Photos

DIEU NOUS A TROP AIMÉS

Is 49, 14-15 ; I Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34
Huitième dimanche du temps ordinaire, année A – (1er mars 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

"Une femme pourrait-elle oublier son enfant? Même s'il s'en trouvait une pour l'oublier, Moi jamais Je ne t'oublierai" (Isaïe 49, 15). Au début de cette eucharistie, dans la première lecture, c'est cet oracle du prophète Isaïe qui nous a été adressé, ces brèves phrases qui sont parmi les plus précieuses, les plus belles de tout l'Ancien Testament et de toute la Bible, ces textes dans lesquels il nous est révélé que nous sommes aimés, aimés de Dieu.

       Frères et sœurs, c'est cela la bonne nouvelle, la bonne nouvelle que Jésus est venu non seulement confirmer, mais déposer au plus profond de notre cœur et que déjà les prophètes avaient entrevue. Nous sommes aimés, chacun de nous : je suis aimé, aimé de Dieu. Et rien n'est plus important que cette certitude. Oui, je sais, vous me direz : "Et moi qui ai telle difficulté, telle épreuve, qui subit la maladie, comment puis-je dire que je suis aimé par Dieu ?"Ou encore : "Si Dieu nous aimait, permettrait-il que meurent des enfants ? Que notre cœur soit brisé par la perte d'un être cher, un être qui nous est plus cher que nous-même, plus cher que tout au monde ? Comment croire à l'amour de Dieu devant tant d'atrocités ?" Et c'est vrai, si nous nous mettons à énumérer les événements de la vie de chacun d'entre nous, si nous en faisons la comptabilité sou par sou, nous n'en finirons jamais. Et selon le regard que nous porterons sur notre vie, nous aurons l'impression d'être délaissés, ou au contraire d'être choyés. Aussi bien n'est-ce pas à cette introspection spirituelle que je vous invite, car elle est sans fin et elle est infiniment subjective, et nous ne pouvons rien en tirer. Ce à quoi je vous invite, c'est à ouvrir votre cœur à une révélation. Car l'amour de Dieu est une révélation. C'est vrai déjà de tout amour humain vrai. L'amour n'est pas affaire de preuves, ni de services rendus, ni de protection assurée. Ce ne sont là que des signes, des conséquences. Aimer, c'est se donner à celui qu'on aime, c'est ne faire qu'un avec lui, c'est être passionné par lui, passionnément désireux de son bonheur. Aussi bien ne demandons pas au Seigneur des preuves ici ou là. Essayons de comprendre que nous sommes aimés. La bienheureuse Elisabeth de la Trinité écrivait : "Comprendrons-nous jamais combien nous sommes aimés ?"

       Frères et sœurs, c'est à cette compréhension que je vous invite aujourd'hui, car c'est le secret de Dieu, et c'est le secret fondamental de toute notre vie, c'est le secret de l'évangile. Tout au long des deux Testaments, Dieu ne cesse d'accumuler les images pour essayer de nous faire comprendre à quel point Il nous aime. Il nous aime comme une mère, c'est cela même que nous suggère le texte que nous venons d'entendre : "Une femme pourrait-elle oublier son enfant ? Et même s'il s'en trouvait une pour l'oublier, Moi, dit le Seigneur, jamais Je ne t'oublierai". Vous vous souvenez aussi de ce texte si plein de tendresse et de douceur et de délicatesse et d'attention du prophète Osée : "Quand Israël était enfant, Je l'aimais. Et Moi J'apprenais à marcher à Israël, Je le prenais dans mes bras. Je les menais avec des attaches de douceur, J'étais pour eux comme Celui qui soulève un nourrisson tout contre sa joue. Je m'inclinais vers lui, Je le faisais manger"(Osée 11, 1-4). Dieu prend toutes ces images les plus quotidiennes du papa ou de la maman qui se penche sur son enfant pour l'embrasser, pour l'élever contre sa joue, pour le nourrir et guider ses premiers pas, pour le soutenir, le serrer contre lui. Dieu nous aime comme un père aime son enfant, comme une mère chérit le fruit de ses entrailles.

