LE ROYAUME DE DIEU, NOTRE VERITABLE APPARTENANCE

Is 49, 14-15 ; I Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34
Huitième dimanche du temps ordinaire, année A – (26 février 2017)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs,
Nous avons dans cet évangile un texte assez paradoxal et vous devez vous demander comment il est possible de l’aborder dans une société comme la nôtre où tout est calculé, mesuré, et où l’on est bien obligé de compter. Ce d’autant plus que Jésus s’adresse à un public qui avait sans doute beaucoup de mal à joindre les deux bouts pour arriver à la fin du mois. S’est-Il trompé de public en s’adressant aux gens de cette façon ? A cette époque-là, les famines étaient chose courante, on le mentionne de temps en temps dans la tradition des textes bibliques. Avait-Il besoin de raconter tout cela aux gens qui par ailleurs se souciaient du lendemain pour les meilleures raisons du monde ? De ce point de vue-là, nous sommes toujours en train de nous préoccuper du lendemain ; certes, nous avons un peu plus de moyens, il y a un peu plus d’organisation sociale, mais au fond, le problème reste le même. Qui voudrait s’habiller avec des lys des champs ? Qui renoncerait au ravitaillement sous prétexte que le réfrigérateur se remplirait tout seul ? Cela manque terriblement de réalisme ! Ce n’est pas tout à fait ce que l’on attend d’un enseignement de sagesse. Alors, que veut vraiment nous dire Jésus dans cet évangile ?
Je voudrais attirer votre attention sur deux ou trois éléments fondamentaux qui nous éclairent face à cette page d’évangile. D’abord cette réflexion de Jésus que nul ne peut servir deux maîtres, ou bien le monde, l’argent ou bien Dieu. Jésus nous dit qu’à la base de notre comportement humain et chrétien d’ailleurs, il y a une option fondamentale : à qui appartenons-nous ? Car nul ne peut servir deux maîtres. A l’époque du Christ, ce n’est pas la relation de travail comme aujourd’hui où quand on a travaillé on est libre et quitte l’un vis-à-vis de l’autre : quand on a travaillé pour quelqu’un, on est toujours en lien d’appartenance avec cette personne, ce qui a généré l’esclavage. Quand on est au service de quelqu’un, on est non seulement dans une relation de travail physique ou intellectuel, mais encore on appartient à la personne. Ainsi un maître peut revendiquer pour sa propre personne le travail fourni par son esclave. C’est ce que notre société moderne a essayé de clarifier : on peut travailler pour quelqu’un sans lui appartenir. La découverte du travail comme contrat, comme échange est un progrès dans l’humanité puisqu’on est capable de distinguer le fait d’avoir travaillé pour quelqu’un et de lui appartenir.
Jésus se situe dans le domaine de l’appartenance : « Il faut savoir qui vous servez », c’est-à-dire « à qui vous appartenez ». C’est la première chose à réaliser et la plus difficile à discerner. La plupart du temps, nous essayons de vivre dans une sorte de no man’s land, dans une imprécision, en essayant de se faufiler dans un dédale d’appartenances à la vie professionnelle, à la vie sociale etc., et de temps en temps à Dieu quand nous allons prier à l’église ou que nous participons à la messe. Il faut être clair : Jésus nous dit qu’il y a deux types d’appartenance. Il y a une appartenance aux réalités du monde et il y a une appartenance à Dieu et aux réalités du Royaume. Si ce n’est pas facile, c’est néanmoins la première question à se poser. Dans notre manière d’être, de vivre, à qui appartenons-nous ? Bien sûr, on est baptisé, on va à l’église, on croit à certaines valeurs, mais du fond du cœur à qui appartenons-nous vraiment ? Et ce n’est pas simplement l’argent qui est mis en cause. C’est ce que Paul Claudel appelait les idoles : « Bénis sois-tu mon Dieu qui m’as délivré des idoles ». C’est exactement la réponse à cette question. Si nous voulons être chrétiens, il y a une sorte de liberté d’appartenance qui s’impose à nous, et à ce choix-là il faut répondre clairement. Jésus est clair : ou bien on appartient à ce monde de l’argent, à une sorte de maîtrise de nous-mêmes, sur la vie, sur les autres, ou bien nous appartenons à Dieu.
Jésus enchaîne sur un deuxième élément qui est le commentaire de cette appartenance. C’est le moment très poétique où Jésus fait allusion aux oiseaux du ciel et aux lys des champs – tout ce monde grouille de vie mais ne se préoccupe de rien –, mais pouvons-nous vivre comme les oiseaux du ciel ou comme les lys des champs ? Je ne le pense pas ; et ce n’est pas lié seulement à la vie moderne qui nous fait calculer la vie à l’euro près. Nous sommes de ce monde et nous ne sommes ni des lys des champs ni des oiseaux du ciel. Imaginez une société où personne ne se préoccuperait de rien !
