Photos

AIMER EST DIFFICILE

1 S 23, 2+7-9+12-13+22-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Mt 5, 38-48
Septième dimanche du temps ordinaire – A (18 février 1995)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Frères et sœurs, aujourd'hui le Sauveur gravit une colline et prononce ces paroles. Mais Il ne gravit pas seulement une colline, Il gravit une montagne car leur écho nous en parvient encore. L'écho de ces paroles terribles, l'écho de ces paroles magnifiques dure encore.

Vous les avez entendues. Elles n'ont pas perdu de leur intensité depuis le temps qu'elles ont été prononcées un jour sur cette colline. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la joue gau­che. Mais comment, Seigneur, tendre l'autre joue quand déjà une joue nous fait mal ? Quand quelqu'un te demande de courir un mille avec lui, fais-en deux avec lui. Mais comment, Seigneur, je suis déjà com­plètement épuisé ? Quand quelqu'un te demande, donne. Mais comment, Seigneur, jamais il ne me ren­dra le peu que je lui ai donné ? Et puis, Seigneur, comment saluer ses propres ennemis, comment saluer nos ennemis ? Comment saluer ceux qui nous éner­vent, ceux qui . nous dégoûtent, ceux qui ne nous aiment pas ? Ah ! comment, Seigneur, aujourd'hui répondre à cet appel que tu as lancé et dont nous per­cevons encore l'écho aujourd'hui ? Comment répondre à tellement d'exigence ? Comment répondre à tout cela à la fois ? Comment commencer ? Comment commencer à répondre à cela ? Est-ce que l'on va commencer par refiler notre vieux manteau à Emmaüs ? ou dresser un inventaire de nos ennemis ? Va-t-on commencer par lire les oeuvres de Sénèque, le philo­sophe stoïcien, pour essayer de se bâtir un cœur capa­ble de répondre à de telles exigences, à relire "la clé­mence du sage" ou "la tranquillité de l'âme". Vont-elles nous donner, ces oeuvres magnifiques, un cœur capable d'aimer même nos ennemis et de garder le sourire ?

Je crois qu'il ne faut pas commencer en es­sayant de négocier, de transiger, de se faire un petit arrangement de négociateur ou de maquignon. Je crois qu'avec le Christ, cette parole-là, est à prendre ou à laisser. Comment commencer ?

Et si l'on commençait en ne gardant qu'une exigence. Cela ne serait déjà pas mal d'en réaliser seulement une. Il faudrait supprimer les trois autres que nous avons entendues et n'en garder qu'une. On pourrait faire comme Saint Martin qui a donné son manteau ou comme Gandhi qui a donné sa peau. Ainsi nous ferions l'impasse sur les autres pour en vivre une à fond, et se dire qu'après tout ce n'est déjà pas si mal ! Mais comment peut-on sélectionner les paroles du Sauveur ? Qui est assez fort pour dire : cela c'est bien de l'évangile et cela n'en est pas. Cela je peux le vivre et cela je ne peux pas ?

Je crois que pour commencer il faut d'abord faire siennes ces paroles. Il faut les lire et les relire. Se dire ensuite que ce qui est le plus difficile est peut-être ce qui est le plus beau, ce que l'on ne comprend pas tout de suite est peut-être ce qui est le plus intelli­gent, ce qui est à priori le moins drôle est peut-être ce qu'il y a de plus amusant. Se dire qu'après tout le Sau­veur nous a fait confiance, qu'Il n'a pas lésiné sur la façon de le suivre, qu'Il a placé la barre très haut, mais qu'après tout cela en vaut sans doute la peine. Il nous fait confiance, Il croit en notre dignité. Il ne nous au­rait pas dit ces paroles s'Il ne nous avait pas jugés capables de les accomplir, de les réaliser. Sans doute qu'il faut simplement se lancer. Mais je crois qu'il faut aller encore plus loin.

Il faut même reprendre cette phrase de Saint Paul : "on ne se moque pas de Dieu"(Galates 6,7). Il ne s'est pas moqué de nous en nous proposant des exigences fortes. Alors nous devons nous, ne pas se moquer de lui et l'on doit essayer de lui emboîter le pas à la suite de ces paroles. Mais on peut se dire : ces paroles existent, mais elles ne sont peut-être pas ré­servées à tous, elles sont peut-être réservées simple­ment aux nouveaux convertis. Ces convertis qui dé­couvrent l'évangile et qui en sont tout éblouis. Ces convertis qui ne sont pas rassasiés de l'évangile, qui sont encore facilement impressionnables et qui d'ail­leurs nous amusent quand ils essayent d'appliquer l'évangile à la lettre. On les voit tendre l'autre joue, courir, et donner sans intérêt. Pour eux tout est nou­veau et c'est beau. Nous tranquillement installés nous les regardons et quelquefois on ricane parce que l'on se dit qu'un jour ils vont se confronter à la réalité, qu'un jour ils verront que ce n'est pas facile de courir sans arrêt. Nous savons qu'un jour ils se rendront compte que ce n'est pas facile de donner sans intérêt et que ce n'est pas facile d'aimer ses ennemis parce que déjà on a quelquefois du mal à sourire à nos amis.