       Dieu nous aime encore comme un Ami. N'est-il pas écrit à propos d'Abraham et de Moïse : "Dieu lui parlait face à face, comme un ami parle avec son ami" (Exode 33, 11). Ici c'est l'intimité qui est soulignée, l'égalité voulue avec celui qui est aimé, la confiance et la fidélité, le secret le plus profond partagé, la communion. C'est tout cela encore que Dieu nous révèle de son amour pour nous.

        Et non seulement Dieu nous aime comme un ami, non seulement Il nous aime comme un Père, comme une Mère, mais Il nous aime comme un fiancé, comme un époux, avec cette passion qui est celle de l'amour conjugal. Vous vous souvenez de toutes ces paroles du Cantique des cantiques : "Que tu es belle, ma bien-aimée. Que tu es belle, tes yeux sont beaux comme des colombes. Viens, lève-toi ma bien-aimée. Son bras gauche est sous ma tête et sa droite m'étreint. Je vous en conjure, filles de Jérusalem, n'éveillez pas ma bien-aimée avant l'heure de son bon plaisir" (Cantique des cantiques 1 ; Isaïe, 2, 10, 2, 6-7). Et cet amour conjugal de Dieu pour son peuple, voilà qu'il se fait, à certains moments, un amour souffrant, un amour blessé, car nous ne répondons pas à cette passion, à cette folie de l'amour de Dieu. Et c'est encore le prophète Isaïe qui nous dit : "Ton Créateur est ton Époux. Comme une femme délaissée, le Seigneur te rappelle. Pourrait-on répudier la femme de sa jeunesse ? Un court instant Je t'avais délaissée. Mais ému d'une immense pitié, Je vais t'unir à Moi. Je t'avais caché ma face, mais d'un amour éternel J'ai pitié de toi, Moi le Seigneur, Celui qui te rachète"(Isaïe 54, 5-8). Et c'est encore au prophète Osée que nous empruntons ces images si extraordinaires de la réconciliation de l'Époux avec son épouse, de Dieu avec chacun de nous : "Je te fiancerai à Moi pour toujours, Je te fiancerai à Moi dans la justice et dans l'amour, Je te fiancerai à Moi dans la tendresse et la fidélité"(Osée 2, 21-22).

       Oui, Dieu ne cesse de nous répéter qu'Il nous aime. Et cela, frères et sœurs, c'est ce qui est le plus radicalement important et capital pour notre vie. Tout d'abord parce qu'il n'y a pas d'autre bonheur que d'aimer. Nous ne pouvons être heureux que si nous aimons. Or nous ne pouvons aimer que si, d'abord, nous sommes aimés. Il faut que notre vie soit enracinée dans un amour qui nous précède, un amour qui nous porte, qui nous nourrit, pour que nous puissions à notre tour devenir capables d'amour. Il faut d'abord que nous soyons ainsi établis dans cet amour, et c'est une expérience humaine que nous connaissons tous, celui qui a l'impression de ne pas être aimé, celui surtout qui a l'impression de ne pas être digne d'amour, de ne pas avoir droit à l'amour, celui plus encore qui ne s'aime pas lui-même parce qu'il se méprise et se déplaît, parce qu'il est en lutte contre lui-même, parce qu'il ne s'accepte pas tel qu'il est, celui qui ainsi sans cesse est en rébellion, en discussion avec soi-même, celui qui ne sait pas s'aimer n'a plus de force pour aimer les autres, parce qu'il épuise toutes ses forces spirituelles dans cette lutte de lui-même contre lui-même, dans ce dépit et cette manière de se haïr.