Que veut-Il dire ? Je vous propose un autre angle d’attaque, peut-être inattendu par rapport à cette parabole, mais pourtant très important. Essayons de faire un registre, une liste de toutes nos préoccupations inutiles. Essayons de voir comment nous gérons notre désir. Trop replié sur soi-même, on a le nez dans le guidon, on ne voit plus où l’on va : c’est vraiment ce que Jésus a voulu nous dire dans cette parabole. Quand les lys des champs ne se préoccupent de rien, c’est qu’en fait ils se préoccupent d’être tout simplement des lys des champs. Regardez la plénitude de tension vers leur être même qui anime tous les êtres de la nature ; ils n’ont pas de liberté, ils n’ont jamais demandé à être des lys des champs, ils n’ont jamais demandé à être des oiseaux du ciel, et cependant ils accomplissent vraiment leur être. Ils sont déjà dans cette orientation fondamentale où ils ne se préoccupent que de l’essentiel. On n’a jamais vu des lys des champs être jaloux des glaïeuls : ils sont orientés fondamentalement pour être les plus beaux possibles. Jésus nous invite ainsi à regarder le nombre de choses inutiles dont nous nous préoccupons, et à considérer ce qui est indispensable. Certes dans les paraboles surtout, la tradition biblique joue sur les oppositions, effectue un jeu de contrastes, mais ça ne veut pas dire nécessairement que Jésus encouragerait à ne se préoccuper de rien. Il invite à regarder le nombre de choses qui n’ont qu’une importance relative et dans lesquelles nous sommes continuellement embourbés. En fait, cette comparaison de Jésus est une présentation, un rappel de notre vocation à être libres : c’est pouvoir vouer sa vie entière à quelque chose qui en vaut la peine. Il n’y a pas d’autre clé. Ce qui fait tant de malheurs dans la vie des gens, c’est la croyance que telle ou telle chose, en réalité sans grande importance, devait tout à coup occuper tout le champ de leur désir ou de leur conscience.
Comme Jésus introduit une nouvelle préoccupation, chercher le Royaume de Dieu, cela crée un déséquilibre. En effet, la recherche du Royaume ouvre le désir de l’homme, sa pensée, son être, à quelque chose d’autre qu’il n’avait pas pressenti auparavant. Voilà que tout change. Si Jésus apporte la préoccupation de vivre pour le Royaume, alors vivons pour le Royaume comme les lys des champs vivent pour être des lys des champs. Vivons l’attente et la recherche du Royaume comme membres déjà appelés et choisis pour le Royaume. C’est ce décalage, ce déséquilibre que Jésus veut créer : Il déstabilise le désir humain, Il déstabilise la sagesse humaine qui, en général, cherche à se fixer des buts comme avoir tel pouvoir politique, tel pouvoir social, telle responsabilité que l’on s’est choisie. Jésus vient casser ce modèle et affirmer qu’être homme, c’est savoir que l’avenir n’est pas ce que nous pensons, mais celui qu’Il nous propose. C’est la clé de cette parabole. Il ne dit pas qu’il faut se moquer de tout, qu’il est inutile de travailler, mais Il invite à considérer ce qui compte et ce qui est subordonné. Jésus affirme que nous recevons aujourd’hui une vocation nouvelle, celle du bonheur qu’Il nous offre. Mais nous n’en sommes pas les maîtres, cela nous est offert. Par ailleurs, nous ne sommes pas les maîtres de notre avenir : il suffit de regarder chaque jour notre vie ou celle des autres, quand nous croyons que tout va bien, cela s’effondre et inversement.
Frères et sœurs, cet enseignement du Christ est extrêmement précieux car il nous dit comment nous situer en hommes libres face à cette nouvelle composante de notre existence qui est la venue du Royaume, comment nous situer par rapport à un avenir qui n’est pas celui que nous pouvons gérer ou nous fabriquer, mais qui est d’abord l’avenir que Dieu nous propose, c’est-à-dire Lui-même. Telle est l’originalité de cette parabole : à partir du moment où nous avons reçu cette plénitude de vocation d’être des fidèles qui répondent à l’appel qu’Il nous propose, notre avenir n’est pas entre nos mains, il est entre les mains de Dieu. Cela nous demande une sorte d’austérité de notre désir qui consiste à savoir mesurer exactement ce pour quoi nous sommes faits. Cela demande une sorte de retrait par rapport à tous les projets que nous pouvons avoir : désormais, je ne suis plus le maître de mon avenir, non pas que j’en sois dépossédé, mais c’est Dieu Lui-même qui me l’offre. La vraie leçon de ce que le Christ nous propose aujourd’hui, c’est d’accepter l’avenir que Dieu nous offre.

 
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