Mais non, ces paroles ne sont pas réservées aux jeunes convertis, mais elles valent aussi pour nous qui sommes quelquefois de vieux convertis. Pour nous qui quelquefois n'avons même pas eu be­soin de conversion, pour nous qui avons poussé dans la bonne terre de l'évangile, pour nous qui avons tou­jours connu ces paroles, pour nous qui les avons en­tendues des centaines de fois.

Alors, s'il ne faut pas transiger, mais prendre l'intégralité, s'il ne faut pas non plus sélectionner et si ces paroles ne sont pas réservées à quelques jeunes exaltés qui découvriraient l'évangile pour la première fois. Si ces paroles doivent, encore aujourd'hui, en ce septième dimanche du temps ordinaire, à la veille du Carême, nous percuter encore. Que faire et comment sortir du mauvais pas de ce sermon ?

Un homme m'a mis sur la piste de quelque chose, parce qu'il faut chercher sans doute le dénominateur commun de toutes ces exigences : de cet amour des ennemis, de cette joue que l'on tend, de ce don sans intérêt, de cette course avec d'autres. Il faut chercher le plus petit dénominateur commun. Et c'est Rilke, dans ses oeuvres en prose, dans un court passage qu'il appelle : "le recueillement du matin", qui m'a mis sur cette piste. Il commence très bien : "aimer est difficile. Oh oui, oh que c'est vrai". Quand quelqu'un te commande d'aimer, (nous sommes en plein dans le sermon), il t'impose une grande tâche, mais non pas une tâche impossible, car il ne te com­mande pas d'aimer un être humain, ce qui n'est déjà pas une affaire de débutant et il ne te demande pas d'aimer Dieu, ce dont ne sont capables que les plus mûrs. Écoutez, Il t'indique seulement où est ta diffi­culté qui est ce qu'il y a en toi de plus nécessiteux et de plus fécond à la fois".

Quand le Christ s'est assis sur cette montagne, quand le Christ a proposé des exigences absolument radicales, quand Il nous a commandé d'aimer, Il nous a simplement indiqué notre difficulté. Il nous a sim­plement indiqué cet endroit précis où l'on va être le plus fécond et le plus nécessiteux à la fois. Et Il va nous demander en quelque sorte d'habiter cette diffi­culté à aimer. Le plus nécessiteux, cela veut dire que l'on ne met pas la main sur l'amour. On ne met pas la main dessus car l'amour se reçoit, l'amour s'accueille. Nous sommes tous des mendiants d'amour. Nous ne savons pas aimer. Et cet amour, nous devons le rece­voir.

Cette difficulté nous rend nécessiteux mais aussi fécond. On sait bien qu'en amour, ce n'est pas de l'ordre du rendement, on sait bien qu'en amour, on ne va pas aligner une cadence. On sait bien que l'ordre de l'amour, c'est l'ordre de la fécondité, et la fécondité c'est tout différent du rendement, cela n'a rien à voir. Cette fécondité est toujours une capacité à recevoir et jamais la facilité, qui est le contraire de la difficulté, ne pourra nous donnera la fécondité. La difficulté fera de nous des nécessiteux et des féconds. Ce que ne fera jamais la facilité parce qu'elle nous donne tout contre rien du tout !

Le Sauveur est donc sur cette colline et nous indique notre difficulté. Alors on pourrait se dire: Il nous toise de haut avec son commandement d'aimer au-delà de nos forces. Il nous regarde d'assez haut et Il nous rabaisse, nous qui ne sommes que de pauvres créatures, à notre difficulté. Mais justement qu'est-ce qu'Il va faire de cette difficulté qu'il nous si­gnale qu'est-ce qu'Il va faire de cette difficulté qui jaillit de notre cœur ? car nous ne savons pas toujours aimer. Nous ne savons pas toujours tendre l'autre joue, nous ne savons pas f toujours donner notre tuni­que quand on a déjà refilé son manteau, nous ne sa­vons toujours pas aimer comme il faudrait.

Écoutez ce que dit Rilke : "Il faut que tu sois toi-même un univers et que le poids de ta difficulté soit en ton centre et en ta vie. Et un jour, l'effet de ta gravité s'étendra au-delà de toi-même jusqu'à un destin, jusqu'à un être humain, jusqu'à Dieu. Alors Dieu entrera dans ta difficulté lorsqu'elle sera achevée. Connais-tu un autre lieu où tu pourrais Le rencontrer ?"

Si le Sauveur, sur cette colline, prononce ces paroles qui ont tellement de retentissement encore aujourd'hui. S'Il nous indique notre difficulté qui est ce point où nous sommes à la fois le plus nécessiteux et le plus fécond, s'Il nous indique notre difficulté, c'est pour que nous y habitions, que nous la fassions nôtre, mais surtout pour que Dieu vienne habiter cette difficulté à aimer.

Que Dieu vienne, en quelque sorte, prendre cette place en creux, laissée par nos difficultés à correspondre à ces paroles, par ce manque d'aimer, pour venir l'habiter et nous rendre heureux et nous faire, en final, aimer comme Lui.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public