       Pour pouvoir aimer, il faut d'abord s'aimer soi-même, et pour s'aimer soi-même il faut que l'amour nous soit révélé, que nous nous sachions aimés, portés dans cet amour. Or Dieu nous dit : "Je vous aime. Vous êtes aimés". C'est ça la révélation fondamentale de la Bible. C'est à cela qu'il faut ouvrir nos oreilles et notre cœur, c'est cela qu'il faut comprendre comme une lumière qui transfigurera notre vie. Nous sommes fondamentalement aimés. Et à cause de cet amour, nous nous acceptons nous-mêmes comme fruit de cet amour de Dieu, comme objet de cet amour de Dieu. Et nous acceptant nous-mêmes, nous recevant des mains de Dieu, nous aimant nous-mêmes avec l'amour que Dieu a pour nous, nous acceptant tels que nous sommes avec nos pauvretés et nos misères, mais qu'est-ce que ces pauvretés et ces misères puisque Dieu nous aime ? Quelle importance de n'être que cela puisque cette pauvre chose que nous sommes est aimée de Dieu ? Nous sommes en paix et capables de transmettre l'amour. J'emprunterai encore à la bienheureuse Elisabeth de la Trinité cette phrase dans laquelle elle résumait toute sa vie et que chacun de nous, nous devrions pouvoir dire avec elle : "Il y a un mot de Saint Paul qui est comme un résumé de ma vie et que l'on pourrait écrire sur chacun de ses instants "à cause du trop grand amour dont Dieu nous a aimés"(Ephésiens 2, 4). Oui tous ces flots de grâce, c'est parce qu'Il m'a trop aimée". Pouvoir dire que nous sommes aimés à la folie, aimés de manière infinie. Nous sommes trop aimés parce que l'amour de Dieu pour nous est sans limite, Il est sans rivage. Et sans cesse Il nous porte, et sans cesse Il nous construit, et sans cesse Il nous guérit, et sans cesse Il nous rassasie.

       Rien n'est plus important que cet amour de Dieu pour nous, car c'est Lui qui peut nous rendre capables d'amour et donc capables de bonheur. Et en vérité, c'est cette découverte de l'amour de Dieu qui donne à tous les instants de notre vie, quels qu'ils soient, un sens d'amour, c'est cet amour de Dieu qui transforme notre vie en une histoire d'amour qui est très exactement la providence de Dieu. La providence de Dieu, ce n'est pas que Dieu détournerait les événements, ce n'est pas que Dieu empêcherait que tel ou tel malheur ait lieu, que telle ou telle épreuve nous tombe dessus. Dieu n'est pas là à transformer le cours des choses, les choses se déroulent selon leur propre logique et leur propre autonomie. Et tous les êtres ont un certain nombre de capacités d'agir qui s'entrecroisent et qui produisent des événements dans lesquels nous sommes nous-mêmes enserrés, et à certains moments ces événements sont pour nous une épreuve ou peut-être une douleur ou une destruction. Dieu ne change pas le cours des événements, mais Il nous apprend ailleurs donner un sens. Dieu vit avec nous tous les événements de notre vie, et Il les vit en nous aimant et en nous apprenant à aimer. L'amour de Dieu est une école d'amour pour que nous apprenions à trouver un sens d'amour à tous les événements de notre existence, de telle sorte que tout ce qui se passe puisse être relu, médité, approfondi, intériorisé dans le sens de l'amour. Oui nous sommes capables, à l'école de Dieu, avec l'aide de Dieu, en nous laissant guider par la main de Dieu, nous sommes capables de donner un sens d'amour à tous les événements de notre existence, même ceux qui au premier abord sembleraient arides ou agressifs ou destructeurs. Les plus grandes épreuves et les plus grandes douleurs peuvent devenir des actes d'amour si nous savons les vivre à la lumière du regard de Dieu, de cette tendresse de Dieu posés sur nous.

      Frères et sœurs, Dieu nous a trop aimés, à cause du trop grand amour qu'Il a pour nous si nous pouvions nous-mêmes regarder notre vie à cette profondeur et pouvoir ainsi parler comme le faisaient les saints, si nous pouvions comprendre combien nous sommes aimés, a quelle profondeur Dieu est présent avec nous, avec quelle tendresse, avec quelle folie, avec quelle passion Il veut notre bonheur, notre épanouissement, notre vérité profonde, alors notre vie changerait de sens parce que nous saurions la regarder, la comprendre, nous saurions la donner. C'est encore Elisabeth de la Trinité qui écrit : "Laisse-toi aimer ! Il est une immensité d'amour qui nous déborde de toutes parts, Il ne nous dit pas comme à Pierre : "M'aimes-tu ? M'aimes-tu plus que ceux-ci ?" Mais écoutez ce qu'il nous dit : "Laisse-toi aimer plus que ceux-ci".

       AMEN


 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public