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REVETUS DE L'IMMORTALITE

Si 37, 4-7 ; 1 Co 15, 54-58 ; Lc 6, 39-45
Huitième dimanche du Temps Ordinaire – année C (3 Mars 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Ce qui est mortel revêtira l’immortalité, et ce qui est périssable en nous deviendra impérissable ».

Frères et sœurs, ce n’est pas à cause de la mort un peu tapageuse de Karl Lagerfeld que j’ai choisi le thème de mon sermon, mais il y a une affinité extrêmement profonde entre la pensée de saint Paul et celle des grands couturiers modernes. Et ce n’est pas un hasard.

Que nous dit saint Paul ? Il parle toujours à ces Corinthiens qui ne comprennent décidément rien du tout à la résurrection et il essaie de leur faire comprendre qu’il n’y a pas deux mondes totalement isolés l’un de l’autre : ce monde-ci avec tous ses soucis, ses tracas, l’espace, le temps, les déplacements et les différentes activités que nous avons, et de l’autre côté, un monde complètement lisse, informe, une sorte de nirvana qui n’aurait aucun rapport avec le monde terrestre. Si pour nous, ce ne sont que des idées, pour saint Paul, c’est essentiel. D’après lui, si on ne croit pas cela, notre foi est vaine. Il affirme qu’il y a une continuité absolue entre ce que nous sommes ici-bas dans le monde périssable, et ce que nous serons à la résurrection, c’est-à-dire dans l’impérissable, l’immortel.

Saint Paul explique que le passage de l’un à l’autre se fait dans le fait de "revêtir". Une des images privilégiées que propose saint Paul aux Corinthiens et à nous aujourd’hui, c’est que nous sommes appelés à changer de vêtement. Il faut que nous "revêtions". Cela signifie d’abord que ce que nous sommes au plus intime de nous-mêmes va rester. Ce que je suis vraiment, ce que je suis à cet endroit-même où je surgis des mains de Dieu dans son acte créateur, Dieu ne va pas le supprimer. Quand Il a donné à quelqu’un d’exister en le créant, Dieu ne peut pas supprimer cet acte créateur. Donc, je serai bien de l’autre côté, ce que je suis vraiment ici. Ça ne veut pas dire nécessairement que j’aurai tous les défauts que mon entourage ne supporte pas. Non, mais ce que je suis au plus intime de moi-même restera. Il n’y a pas de métempsychose, ni de métamorphose, on ne change pas d’identité. On a le même passeport et les mêmes papiers, mais on est habillé différemment.

Comprendre cela n’est pas si simple : la plupart du temps, surtout aujourd’hui, nous considérons le vêtement comme fonctionnel. On achète tel ou tel pantalon parce qu’il est très pratique. Mais on ne s’habille pas pour faire pratique, ni simplement pour avoir chaud ou pour protéger le corps des égratignures. On est vêtu car il s’agit là de quelque chose d’essentiel que déjà les Anciens avaient remarqué : le vêtement fait vraiment partie de notre être même. D’après eux, les animaux ont des fourrures qui les protègent, mais nous les hommes n’avons rien et sommes condamnés à nous vêtir. Ça fait partie de notre être ou de notre essence. Et à partir du moment où se revêtir soi-même est si essentiel, il ne s’agit plus simplement de mettre le blue jean éculé que l’on porte pour faire des travaux dans la maison, mais bien de s’habiller. "Habiller" signifie une certaine manière d’être, comme "habitude". Habiller, c’est "être d’une certaine manière".

Quand on est appelé à la résurrection, on est appelé à changer de costume parce qu’il faut que ce costume de l’impérissable, de l’immortel traduise enfin en toute vérité ce que nous sommes. C’est pour ça qu’il y a de grands couturiers. Ce ne sont pas simplement des tâcherons qui font des habits. Ce sont des hommes ou des femmes (il y en a une très célèbre, Coco Chanel) qui ont cette intuition chevillée au cœur, à l’esprit et au corps qu’habiller une personne, c’est la revêtir de quelque chose d’inattendu, de surprenant.

La plupart du temps, les gens croient que pour connaître un grand couturier, il suffit de regarder le podium des défilés, mais en réalité, ça ne suffit pas car ce sont des êtres de méditation. Lagerfeld disait : « Mon travail consiste à mettre en évidence chez les personnes ce qu’elles n’osent pas faire elles-mêmes ». Le vêtement apparemment tout extérieur, que l’on peut changer, a pour vocation de faire se manifester l’être profond de quelqu’un. Malheur à celui qui croit que la mode est uniquement du strass et de la poudre aux yeux. En réalité, le vêtement parle de quelque chose de nous-mêmes, tels que nous vivons ici-bas dans ce monde. C’est ce que Lagerfeld pensait : il pouvait aider les gens à dire quelque chose qu’ils n’auraient pas pu dire tous seuls. Les grands couturiers eux-mêmes sentent que l’homme n’est pas capable de se manifester en plénitude et que même dans ce bas monde, quand on porte un vêtement, on dit plus de nous-mêmes que ce que nous pourrions simplement dire par une photo d’identité sur nos papiers. Il y a quelque chose de notre moi qui transparaît.

