ne pas s'arrê­ter au refus, pour ne pas s'arrêter à la non-réponse, c'est un amour qui va chercher celui qui n'aime pas dans son absence d'amour pour lui dire qu'il est aimé, pour frapper à sa porte d'une manière instante, insis­tante, sans se lasser, à cause du trop grand amour dont Dieu nous a aimés. Voilà la miséricorde : un trop grand amour, c'est-à-dire un amour qui déborde, qui dépasse la mesure, qui dépasse ce qui serait raisonna­ble.

Dieu nous aime d'une manière qui n'est pas raisonnable. Il ne nous aime pas à la manière des païens, à la manière des pécheurs, à la manière des hommes, à la mesure humaine, Il ne nous aime pas pour répondre à notre bonne volonté, pour répondre à nos mérites, pour répondre à notre amour ou bien en attendant notre réponse. Dieu nous aime gratuitement, Il nous aime pour aller nous chercher là où nous sommes et pour nous dire au fond de notre abîme, au fond de notre absence d'amour : "Je t'aime, Je t'assure, mon amour est plus fort que tes carapaces, Il est plus fort que tous les obstacles que tu veux mettre, toute l'ingratitude, tout l'égoïsme, tout le renfermement sur toi. Mon amour est plus fort que tout cela, je t'aime malgré cela, mais je t'aime pour te révéler l'amour. Je ne t'aime pas pour te laisser dans ton absence d'amour".

Le Christ, quand Il est mort sur la croix, ce n'était pas pour être tout seul, Il a souffert d'être seul, abandonné, Il voulait rassembler les enfants de Dieu dispersés, rassembler dans l'amour les enfants qui avaient oublié cet amour que Dieu avait pour eux. Il voulait redonner l'amour comme Il le fera à Pierre après sa Résurrection : "Pierre M'aimes-tu ?" "Oui, Seigneur, je T'aime". Pierre est ressuscité dans l'amour, Pierre qui avait trahi, Pierre qui avait dit non, Pierre qui avait fui, Pierre qui avait été couard, Pierre qui n'avait même pas eu la dignité humaine de suivre son maître, Pierre qui avait été un pleutre, et bien Pierre dit : "Oui, je T'aime". "Pierre, M'aimes-tu ?" "Oui, je T'aime" "Tu seras le pasteur de mes brebis". Pierre est ressuscité dans l'amour.

Voilà pourquoi le Christ est mort seul sur la croix, voilà pourquoi le Christ nous a aimés quand nous refusions de l'aimer, quand nous étions dans notre péché, quand nous étions dans notre refus d'amour, pour que son amour atteigne au fond de no­tre abîme, au fond de notre cœur ce qui se refuse à lui et pour qu'il brise en nous ce refus, non pas par puis­sance et par force, mais par cette fragilité de l'amour qui s'offre et qui s'offre indéfiniment et qui s'offre d'une manière vulnérable. Voilà ce qu'est l'amour de Dieu, un amour vulnérable qui s'offre infiniment et sans limite à celui qui le refuse jusqu'à ce que nous nous laissions atteindre par cet amour, pour que d'en­nemis nous devenions des amis.

Car Dieu ne se satisfait pas de notre inimitié, Il veut que nous devenions ses enfants, Il veut que nous devenions ses amis, Il veut que nous devenions ses frères, Il veut que nous entrions dans le mystère infini de son amour : aimez vos ennemis, non pas pour qu'ils le restent, mais pour qu'ils deviennent vos amis et les amis de Dieu, pour que l'amour vienne jusqu'à leur cœur.

Alors, frères, c'est cela, soyons miséricor­dieux comme notre Père est miséricordieux, c'est-à-dire croyons assez à l'amour, d'abord pour nous laisser aimer nous-mêmes et ensuite pour laisser notre cœur se remplir de cet amour qui vient de plus loin que nous et qui dépasse nos forces et qui dépasse notre raison et notre imagination et pour que cet amour déborde de notre cœur et rayonne sur ceux qui nous entourent, ceux qui autour de nous ne savent pas ce que c'est que d'être aimé, ne savent pas quel bonheur c'est d'aimer à son tour et pour qu'ainsi l'amour de Dieu, passant à travers nous, les atteigne et leur ap­prenne le chemin de l'amour qui est celui du bonheur.

 

 

AMEN

 

 
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