Coco Chanel, à mon avis plus théologienne, disait ceci : « La mode n’est pas quelque chose qui existe en robe seulement, la mode est dans le ciel et dans la rue. La mode peut avoir quelque chose à voir avec les idées, la façon dont nous vivons, ce qui se passe ». La mode traduit quelque chose qui peut se passer au ciel et sur la terre. Cela nous dépasse de tous les côtés. Quand on est vêtu, notre vêtement dit quelque chose du mystère de notre être. C’est pour ça que ces couturiers ont travaillé comme des fous. Ce n’est pas simplement pour faire quelque chose d’original et de différent de leur concurrent. Ils ont senti que l’on pouvait atteindre le mystère même de la personne à travers le vêtement.

Le plus beau du point de vue théologique, c’est Christian Dior : « Au fond de chaque cœur sommeille un rêve et le couturier le sait : chaque femme est une princesse ». Messieurs, n’oubliez jamais ça. Je pourrais presque le corriger pour en souligner la plénitude théologique en : « Au fond de chaque cœur humain et surtout au fond du cœur de Dieu, sommeille un rêve. Et Dieu le sait bien : chaque homme est un prince, chaque femme est une princesse ». Au fond, ce qui est extraordinaire est que la manière même dont on va être vêtu ne traduit pas seulement l’expression de nous-mêmes, mais une expression qui est donnée, partagée par quelqu’un d’autre. C’est pour ça qu’ils ont des airs de fabricants, de transformateurs, de gens qui ont du pouvoir sur les autres, sur la mode, sur la sensibilité contemporaine. C’est parce qu’ils ont pressenti et veulent pressentir tout ce que peut être quelqu’un. Dieu, c’est pareil.

C’est ce que Paul veut dire. Il s’interroge sur ce que signifie "ressusciter". Les Corinthiens pensent que ressusciter revient à changer de vêtement, et ça ne les intéresse pas. Paul leur dit : « Détrompez-vous, quand vous avez été créés, vous avez été revêtus de périssable, c’est-à-dire que votre être profond, toutes vos facultés mentales, tout ce que vous êtes, Dieu vous l’a donné pour être en relation avec le monde, et c’est cela votre vêtement ». On est donc revêtu de quelque chose qui nous fait vivre en phase avec le monde. Mais ce monde passe, donc le vêtement que nous avons reçu à la création passe également, il est périssable. Ce que nous vivons actuellement, nous le vivons dans un vêtement à la fois spirituel, de charité, d’amour, de lien social, et tout cela, c’est notre vêtement d’ici-bas.

Saint Paul demande : « Le jour où Dieu vous fait passer dans son monde à Lui, peut-Il vous garder simplement avec les vêtements adaptés à ce monde d’ici-bas ? Ou ne doit-Il pas faire pour vous le geste de Chanel, Lagerfeld ou Dior, multiplié à la puissance divine ? » La résurrection, c’est le moment où notre être, notre moi le plus profond, ce que Dieu nous avait donné pour que nous vivions dans ce monde, rentre dans le monde de Dieu, dans l’éternité. Et comment faire si nous ne sommes pas revêtus de l’immortalité et de l’impérissable qui nous font vivre en phase avec Dieu ?

Frères et sœurs, je crois qu’on ne peut pas essayer de savoir comment cela sera. On ne sait pas si la couleur de la mode là-haut sera le rouge feu, le jaune doré ou le vert pastel. Ce sera tout en même temps car Dieu nous revêtira de son amour et nous pourrons échanger pleinement dans le face-à-face avec Lui. A partir du moment où l’immortalité aura remplacé ce qui est mortel, comment y aurait-il de la place pour la mort ? C’est ça encore que Paul explique : « Quand la transformation aura eu lieu, quand j’aurai revêtu l’immortalité, la vie éternelle de Dieu qui va transfigurer tout ce que je suis, y compris la dimension corporelle telle que je la vivais dans ce monde et qui va être adaptée pour vivre avec Lui, je pourrai chanter ce chant de victoire : La mort a été engloutie dans la victoire, ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon venimeux ? »

Frères et sœurs, c’est là où on s’aperçoit que même dans les gestes apparemment les plus simples, les plus fonctionnels et les plus ordinaires, il y a déjà une trace du projet de Dieu sur nous. En fait, changer de vêtement, revêtir l’immortalité, c’est le rêve de Dieu pour nous. Je citerai une dernière fois Christian Dior et vous laisserai sur cette réflexion. « Mon rêve est de sauver les femmes de la nature ». Ce rêve est aussi celui de Dieu, non seulement pour les femmes mais aussi pour les hommes.

 
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